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[B] Lambin au lecteur

Je sais que des contemporains très savants ont écrit et publié des commentaires sur cette oeuvre, ce qui aurait dû me dissuader tout à fait d’y ajouter moi aussi quelque chose de mon cru. Mais comme j’avais d’emblée décidé d’expliquer intégralement ce poète et que je m’étais penché sur cette tâche depuis quelques années déjà, avec l’aide et la complicité d’amis très proches et très érudits, je ne me suis pas senti autorisé à abandonner cette partie du travail que j’avais entamée (même si d’autres s’en étaient emparés avant moi) ni à m’en détourner. J’ai craint, en effet, si je laissais à d’autres le soin de s’acquitter de cette créance et ne réglais pas moi-même l’intégralité de cette dette de mes propres deniers, que certains ne me la réclament plus âprement, quelle qu’en soit la valeur, qu’ils ne m’intentent un procès à très juste titre, en vertu de l’obligation qui m’engage * Voir Érasme, Adages, n° 3678 ; je renvoie à l’édition numérique de cette œuvre publiée par l’IHRIM  ss. la dir. de P. Gaillardon et T. Vigliano : . Voir également Cicéron, Mur., 17.. Cependant, j’ai décidé de faire preuve de mesure dans le parachèvement de cette partie de travail qu’il me reste, afin de satisfaire ceux qui exigent que je m’acquitte entièrement de cette dette, sans offenser ceux qui préfèrent réclamer le reste aux plus riches. Ainsi, j’ai cru devoir imiter les artisans honnêtes et sincères qui, après être arrivés à une partie difficile de l’œuvre qu’ils ont prise en charge et assumée, quand ils comprennent qu’ils ne pourront la terminer suffisamment bien et que d’autres l’achèveront avec plus d’élégance et de raffinement qu’eux, se rendent spontanément auprès du commanditaire de l’œuvre pour lui déclarer et lui avouer honnêtement qu’ils ne peuvent pas vraiment lui apporter satisfaction sur cette partie de l’œuvre ; ils lui apprennent qu’il existe des artistes plus doués, non seulement connus de tous, mais même illustres et brillants, qui pourraient y travailler avec la plus grande habileté et l’achever avec un art parfaitement raffiné ; ils lui indiquent que les ressources de ces artistes sont à disposition et accessibles à tous ; ils le persuadent de recourir aux ouvrages de ces gens-là plutôt qu’aux leurs aux mêmes conditions, pour la même somme et les mêmes frais. Donc, à l’exemple de ces artisans, je prie et supplie mes lecteurs très aimables et très bons – à qui je ne nie pas devoir cette tâche horatienne dans sa totalité, de me permettre de n’effleurer que rapidement cette épître aux Pisons à propos de l’art poétique. Je les invite à chercher une explication entière, complète, riche et achevée chez Francesco Luisini * Francisci Luisini Vtinensis in librum Q. Horatii Flacci de Arte poetica commentarius, op. cit. , 1554. Nous citons cet auteur d’après l’édition des Opera d’Horace par Fabricius : Opera Q. Horatii Flacci Venusini, op. cit., 1555, qui se trouve sur le site des « Renaissances d’Horace » : http://ihrim.huma-num.fr/nmh/Horatius/. Toutes nos références renvoient à cette édition et nous traduisons, sauf mention contraire. , Jacopo Grifoli * Q. Horatii Flacci liber de Arte poetica Iacobi Grifoli Lucinianensis interpretatione explicatus, op. cit. , 1550 . , Aquiles Estaço du Portugal * Achillis Statii Lusitani in Q. Horatii Flacci poeticam commentarii , op. cit ., 1553. , que j’ai connu à Rome * Sur ces érudits, voir l’introduction critique., et chez d’autres hommes très savants ; qu’ils soient assurés de pouvoir apaiser autant qu’ils le voudront leur grande soif en puisant à leurs sources, mais qu’ils passent outre mes petits ruisseaux, ou bien qu’ils les goûtent assez légèrement pour comprendre qu’ils ne sont pas adaptés aux gorges assoiffées qu’il faut désaltérer, mais au bout des lèvres qu’il faut seulement humecter. Quant au titre de ce livre, c’est-à-dire de l’épître aux Pisons à propos de l’art poétique, je vais te dévoiler à toi, lecteur, en quelques mots, l’avis de certains savants de notre époque, ainsi que le mien. Ceux-ci pensent donc qu’il faut la classer parmi les épîtres et l’intituler Aux Pisons, sans rien ajouter : il est difficile de ne pas être d’accord avec eux. En effet, qu’elle a été écrite aux Pisons comme les unes à Mécène, d’ autres à Julius Florus, une à Auguste et d’autres à d’autres encore, on ne peut certes pas le nier. Elle n’a pas, en outre, pour ce qui est de la longueur ni du sujet, de quoi ébranler quiconque. Pour la longueur, la réponse est facile : l’épître à Auguste, l’épître à Julius Florus au livre 2 sont longues. Certaines épîtres de Platon et de Cicéron sont très longues mais ne perdent pas pour autant le nom d’épîtres. Pour le sujet : chaque épître possède son sujet propre et les épîtres ne doivent pas être sans objet. Par exemple, dans la première épître du livre 1, il nous incite à étudier la philosophie, il en démontre l’utilité et interdit de suivre l’opinion du vulgaire ; dans la deuxième, à l’occasion de la lecture d’Homère, il recommande aussi la philosophie : les hommes qui se soucient bien davantage de leur corps et des choses extérieures que de leur esprit se trompent ; il est vain en effet de rechercher d’autres biens et leur possession est inutile – à moins que l’esprit n’ait été complètement libéré et purgé de toute perturbation et de tout mouvement contraire à la raison, comme d’une maladie. On peut intituler celle qui s’adresse à Numicius : Des Limites des biens, et l’épître à Fuscius Aristius : Comparaison entre la tranquillité de la vie à la campagne et l’agitation de la vie en ville ; l’épître à Auguste traite tout entière des poètes anciens et des nouveaux ; dans la deuxième du livre 2 à Julius Florus, il expose tout d’abord la raison pour laquelle il a été conduit autrefois à écrire des vers, puis il conclut à la fin qu’il est préférable de suivre et de cultiver de bonnes règles de vie, après avoir renoncé à s’adonner à la poésie, abandonné les vers et les fantaisies. Je pourrais de la même manière passer en revue chaque épître et indiquer quel est le sujet de chacune, si je ne craignais d’avoir l’air de digresser. Ainsi donc Horace, dans cette épître aux Pisons, examine d’une part l’art poétique dans son ensemble, et surtout, d’autre part, donne des préceptes très utiles pour la comédie et pour la tragédie, non pas en philosophe, mais en poète. Cette raison m’a conduit à penser, avec de nombreux autres savants, que tout d’abord il s’agit d’une épître, qu’ensuite il faut tout simplement l’intituler Épître aux Pisons ; et si on veut ajouter sur l’art poétique, je ne protesterai pas – pourvu qu’on reconnaisse qu’on peut faire de même pour toutes les épîtres. Quant à moi, j’ai suivi l’habitude admise et l’opinion répandue en retenant le sous-titre sur l’art poétique, mais j’ai aussi approuvé l’avis des savants en l’appelant « épître ».

<supprimé><Ad Pisones de arte poetica.> Lambinus lectori.

Scio, uiros huiusce aetatis doctissimos & scripsisse, & edidisse in hunc librum commentarios : quae res me sane deterrere debebat, ne quid meorum scriptorum huc admiscerem. Verum, cum initio totum hunc poetam explicare constituissem, atque in eam curam aliquot iam annos incubuissem, cuius mei consilii participes essent, & conscii homines mihi amicissimi, iidemque eruditissimi : non existimaui, mihi hanc laboris a me suscepti partem, etiam si ab aliis esset occupata, praetermittere, aut deprecari licere, ueritus ne nonnulli, si huius nominis solutionem aliis delegarem, neque totum hoc aes alienum egomet meis nummis dissoluerem : hoc quicquid est, acerbius a me exigerent, mecumque summo iure experirentur, & ex syngrapha agerent. [ Erasmus Ad. 3678 ] Verumtamen eam moderationem in hac mei pensi parte persoluenda adhibere institui, ut uno tempore, & iis satis facerem, qui integram a me huius aeris alieni dissolutionem flagitarent, & eos non offenderem, qui hoc reliquum a locupletioribus exigere mallent : statuique mihi ingenuos, & candidos opifices imitandos esse, qui, posteaquam, ad partem aliquam operis a se conducti, ac suscepti difficilem peruenerunt, quam intelligant, neque se satis cumulate absoluere posse, & alios ornatius, ac politius, quam se, perfecturos esse, ad operis locatorem ultro accedunt : denunciant, atque ingenue fatentur se in hac operis parte minus ei satisfacere posse : docent alios esse praestantiores artifices, non solum omnibus notos, uerum etiam nobiles, & claros, qui eam summo artificio elaborare, politissimaque arte perficere possint : demonstrant , eorum copiam esse paratam, atque in medio positam : suadent, ut iisdem conditionibus, eademque mercede, & impensa, illorum opera utatur potius, quam sua. Horum igitur exemplo humanissimos, optimosque lectores, quibus me totum hoc pensum Horatianum debere non nego, oro, atque obsecro, ut me hanc de arte poetica ad Pisones epistolam strictim attingere sinant : hortor, ut integram, plenam, uberem, ac perpolitam eius explanationem a Francisco Luisino, Iacobo Grifolio, Achille Statio Lusitano, quem Romae cognoui, aliisque doctissimis uiris petant : ab illorum fontibus se quantumuis magnam sitim expleturos esse confidant : meos riuulos uel praetereant, uel ita leuiter degustent, ut intelligant, eos non sitientibus faucibus proluendis, sed primoribus labris modice duntaxat irrigandis esse conparatos. De inscriptione autem huius libri, seu epistolae ad Pisones de arte poetica paucis tibi, lector, sententiam quorundam doctorum nostrae aetatis uirorum, & meam aperiam. Illi igitur eam inter epistolas referendam, & ita inscribendam censent, ad Pisones : nihil praeterea : a quibus dissentire difficile est. Nam, quin ad Pisones scripta sit, quemadmodum aliae ad Maecenatem, aliae ad Iulium Florum : una, ad Augustum : aliae, ad alios, negari id quidem non potest. Neque est, quod quenquam uel longitudo, uel argumentum moueat. De longitudine facilis responsio est. Epistola ad Augustum, [Epist., II, 1] epistola ad Iulium Florum lib. 2. longae sunt. Platonis, & M. Tullii epistolae quaedam sunt longissimae, quae tamen non iccirco epistolarum nomen amittunt. De argumento, suo quaeque epistola constat argumento : neque debent esse inanes epistolae. Exempli causa, in prima epistola lib. 1. [Fam., I, 1] hortatur ad studium philosophiae, eius utilitatem demonstrat, uulgi opinionem sequi uetat. in secunda, arrepta ex Homero occasione, philosophiam quoque commendat : errare homines, qui multo maiorem corporis, & rerum externarum curam habeant, quam animi : frustra enim quaeri cetera bona, eorumque possessionem inutilem esse, nisi animus sit omni perturbatione, & motu a ratione auerso, tanquam morbo, uacuus, & purgatus. Eam, quae est ad Numicium, [Epist., I, 6] licet ita inscribere De finibus bonorum. epist. ad Fuscum Aristium ita inscribi potest De comparatione uitae rusticae, & tranquillae cum uita urbana, & turbulenta. [Epist., I, 10] epist. ad Augustum [Epist., II, 1] tota est de ueteribus, & nouis poetis. In secunda lib. 2. ad Iul. Florum [Epist., II, 2] primum exponit, quamobrem olim sese ad uersus scribendos contulerit : deinde ad extremum concludit satius esse omisso studio poetico, & relictis uersibus, ac nugis recte uiuendi disciplinam colere, & persequi. Possem eodem modo singulas epistolas percurrere, & quodnam sit cuiusque argumentum indicare, nisi uererer, ne alieno loco haec uidear inculcare. Sic igitur Horatius in hac ad Pisones epistola, cum de omni poeseos genere disputat, tum maxime de comoedia, & tragoedia utilissima praecepta dat, non ut philosophus, sed, ut poeta. Haec me ratio adduxit, ut putem cum multis doctis, primum hanc esse epistolam, deinde simpliciter ita esse inscribendam epistola ad Pisones . Quod si quis uolet, haec addi, de arte poetica, non reclamabo, modo idem facere licere in omnibus epistolis, fateatur. Ego interea tamen receptam consuetudinem, uulgique opinionem in eo secutus sum, quod hunc titulum de arte poetica retinui : in altero, quod epistolam appellaui, doctorum sententiam probaui.

[B] Épître sur l’art poétique aux Pisons]

Si un peintre voulait ajuster à une tête humaine

un cou de cheval, appliquer des plumes de diverses

couleurs sur des membres pris de tout côté, et terminer

en horrible poisson noir ce qui était en haut une belle femme,

5Pourriez-vous à ce spectacle vous empêcher de rire, les amis ?

Croyez-moi, Pisons, ce tableau ressemblerait beaucoup à un livre

où, pareilles aux songes d’un malade, d’inconsistantes images

seraient représentées, sans que ni pied ni tête ne se correspondent

pour former une figure unique. Aux peintres et aux poètes,

10il fut toujours également permis de tout oser.

Nous le savons, et c’est une faveur que nous demandons et accordons tour à tour,

mais pas au point de voir associés les êtres paisibles aux féroces, et

appariés serpents et oiseaux, tigres et agneaux.

Souvent, à un commencement solennel et prometteur de grandeur

15on coud un ou deux lambeaux de pourpre faits pour briller de loin.

Comme la description du bois sacré et de l’autel de Diane

ou des méandres d’une eau courant dans une campagne riante

ou celle du Rhin ou de l’arc-en-ciel. Mais ce n’était

ni le lieu ni le moment. Peut-être sais-tu représenter

20un cyprès, qu’importe à celui qui te paie pour être peint

se sauvant à la nage, désespéré, son bateau fracassé ? Ce qui commençait

comme une amphore, pourquoi, la roue tournant, le finir en cruche ?

Bref, que l’œuvre soit ce qu’on veut, pourvu qu’elle soit simple et une.

La plupart d’entre nous poètes, mon cher Pison et vous jeunes gens dignes de votre père,

25nous nous laissons tromper par l’apparence du bien. Je cherche à être bref,

je deviens obscur. À vouloir un style coulant, on perd la vigueur

et le souffle ; à viser au sublime, on tombe dans l’enflure.

On rampe à terre par excès de prudence et crainte de la tourmente.

Qui cherche à varier un sujet par des détails prodigieux

30peint un dauphin dans les arbres, un sanglier dans les flots.

La crainte de l’erreur conduit à la faute, si nous manquons d’art.

Non loin de l’école d’Emilius, dans la partie inférieure, un sculpteur

représentera dans le bronze le détail des ongles et le mouvement des cheveux.

Mauvaise œuvre en somme car elle ne sait pas camper l’ensemble.

35Quant à moi, si je me souciais de composer quelque chose, je ne voudrais pas

davantage lui ressembler que de vivre avec le nez de travers,

tout en me faisant remarquer par des yeux aussi noirs que mes cheveux.

Choisissez, vous qui écrivez, un sujet égal à vos forces

et prenez le temps d’évaluer la charge que vos épaules sont incapables ou

40capables de porter. Quand le sujet correspond aux capacités de l’auteur

ni la facilité de l’exprimer ni l’évidence de l’ordre à suivre ne lui font défaut.

L’ordre aura cette vertu et ce charme, si je ne me trompe,

que sera dit d’emblée ce qui doit être dit d’emblée,

et que nombre d’éléments seront différés et laissés de côté pour le moment,

45l’auteur d’un futur poème élisant ceci, dédaignant cela.

Délicat et prudent dans l’agencement des mots,

Tu charmeras par ton style, si tu sais par une ingénieuse

association renouveler un terme banal. S’il s’avère nécessaire

d’exprimer en termes nouveaux des idées jusqu’alors inconnues,

50il nous arrivera de forger des mots encore inouïs des Céthèges ceinturés.

On nous accordera une liberté assumée avec discrétion,

et ces mots nouveaux et de formation récente emporteront l’adhésion

s’ils proviennent d’une source grecque et en dérivent sans excès. Quoi ?

Les Romains accorderont à Cécilius et Plaute ce qu’ils auront refusé

55à Virgile et Varus ? Et pourquoi, si je peux apporter ma petite contribution,

serais-je en butte à l’envie ? Alors que la langue de Caton et Ennius

a enrichi le langage de leur patrie et introduit

De nouvelles dénominations ? Il a toujours été permis et le sera toujours

de mettre en circulation un mot marqué du sceau du moment présent.

60De même que les forêts renouvellent leurs feuilles avec les années

et que les premières tombent, de même la vieille génération des mots disparaît

et, à la manière de jeunes gens, les plus récents fleurissent et prennent vigueur.

Nous devons à la mort et nous et nos ouvrages. Soit que Neptune, accueilli

par la terre, préserve ses flottes des Aquilons, œuvre royale,

65et qu’un marais longtemps stérile et navigable à la rame

nourrisse les villes avoisinantes et sente le poids de la charrue,

soit qu’un fleuve change son cours inégal pour des moissons,

ayant appris à suivre meilleure route, les œuvres des hommes sont voués à la perte.

Le langage ne saurait demeurer à l’honneur et en crédit sans changement.

70Beaucoup de mots renaîtront qui ont déjà disparu et disparaîtront

qui sont aujourd’hui à l’honneur, si le veut l’usage

auquel reviennent le jugement, le droit et la norme en matière de langage.

En quel mètre pouvaient être écrits les hauts faits des rois et des chefs

et les tristes guerres, Homère l’a montré.

75Dans l’union de deux vers inégaux ce fut d’abord la plainte

puis l’expression du vœu exaucé qu’on enferma.

Cependant quel auteur inventa l’étroit distique élégiaque

les grammairiens en débattent et l’affaire n’est toujours pas tranchée.

La rage donna comme arme à Archiloque l’iambe et il lui appartient en propre ;

80mais la comédie et la tragédie s’emparèrent de ce mètre

propre au dialogue et à triompher

du vacarme du public et né pour l’action.

La Muse donna à la lyre de chanter les dieux et les enfants des dieux

le vainqueur au pugilat et le cheval arrivé premier à la course,

85les peines de cœur des jeunes gens et le vin qui libère.

Si je ne peux respecter le rôle et le ton de chaque œuvre

et si je ne sais le faire, pourquoi me laisser décerner le titre de poète ?

Pourquoi par fausse honte préférer ignorer qu’apprendre ?

Un sujet de comédie ne demande pas à être exprimé en vers de tragédie,

90de même des vers familiers et proches de la comédie

ne sauraient convenir pour raconter le festin de Thyeste.

Que chaque sujet déterminé garde la place qui lui convient.

Cependant parfois la comédie élève le ton,

et Chrémès en colère s’emporte sur un ton menaçant ;

95alors qu’un personnage de tragédie souvent dit sa douleur en langage familier.

Télèphe et Pélée, tous deux réduits à la pauvreté et l’exil,

renoncent au style ampoulé et à la grandiloquence

s’ils cherchent à toucher le cœur des spectateurs par leur plainte.

Il ne suffit pas que les poèmes soient beaux. Il faut qu’ils émeuvent

100et conduisent où ils veulent l’âme des auditeurs.

De même qu’on rit à un visage riant, de même la vue des larmes

fait pleurer ; si tu veux que je pleure, tu dois d’abord

ressentir toi-même la douleur ; alors vos malheurs me toucheront

Télèphe ou Pélée. Mais si vous dites mal le rôle qu’on vous a confié

105je dormirai ou rirai. Des propos tristes demandent

un visage affligé, et des paroles menaçantes un visage de colère,

des plaisanteries l’enjouement et des propos sérieux la sévérité.

Car la nature modèle d’abord à l’intérieur de nous nos réactions

aux divers mouvements du sort ; elle nous inspire la joie, nous pousse à la colère

110ou bien nous terrasse sous le coup de la tristesse et nous serre le cœur.

Puis elle extériorise les mouvements du cœur par le truchement de la langue.

Si les paroles sont en désaccord avec la situation de celui qui parle

les Romains, qu’ils soient chevaliers ou plébéiens, ne pourront se tenir de rire.

Il importe avant tout de prendre en compte qui parle : un dieu ou un héros,

115un vieillard rassis ou un homme dans l’effervescence d’une jeunesse en fleur,

une dame d’un rang élevé ou une nourrice diligente,

un marchand qui parcourt le monde ou le paysan d’un champ verdoyant,

un Colchidien ou un Assyrien, quelqu’un qui a grandi à Thèbes ou à Argos.

Suis, en écrivant, la tradition, ou forge des caractères qui soient cohérents.

120S’il t’arrive de reprendre le personnage d’Achille si souvent célébré

qu’il soit infatigable, colérique, inexorable, ardent,

qu’il refuse d’obéir aux lois et ne concède rien qu’aux armes.

Que Médée soit farouche, indomptable, Ino plaintive

Ixion perfide, Io errante, Oreste triste.

125Si tu abordes sur la scène un sujet inusité et oses

inventer un nouveau personnage, il faut qu’il reste jusqu’au bout

tel qu’il s’est montré au début et soit constant avec lui-même.

Il est difficile d’exprimer de manière singulière ce qui est commun

et tu agiras plus sûrement en extrayant d’un chant de l’Iliade une intrigue

130Qu’en étant le premier à inventer un sujet inédit et nouveau.

Tu t’approprieras un sujet à disposition de tous, si

tu ne t’attardes pas à parcourir le circuit complet comme tout le monde

ni ne t’attaches à rendre le mot pour le mot en fidèle traducteur

ni ne reste cantonné, en imitant, dans un cadre étroit

135d’où tu n’oserais, par pudeur ou par respect de la loi du genre, sortir.

Et tu n’iras pas commencer ainsi, comme naguère le poète cyclique,

« Je chanterai le sort de Priam et une noble guerre »

Que prétend-il nous dire de si grand en promettant autant ?

La montagne va accoucher, en naîtra une ridicule souris.

140Il a bien davantage raison celui qui n’entreprend rien à contretemps.

Chante-moi, Muse, ce héros qui, après la chute de Troie,

A connu les mœurs de nombreux hommes et leurs villes.

Il ne cherche pas à étouffer le feu sous la fumée, mais à faire jaillir

la flamme de la fumée pour en tirer de resplendissantes merveilles :

145Antiphate et Scylla et Charybde avec le cyclope.

Il ne fait pas remonter le récit du retour de Diomède à la mort de Méléagre

Ni celui de la guerre de Troie au double œuf de Léda.

Il se hâte toujours vers le dénouement et emporte l’auditeur

Au milieu de l’action sans en rendre autrement compte et

150ce qu’il n’espère pas pouvoir traiter avec éclat, il le laisse.

Son art de la fiction est si grand, il sait si bien mêler le vrai au faux

que le début ne jure pas avec le milieu, ni le milieu avec la fin.

Toi donc écoute ce que je souhaite et le public avec moi :

Si tu veux que les spectateurs attendent la fin du spectacle et

155restent assis jusqu’à ce que le musicien proclame : « Applaudissez ».

Tu dois tenir compte du caractère de chaque âge

et respecter ce qui convient à chacun au fil des années.

L’enfant qui sait déjà parler et marcher sur le sol

d’un pied sûr recherche la compagnie de ses semblables pour jouer,

160il se fâche et se calme sans raison et change d’heure en heure.

Le jeune homme encore imberbe, enfin libre de tutelle,

aime les chevaux, les chiens, la pelouse ensoleillée du champ de Mars,

il est de cire pour céder au vice, rebelle aux admonestations,

peu enclin à veiller à l’utile et prodigue de son argent,

165orgueilleux, plein de désirs, prompt à délaisser ce qu’il a aimé.

Les goûts évoluant, l’âge et l’esprit de l’homme mûr

lui font chercher richesses et relations, poursuivre les honneurs

et se garder de s’engager dans ce qu’il faudrait bientôt peiner à défaire.

De multiples maux pèsent sur le vieillard, soit qu’il s’abstienne,

170misérable, de profiter de ce qu’il a acquis et craigne de s’en servir,

soit qu’il administre ses biens avec froideur et timidité,

temporisant, lent à espérer, sans ressort, et impatient,

difficile, chagrin, nostalgique du temps passé

de sa jeunesse, donneur de leçons et censeur des plus jeunes.

175Les années en venant apportent avec elles maints avantages,

elles en enlèvent autant en se retirant. Ne confie donc pas le rôle

d’un vieillard à un jeune homme ni à un enfant celui d’un homme mûr.

On s’attachera toujours aux traits propres et inhérents à l’âge.

Ou l’action se passe sur la scène ou elle est racontée une fois accomplie.

180Ce qui est transmis par l’ouie touche moins les esprits

que ce qui est représenté fidèlement sous les yeux et que

le spectateur perçoit par lui-même. Cependant ne mets pas

sur scène ce qui doit se passer en coulisses et soustrais aux regards

maints faits qu’un témoin viendra raconter.

185Que Médée ne tue pas ses enfants devant le public

que l’abominable Atrée ne fasse pas cuire des chairs humaines devant tous,

Qu’on ne voit pas Procné se métamorphoser en oiseau, Cadmos en dragon.

Quelque spectacle que tu me montres de ce genre, je n’y crois ni ne l’apprécie.

Que ne comporte ni plus ni moins de cinq actes

190une pièce qui veut être demandée et rejouée devant le public.

Qu’un Dieu n’intervienne que si le dénouement exige

un tel justicier. Et qu’un quatrième personnage ne cherche pas à prendre la parole.

Que le chœur joue le rôle d’un acteur et ait sa fonction propre.

Qu’il ne chante rien entre les actes qui

195ne touche au sujet et ne s’y adapte parfaitement.

Qu’il prenne le parti des bons et donne en ami des conseils,

qu’il apaise les colères et favorise qui a peur de se tromper.

Il louera les repas fugaux et la valeur de la justice

et des lois, la paix qui maintient les portes ouvertes.

200Il taira ce qu’on lui aura confié et priera et suppliera les Dieux

de rendre le bonheur aux malheureux, de l’enlever aux orgueilleux.

La flûte n’a pas toujours été, comme aujourd’hui, cerclée de cuivre jaune

ni rivale de la trompette, mais d’un son grêle, simple, percée de peu de trous

elle servait à donner le ton et à soutenir le chœur

205et se faisait entendre jusqu’aux rangs encore peu remplis

où le public qu’on pouvait encore compter, peu nombreux,

sobre, respectueux et sage se rassemblait.

Mais une fois que le peuple victorieux eut commencé à agrandir son domaine,

à entourer les villes d’un mur plus épais, que le vin coula en plein jour

210pour apaiser impunément le Génie les jours de fête

une plus grande licence s’introduisit dans les rythmes et la mélodie.

En effet que pouvait y connaître le paysan ignorant, libéré de ses travaux,

mêlé au citadin, l’homme grossier à l’honnête homme ?

De même à l’art ancien, le joueur de flûte ajouta la danse et l’exubérance

215et traîna son vêtement sur la scène dans son mouvement erratique.

De même on vit croître le nombre de cordes de la sévère lyre,

un flot d’éloquence porta sur scène un langage nouveau

et pour donner d’utiles avis ou prédire l’avenir

les idées exprimées ne différèrent plus des oracles de Delphes.

220Celui qui concourait par un poème tragique pour un bouc de peu de prix

bientôt montra de rustiques satyres nus sur scène et, sans raffinement,

mais sans entamer la gravité tragique, s’essaya à la plaisanterie.

Car il fallait retenir, par des appâts et le charme de la nouveauté

le spectateur sortant du sacrifice, ivre et ne connaissant plus de loi.

225Il conviendra cependant pour présenter ces satyres rieurs,

ces satyres insolents, et pour passer du sérieux au plaisant

d’éviter qu’un dieu ou un héros, quel qu’il soit, mis sur scène,

qu’on vient de voir revêtu d’or et de la pourpre royale,

ne s’abaisse au langage grossier des obscures tavernes

230ou, pour éviter la bassesse, qu’il ne se perde dans les nuages et le vide.

Il ne convient pas à la tragédie de s’exprimer en vers plaisants et,

comme la matrone obligée de danser les jours de fête,

de se mêler sans honte aux satyres impudents.

Quant à moi, je ne me contenterai pas d’employer des termes simples

235et des mots propres, si j’écris des drames satyriques, Pisons,

je m’efforcerai de ne pas m’écarter du ton tragique

au point qu’on ne voit pas de différence entre le langage de Dave

ou de l’effrontée Pythias, qui fait recracher un talent à son maître Simon,

et celui de Silène gardien et nourricier du dieu qu’il a élevé.

240J’élaborerai mon poème à partir d’un fonds connu, en sorte que chacun

espère en faire autant, mais sue abondamment et s’épuise en vains efforts

en essayant de faire de même. Tant comptent l’ordre et la composition,

tant on peut donner par là d’éclat à ce qui vient du fonds commun.

Les Faunes, en sortant de leurs forêts, doivent prendre garde, selon moi,

245à ne pas se comporter en habitués des carrefours et presque de la place publique

soit en tenant en jeunes hommes des propos trop tendres

soit en proférant des paroles grossières et ignobles.

Ceux qui possèdent des chevaux, des ancêtres et du bien en seraient choqués

et, malgré l’approbation des acheteurs de pois frits et de noix,

250seraient mal disposés à leur égard et ne leur décerneraient pas le prix.

Une syllabe longue mise à la suite d’une brève s’appelle un iambe,

mesure rapide, d’où est venu le nom de trimètre iambique,

alors que le battement de la mesure revenait six fois,

identique du début à la fin. Il n’y a pas si longtemps que,

255pour arriver aux oreilles avec un peu plus de lenteur et de dignité,

il accueillit dans ses droits héréditaires le pondéré spondée,

mais sans être accommodant et complaisant au point de lui céder

trop facilement la seconde ou quatrième place. Ce pied, dans les nobles

trimètres d’Accius, n’apparaît que rarement. Et la lourdeur des vers

260qu’Ennius a livrés sur scène trahissent

honteusement soit une œuvre trop rapidement conçue

soit un manque de soin soit un manque d’art.

N’importe qui n’est pas capable de juger du défaut d’harmonie d’un poème

et on a accordé aux poètes romains une indulgence qu’ils ne méritaient pas.

265Est-ce une raison pour que j’écrive au hasard et sans règles ? ou bien, pensant

que tous verront mes erreurs, pour me tenir en sûreté dans les bornes

où je peux espérer l’indulgence ? J’aurai évité pour finir d’être pris en faute,

mais je n’aurai pas mérité d’éloge. Que la lecture des auteurs grecs

occupe vos nuits, qu’elle occupe vos journées.

270On objectera que vos aieux ont apprécié les rythmes et les

plaisanteries de Plaute, mais ils ont admiré les uns et les autres

avec trop de complaisance pour ne pas dire de sottise, pour autant que

nous savons vous et moi distinguer un mot d’esprit d’une grossièreté

et reconnaître au doigt et à l’oreille une juste mesure.

275Celui qui inventa le genre de la Muse tragique inconnu avant lui

est, dit-on, Thespis. Il promena sur des chariots ses poèmes

que chantaient et jouaient des acteurs au visage barbouillé de lie.

Après lui, Eschyle fut l’inventeur du masque et des nobles vêtements.

Il monta la scène sur de petits tréteaux et apprit

280aux acteurs à parler avec majesté et à se hisser sur le cothurne.

Leur succéda la comédie ancienne, qui s’attira de grands

éloges. Mais la liberté y tomba dans l’excès

et dans une violence qui dut être réfrénée par la loi.

Une loi fut promulguée et le chœur n’eut plus

285qu’à se taire, honteusement, une fois privé de son droit de médire.

Il n’est rien que nos poètes n’aient tenté.

Et leur moindre mérite n’a pas été d’oser cesser de suivre

les traces des Grecs pour célébrer des faits romains,

qu’ils mettent en scène des personnages revêtus de la prétexte ou de la toge.

290Le latium ne serait pas moins remarquable par la vaillance et l’éclat des armes

Que par sa littérature si nos poètes n’étaient rebutés

d’une seule chose : le travail de la lime et la maturation. Vous donc,

nobles descendants de Numa Pompilius, blâmez le poème

que de multiples jours, de multiples ratures n’ont pas corrigé

295et châtié dix fois jusqu’au poli parfait de l’ongle.

Parce que Démocrite croit le génie plus favorisé du sort

que l’art misérable et qu’il exclut les poètes sains d’esprit de l’Hélicon,

une bonne part des poètes refusent de se tailler les ongles

ou la barbe, recherchent la solitude, fuient les bains.

300Sûr moyen en effet d’acquérir la gloire et le nom de poète

de ne jamais confier au barbier Licinus une tête que

ne guérirait pas l’hellébore des trois Anticyres ! Quel sot je suis

de purger ma bile au moment du printemps !

Personne ne ferait de meilleurs poèmes ; mais cela

305n’en vaut pas la peine. Je jouerai plutôt le rôle de la pierre à aiguiser,

Qui peut rendre le fer tranchant sans avoir la faculté de

couper elle-même. Sans rien écrire moi-même, j’enseignerai

d’où le poète tire ses richesses, ce qui le nourrit et le forme,

ce qui convient, ce qui ne convient pas, où est la vérité, où l’erreur.

310Le principe et la source du bien écrire c’est le savoir.

Les livres socratiques pourront te l’enseigner

une fois le sujet pourvu, les mots suivront d’eux-mêmes.

Celui a appris ce qu’il doit à sa patrie et à ses amis,

de quelle affection il faut aimer un père, un frère ou un hôte,

315Quel est le devoir d’un sénateur ou d’un juge, quel est le rôle

d’un général envoyé à la guerre, celui-là sans aucun doute

sait donner à chaque personnage les traits qui lui conviennent.

Je te conseillerai d’observer des modèles de vie et de mœurs

En savant imitateur et d’en tirer un langage vivant.

320Parfois une pièce remarquable par ses idées et par les caractères

bien observés, même sans beauté, sans force et sans art,

plaît davantage au public et le retient mieux

que des vers qui manquent de fond, de mélodieuses bagatelles.

Aux Grecs, la muse a accordé le génie, elle leur a donné le don

325de la parole, à eux qui ne cherchaient rien que la gloire.

Les enfants romains eux apprennent par de longs calculs

À diviser un as en cent parties. Au fils d’Albinus

De répondre : « si on enlève à cinq onces une once,

que reste-t-il ? » Tu pourras répondre : « - un tiers. - Bien !

330Tu sauras conserver ton patrimoine. Et si on ajoute une once ?

- Un demi as. »  Et, une fois que cette rouille, cette obsession de l’argent

A imprégné les esprits, comment espérer pouvoir forger des poèmes

dignes d’être embaumé d’huile de cèdre et conservés dans le léger bois de cyprès.

Les poètes veulent ou être utiles ou plaire

335Ou les deux à la fois et dire des choses agréables et qui servent à la vie.

Quelque précepte que tu donnes, sois bref, l’esprit comprend

Facilement et retient fidèlement une formule concise.

Tout ce qui surabonde s’échappe de l’esprit saturé.

Que les fictions créées pour plaire ne s’éloignent pas du vrai,

340que la fable ne demande pas à être crue en tout ce qu’elle veut

et ne retire pas vivant du ventre d’une Lamie un enfant qu’elle a dévoré.                   

Les centuries d’anciens critiquent les œuvres dépourvues d’enseignement

et les Ramnes hautains n’apprécient pas les poèmes austères.

Emporte tous les suffrages celui qui a su mêler l’utile à l’agréable,

345charmant le lecteur en même temps qu’il l’instruit.

Son livre enrichit les Sosies, il passe la mer

et assure au renom de son auteur une longue pérennité.

Il est cependant des défauts que nous voulons juger avec indulgence ;

La corde ne rend pas toujours le son que souhaitent la main et l’esprit,

350et à qui demande un son grave elle rend souvent un son aigu.

L’arc ne frappera pas toujours la cible qu’il aura menacé.

Quand les beautés l’emportent dans un poème, je ne m’offenserai pas

de quelques manquements, dues à l’incurie

ou au peu de vigilance de la faiblesse humaine. Qu’est-ce à dire ?

355Si le copiste fait toujours la même faute, alors qu’on l’en

a averti, il ne sera pas pardonné, et le citharède

fera rire de lui, s’il se trompe toujours sur la même note.

De même pour moi, le poète qui succombe souvent, est ce Cherilus

que je m’étonne en riant de trouver bon deux ou trois fois ; alors que

360je m’indigne quand il arrive au bon Homère de s’assoupir.

Mais il est permis, dans un long ouvrage, de se laisser aller au sommeil.

Il en va de la poésie comme de la peinture. L’une, si tu la vois de près,

te charmeras davantage, une autre, si tu la regardes de loin.

L’une demande l’ombre, l’autre la pleine lumière pour être vue,

365car elle ne craint pas le regard acéré du critique.

L’une a plu une fois, l’autre plaira encore si on la voit dix fois.

Aîné des jeunes gens, bien que la voix paternelle

te forme au bien et que tu sois toi-même raisonnable, souviens-toi

de ce précepte : en certaines matières, le médiocre et le passable

370sont à juste titre tolérés ; un jurisconsulte et un avocat

ordinaires sont loin de l’éloquence

de Messala, ou du savoir d’un Cascelius Aulus,

ils ont cependant leur prix. Mais la médiocrité chez les poètes,

ni les hommes, ni les dieux, ni les piliers des libraires ne peuvent la tolérer.

375De même que pendant un agréable repas, une symphonie discordante,

un lourd parfum, ou du pavot mêlé à du miel de Sardaigne

sont déplaisants, parce que le dîner pouvait se passer de ces ingrédients,

De même la poésie, née et inventée pour charmer les esprits,

si elle s’écarte un tant soit peu du sommet, tombe au plus bas.

380Celui qui ne connaît pas les jeux du Champ de Mars, s’abstient d’en manier les armes,

l’homme malhabile à la balle, au disque ou au cerceau reste tranquille,

de peur de susciter à bon droit les rires du cercle fourni de spectateurs.

Pourtant, celui qui ne sait pas forger des vers, ose en faire ! Et pourquoi pas ?

Il est libre, fils d’homme libre, et surtout il paie le cens

385Équestre et n’a rien à se reprocher.

Mais toi, tu ne diras ni ne feras rien en dépit de Minerve.

Tel est ton avis, tel est ton sentiment. Si cependant tu venais un jour

à écrire quelque chose, soumets-le à l’oreille du critique Maecius

et à celle de ton père et à la nôtre, et garde-le huit ans chez toi,

390en tenant enfermé le manuscrit ; tu pourras détruire ce que

tu n’auras pas publié ; mais la parole une fois échappée ne revient plus.

Un personnage sacré, un interprète des dieux, Orphée, détourna

les hommes, qui vivaient alors dans les bois, du meurtre et d’une nourriture infâme,

c’est pour cette raison qu’il est dit avoir dompté les tigres et les lions féroces.

395Amphion, le fondateur de la cité de Thèbes, est dit quant à lui

avoir mis en mouvement les pierres au son de sa lyre et par la douceur de son chant

les avoir conduites où il voulait. Voilà en quoi consistait autrefois la sagesse :

à distinguer le public du privé, le sacré du profane,

à interdire qu’on s’accouplât au hasard, à donner des lois pour le mariage,

400à édifier des places fortes, graver des lois sur le chêne.

C’est ainsi que la gloire et le renom furent acquis aux poètes inspirés

et à leurs chants. Après eux se distingua Homère

Et Tyrtée excita les courages des hommes aux combats

martiaux par ses vers. Les oracles furent rendus en vers,

405en vers fut indiqué le chemin à suivre dans la vie et la faveur des rois

fut acquise par les rythmes piériens ; les représentations théâtrales furent inventées

avec le délassement des longs travaux. N’aie donc pas honte

de la Muse habile à la lyre ou d’Apollon musicien.

Est-ce à la nature, est-ce à l’art que le poème doit d’être digne d’éloge ?

410On se l’est demandé. Pour moi je ne vois pas à quoi servirait

le travail sans une riche veine, ni des dons naturels sans culture. Tant

ils ont besoin l’un de l’autre et concourent en toute amitié.

Celui qui cherche à la course à atteindre le but désiré

a beaucoup supporté et travaillé dès l’enfance, il a transpiré, il a eu froid

415il s’est privé de Vénus et de vin. Celui qui joue de la flûte

aux concours Pythiens, a d’abord étudié et craint son maître.

Aujourd’hui il suffit de dire : « Je produis des poèmes admirables.

Que la gale se saisisse du dernier! J’aurais honte de rester en arrière

Et d’avouer qu’en vérité je ne sais pas ce que je n’ai pas appris. »

420Comme le crieur, qui veut inciter la foule à acheter ses marchandises,

Le poète invite les flatteurs à venir au gain

s’il est riche en terres, riche en argent placé à intérêt.

Mais s’il peut donner selon les formes un bon repas,

se porter caution pour un pauvre sans crédit, et l’arracher aux

425embarras d’un sombre procès, cela m’étonnerait que cet heureux homme

sache distinguer le menteur de l’ami véritable.

Toi, si tu fais un cadeau ou souhaites faire un présent à quelqu’un,

ne va pas mettre cet homme tout heureux devant des vers

que tu as faits. Car il s’écriera : « Beau ! Bien ! parfait ! »

430En lisant tes vers, il pâlira, des larmes couleront

de ses yeux complaisants, il bondira, frappera la terre du pied.

Ceux qui pleurent sur commande aux funérailles en disent

et en font plus que ceux qui éprouvent une douleur qui vient du cœur.

Et celui qui s’en moque se montre plus ému que celui approuve sincèrement.

435On dit que les rois abbreuvent de nombreuses coupes

et soumettent à l’épreuve du vin, celui dont ils s’efforcent de savoir

s’il est digne de leur amitié. Si tu fais des vers,

ne te laisse jamais tromper par des esprits dissimulés sous une peau de renard.

Si on lisait quelque chose à Quintilius : « corrige ceci, s’il te plaît »

440Disait-il, « et encore cela ». Et si on répondait qu’on ne pouvait faire mieux,

qu’on avait déjà essayé deux ou trois fois en vain, il ordonnait de détruire

et de remettre sur l’enclume les vers mal tournés.

Si on aimait mieux défendre une faute que de la corriger

il ne disait plus un mot et ne prenait pas une peine inutile

445pour empêcher qu’on ne s’aime que soi et ses œuvres sans admettre de rival.

Un homme honnête et prudent critiquera les vers faibles,

condamnera les vers durs, marquera d’un trait de sa plume en noir

les vers inélégants, enlèvera les ornements

prétentieux, obligera à éclaircir les passages obscurs,

450dévoilera les ambiguités, notera les changements à apporter,

il deviendra un Aristarque et ne dira pas « Pourquoi

blesserai-je un ami pour des broutilles ? » Ces broutilles conduiront

à de sérieux ennuis leur auteur s’il est tourné en dérision et mal reçu.

De même qu’on fuit qui est atteint de la gale maligne, du mal royal,

455de frénésie ou de la colère de Diane,

De même on a peur de toucher et on fuit le poète insensé

si l’on est sage. Les enfants lui courent après et le suivent, les imprudents.

Si, en éructant ses vers, la tête levée, et en allant au hasard,

il en vient, comme l’oiseleur qui épie les merles, à tomber

460dans un puits ou une fosse, même s’il crie haut et fort « Au secours ! »

« Oh citoyens ! » il n’y aura personne pour se soucier de le sortir de là.

Et si quelqu’un se souciait de lui porter secours et de lui envoyer une corde,

« Qui sait s’il ne s’est pas jeté là en toute conscience et

s’il ne refuse pas d’être sauvé ? » lui dirai-je, et je lui raconterai

465la mort du poète de Sicile. Voulant se faire passer pour un Dieu

immortel, Empédocle se jeta, le sang froid, dans l’Etna brûlant.

Que les poètes aient le droit et la permission de périr à leur gré.

Qui sauve quelqu’un malgré lui, ne fait rien d’autre que le tuer.

Ce n’était pas la première fois qu’il agissait ainsi, et si on l’avait sauvé

470il ne serait pas redevenu homme en renonçant à son désir d’une mort illustre.

On ne sait pas très bien pourquoi il fait des vers et s’il

a pissé sur les cendres paternelles ou souillé un lieu sacré tristement

marqué par la foudre ? en tout cas il est fou, et comme un ours,

s’il a réussi à briser les barreaux de sa cage,

475ce déclamateur impitoyable met en fuite savants et ignorants.

Mais celui qu’il parvient à saisir, il ne le lâche plus et le tue à force de lire.

La sangsue ne se détachera de la peau qu’une fois gorgée de sang.

[De arte poetica]

Hvmano capiti ceruicem pictor equinam

Iungere si uelit, & uarias inducere plumas,

Vndique collatis membris, ut turpiter atrum

Desinat in piscem mulier formosa superne :

5 Spectatum admissi risum teneatis amici ?

Credite Pisones isti tabulae fore librum

Persimilem, cuius, uelut aegri somnia, uanae

Fingentur species, ut nec pes, nec caput uni

Reddatur formae. pictoribus, atque poetis

10 Quidlibet audendi semper fuit aequa potestas

Scimus, & hanc ueniam petimusque damusque uicissim.

Sed non, ut placidis coeant immitia : non, ut

Serpentes auibus geminentur, tigribus agni.

Inceptis grauibus plerunque, & magna professis

15 Purpureus, late qui splendeat, unus, & alter

Assuitur pannus, cum lucus, & ara Dianae,

Et properantis aquae per amoenos ambitus agros,

Aut flumen Rhenum, aut pluuius describitur arcus.

Sed nunc non erat his locus, & fortasse cupressum

20 Scis simulare. quid hoc, si fractis enatat <supprimé><expes> exspes

Nauibus, aere dato qui pingitur ? amphora coepit

Institui : currente rota cur urceus exit ?

Denique, sit, quod uis, simplex duntaxat, & unum.

Maxima pars uatum, pater, & iuuenes patre digni,

25 Decipimur specie recti. breuis esse laboro ?

Obscurus fio. sectantem laeuia, nerui

Deficiunt, animique : professus grandia, turget :

Serpit humi tutus nimium, timidusque procellae.

Qui uariare cupit rem prodigialiter unam :

30 Delphinum siluis appingit, fluctibus aprum.

In uitium ducit culpae fuga, si caret arte.

Aemilium circa ludum faber imus & ungueis

Exprimet, & molleis imitabitur aere capillos :

Infelix operis summa : quia ponere totum

35 Nesciet. hunc ego me, si quid componere curem,

Non magis esse uelim, quam prauo uiuere naso.

Spectandum nigris oculis, nigroque capillo.

Sumite materiam uestris, qui scribitis, aequam

Viribus : & uersate diu, quid ferre recusent,

40 Quid ualeant humeri. cui lecta potenter erit res,

Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo.

Ordinis haec uirtus erit, & Venus, aut ego fallor,

Vt iam nunc dicat iam nunc debentia dici :

Pleraque differat, & praesens in tempus omittat.

45 Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor.

In uerbis etiam tenuis, cautusque serendis,

Dixeris egregie, notum si callida uerbum

Reddiderit iunctura nouum. si forte necesse est

Indiciis monstrare recentibus abdita rerum :

50 Fingere cinctutis non exaudita Cethegis

Continget : dabiturque licentia sumta pudenter.

Et noua, fictaque nuper habebunt uerba fidem : si

Graeco fonte cadent, parce detorta. quid autem

Caecilio, Plautoque dabit Romanus, ademtum

55 Virgilio, Varioque ? ego cur acquirere pauca,

Si possum, inuideor ? cum lingua Catonis, & Enni

Sermonem patrium ditauerit, & noua rerum

Nomina protulerit ? licuit, semperque licebit,

Signatum praesente nota producere nomen.

60 Vt siluae foliis pronos mutantur in annos :

Prima cadunt : ita uerborum uetus interit aetas :

Et iuuenum ritu florent modo nata, uigentque

Debemur morti nos, nostraque : siue receptus

Terra Neptunus, classeis Aquilonibus arcet,

65 Regis opus : sterilisue diu palus, aptaque remis

Vicinas urbeis alit, & graue sentit aratrum :

Seu cursum mutauit iniquum frugibus amnis,

Doctus iter melius : mortalia facta peribunt :

Nedum sermonum stet honos, & gratia uiuax.

70 Multa renascentur, quae iam cecidere : cadentque,

Quae nunc sunt in honore uocabula, si uolet usus :

Quem penes arbitrium est, & ius, & norma loquendi.

Res gestae, regumque ducumque, & tristia bella

Quo scribi possent numero, monstrauit Homerus.

75 Versibus impariter iunctis querimonia primum,

Post etiam inclusa est uoti sententia compos  :

Quis tamen exiguos elegos emiserit auctor  :

Grammatici certant  : & adhuc sub iudice lis est.

Archilochum proprio rabies armauit iambo.

80 Hunc socci cepere pedem, grandesque cothurni,

Alternis aptum sermonibus, & populareis

Vincentem strepitus, & natum rebus agendis.

Musa dedit fidibus diuos, puerosque deorum,

Et pugilem uictorem, & equum certamine primum,

85 Et iuuenum curas, & libera uina referre.

Descriptas seruare uices, operumque colores,

Cur ego, si nequeo, ignoroque, poeta salutor  ?

Cur nescire pudens praue, quam discere malo  ?

Versibus exponi tragicis res comica non uult :

90 Indignatur item priuatis, ac prope socco

Dignis carminibus narrari coena Thyestae.

Singula quaeque locum teneant sortita decenter.

Interdam tamen & uocem comoedia tollit  :

Iratusque Chremes tumido delitigat ore.

95 Et tragicus plerunque dolet sermone pedestri.

Telephus, & Peleus, cum pauper, & exul uterque,

Proiicit ampullas, & sesquipedalia uerba,

Si curat cor spectantis tetigisse querela.

Non satis est pulchra esse poemata  : dulcia sunto  :

100 Et quocunque uolent, animum auditoris agunto.

Vt ridentibus arrident  : ita flentibus assunt

Humani uultus. si uis me flere  : dolendum est

Primum ipsi tibi  : tunc tua me infortunia laedent,

Telephe, uel Peleu. male si mandata loqueris,

105 Aut dormitabo, aut ridebo. tristia maestum

Vultum uerba decent  : iratum, plena minarum  :

Ludentem, lasciua  : seuerum, seria dictu.

Format enim natura prius nos intus ad omnem

Fortunarum habitum  : iuuat, aut impellit ad iram  :

110 Aut ad humum moerore graui deducit, & angit  :

Post effert animi motus interprete lingua.

Si dicentis erunt fortunis absona dicta  :

Romani tollent equites, peditesque cachinnum.

Intererit multum Dauusne loquatur, Erosne  :

115 Maturusne senex, an adhuc florente iuuenta

Feruidus, an matrona potens, an sedula nutrix,

Mercatorne uagus, cultorne uirentis agelli  ;

Colchus, an Assyrius, Thebis nutritus, an Argis.

Aut famam sequere  : aut sibi conuenientia finge

120 Scriptor. honoratum si forte reponis Achillem  :

Impiger, iracundus, inexorabilis, acer,

Iura neget sibi nata  : nihil non arroget armis.

Sit Medea ferox, inuictaque  : flebilis Ino  :

Perfidus Ixion  : Io uaga  : tristis Orestes,

125 Si quid inexpertum scenae committis, & audes

Personam formare nouam  : seruetur ad imum,

Qualis ab incoepto processerit : & sibi constet.

Difficile est proprie communia dicere  : tuque

Rectius Iliacum carmen deducis in actus  :

130 Quam si proferres ignota, indictaque primus.

Publica materies priuati iuris erit, si

Nec circa uilem, patulumque moraberis orbem  :

Nec uerbum uerbo curabis reddere fidus

Interpres  : nec desilies imitator in arctum  :

135 Unde pedem <supprimé><refferre> referre pudor uetet, aut operis lex  :

Nec sic incipies, ut scriptor cyclicus olim,

Fortunam Priami cantabo, & nobile bellum.

Quid dignum tanto feret hic promissor hiatu  ?

Parturient montes  : nascetur ridiculus mus.

140 Quanto rectius hic, qui nil molitur inepte  ?

Dic mihi Musa uirum, captae post tempora Troiae,

Qui mores hominum multorum uidit, & urbeis.

Non fumum ex fulgore, sed ex fumo dare lucem

Cogitat, ut speciosa dehinc miracula promat,

145 Antiphatem, Scyllamque, & cum Cyclope Charybdin.

Nec reditum Diomedis ab interitu Meleagri,

Nec gemino bellum Troianum orditur ab ouo.

Semper ad euentum festinat  : & in medias res

Non secus, ac notas, auditorem rapit  : &, quae

150 Desperat tractata nitescere posse, relinquit.

Atque ita mentitur  : sic ueris falsa remiscet,

Primo ne medium, medio ne discrepet imum.

Tu quid ego, & populus mecum desideret, audi.

Si plausoris eges aulaea manentis, & usque

155 Sessuri, donec cantor, uos plaudite, dicat :

Aetatis cuiusque notandi sunt tibi mores :

Mobilibusque decor naturis dandus, & annis.

Reddere qui uoces iam scit puer : & pede certo

Signat humum, gestit paribus colludere : & iram

160 Colligit, ac ponit temere : & mutatur in horas.

Imberbis iuuenis tandem custode remoto,

Gaudet equis, canibusque, & aprici gramine campi,

Cereus in uitium flecti, monitoribus asper,

Vtilium tardus prouisor, prodigus aeris,

165 Sublimis, cupidusque, & amata relinquere pernix.

Conuersis studiis, aetas, animusque uirilis

Quaerit opes, & amicitias : inseruit honori :

Commisisse cauet, quod mox mutare laboret.

Multa senem circunueniunt incommoda : uel quod

170 Quaerit, & inuentis miser abstinet, ac timet uti :

Vel quod res omneis timide, gelideque ministrat,

Dilator, spe longus, iners, auidusque futuri,

Difficilis, querulus, laudator temporis acti

Se puero : censor, castigatorque minorum.

175 Multa ferunt anni uenientes commoda secum :

Multa recedentes adimunt : ne forte seniles

Mandentur iuueni partes, pueroque uiriles :

Semper in adiunctis, aeuoque morabimur aptis.

Aut agitur res in scenis, aut acta refertur.

180 Segnius irritant animos demissa per aurem,

Quam, quae sunt oculis subiecta fidelibus : &, quae

Ipse sibi tradit spectator. non tamen intus

Digna geri, promes in scenam : multaque tolles

Ex oculis, quae mox narret facundia praesens.

185 Nec pueros coram populo Medea trucidet :

Aut humana palam coquat exta nefarius Atreus :

Aut in auem <supprimé><Progne> Procne uertatur : Cadmus in anguem.

Quodcunque ostendis mihi sic, incredulus odi.

Neue minor, neu sit quinto productior actu

190 Fabula : quae posci uult : & spectata reponi.

Nec deus intersit, nisi dignus uindice nodus

Inciderit : nec quarta loqui persona laboret.

Actoris partes chorus, officiumque uirile

Defendat : neu quid medios intercinat actus,

195 Quod non proposito conducat, & haereat apte.

Ille bonis faueatque, & consilietur <supprimé><amicis> amice  :

Et regat iratos : & amet peccare timenteis.

Ille dapes laudet mensae breuis : ille salubrem

Iustitiam, legesque, & apertis <supprimé><ocia> otia portis.

200 Ille tegat commissa : deosque precetur, & oret,

Vt redeat miseris, abeat fortuna superbis.

Tibia non, ut nunc, orichalco iuncta, tubaeque

Aemula : sed tenuis, simplexque foramine pauco

Aspirare, & adesse choris erat utilis, atque

205 Nondum spissa nimis complere sedilia flatu.

Quo sane populus numerabilis, utpote paruus,

Et frugi, castusque, uerecundusque coibat.

Postquam coepit agros extendere uictor, & urbem.

Latior amplecti murus : uinoque diurno

210 Placari Genius festis impune diebus :

Accessit numerisque, modisque licentia maior.

Indoctus quid enim saperet, liberque laborum,

Rusticus urbano confusus, turpis honesto ?

Sic priscae motumque, & luxuriam addidit arti

215 Tibicen : traxitque uagus per pulpita uestem.

Sic etiam fidibus uoces creuere seueris :

Et tulit eloquium insolitum facundia praeceps :

Vtiliumque sagax rerum, & diuina futuri

Sortilegis non discrepuit sententia Delphis.

220 Carmine qui tragico uilem certauit ob hircum,

Mox etiam agresteis satyros nudauit, & asper

Incolumi grauitate iocum tentauit, eo quod

Illecebris erat, & grata nouitate morandus

Spectator, functusque sacris, & potus, & exlex.

225 Verum ita risores, ita commendare dicaces

Conueniet satyros : ita uertere seria ludo :

Ne, quicunque deus, quicunque adhibebitur heros,

Regali conspectus in auro nuper, & ostro,

Migret in obscuras humili sermone tabernas :

230 Aut, dum uitat humum, nubeis, & inania captet.

Effutire leueis indignae tragoedia uersus :

Vt festis matrona moueri iussa diebus,

Intererit satyris pauum pudibunda proteruis.

Non ego inornata, & dominantia nomina solum,

235 Verbaque, Pisones, satyrorum scriptor amabo :

Nec sic enitar tragico differre colori,

Vt nihil intersit Dauusne loquatur, & audax

Pythias, emuncto lucrata Simone talentum :

An custos, famulusque dei Silenus alumni.

240 Ex noto fictum carmen sequar, ut sibi quiuis

Speret idem : sudet multum, frustraque laboret

Ausus idem : tantum series, iuncturaeque pollet :

Tantum de medio sumtis accedit honoris.

Siluis deducti caueant, me iudice, Fauni,

245 Ne, uelut innati triuiis, ac poene forenses,

Aut nimium teneris iuuenentur uersibus unquam :

Aut immunda crepent, ignominiosaque dicta.

Offenduntur enim, quibus est equus, & pater, & res :

Nec si quid fricti ciceris probat, & nucis emtor,

250 Aequis accipiunt animis : donantue corona.

Syllaba longa breui subiecta, uocatur Iambus,

Pes citus : unde etiam trimetris accrescere iussit

Nomen Iambeis, cum senos redderet ictus :

Primus ad extremum similis sibi. non ita pridem,

255 Tardior ut paulo, grauiorque ueniret ad aureis,

Spondeos stabileis in iura paterna recepit

Commodus, & patiens : non ut de sede secunda

Cederet, aut quarta socialiter. hic & in <supprimé><Atti> AttI

Nobilibus trimetris apparet rarus, & Enni.

260 In scenam missos magno cum pondere uersus,

Aut operae celeris nimium, curaque carentis,

Aut ignoratae premit artis crimine turpi.

Non quiuis uidet immodulata poemata iudex :

Et data Romanis uenia est indigna poetis.

265 Iccirco ne uager, scribamque licenter : an omneis

Visuros peccata putem mea tutus, & extra

Spem ueniae cautus ? uitaui denique culpam :

Non laudem merui. uos exemplaria Graeca

Nocturna uersate manu, uersate diurna.

270 At uestri proaui Plautinos & numeros, &

Laudauere saleis, nimium patienter utrunque,

Ne dicam stulte, mirati : si modo ego, & uos

Scimus inurbanum lepido seponere dicto.

Legitimumque sonum digitis callemus, & aure.

275 Ignotum tragicae genus inuenisse camoenae

Dicitur, & plaustris uexisse poemata Thespis :

Quae canerent, agerentque, peruncti fecibus ora.

Post hunc personae, palaeque repertor honestae

Aeschylus & modicis instrauit pulpita tignis :

280 Et docuit magnumque loqui, nitique cothurno.

Successit uetus his comoedia, non sine multa

Laude : sed in uitium libertas excidit, & uim

Dignam lege regi. lex est accepta, chorusque

Turpiter obticuit, sublato iure nocendi.

285 Nil intentatum nostri liquere poetae :

Nec minimum meruere decus, uestigia Graeca

Ausi deserere, & celebrare domestica facta :

Vel, qui praetextas, uel qui docuere togatas.

Nec uirtute foret, clarisue potentius armis,

290 Quam lingua, Latium, si non offenderet unum-

Quenque poetarum limae labor, & mora. uos o

Pompilius sanguis, carmen reprehendite, quod non

Multa dies, & multa litura coercuit : atque

Praesectum, decies non castigauit, ad unguem.

295 Ingenium misera quia fortunatius arte

Credit, & excludit sanos Helicone poetas

Democritus : bona pars non ungueis ponere curat,

Non barbam : secreta petit loca : balnea uitat.

Nanciscetur enim pretium, nomenque poetae :

300 Si tribus Anticyris caput insanabile nunquam

Tonsori Licino commiserit. O ego laeuus,

Qui purgo bilem sub uerni temporis horam.

Non alius faceret meliora poemata. uerum

Nil tanti est. ergo fungar uice cotis, acutum

305 Reddere quae ferrum ualet, exors ipsa secandi.

Munus, & officium, nil scribens ipse, docebo :

Vnde parentur opes : quid alat, formetque poetam :

Quid deceat, quid non : quo uirtus, quo ferat error.

Scribendi recte, sapere est & principium, & fons.

310 Rem tibi Socraticae poterunt ostendere chartae :

Verbaque prouisam rem non inuita sequentur.

Qui didicit, patriae quid debeat, & quid amicis :

Quo sit amore parens, quo frater amandus, & hospes :

Quod sit conscripti, quod iudicis officium : quae

315 Partes in bellum missi ducis : ille profecto

Reddere personae scit conuenientia cuique.

Respicere exemplar uitae, morumque iubebo

Doctum imitatorem : & ueras hinc ducere uoces.

Interdum speciosa locis, morataque recte

320 Fabula, nullius Veneris, sine pondere, & arte,

Valdius oblectat populum, meliusque moratur,

Quam uersus inopes rerum, nugaeque canorae.

Graiis ingenium, Graiis dedit ore rotundo

Musa loqui, praeter laudem, nullius auaris.

325 Romani pueri longis rationibus assem

Discunt in parteis centum diducere. dicat

Filius Albini, si de quinquunce remota est

Vncia : quid superat ? poteras dixisse triens : <supprimé><heus> eu ,

Rem poteris seruare tuam. redit uncia : quid fit ?

330 Semis. at haec animos aerugo, & cura peculi,

Cum semel imbuerit : speramus carmina fingi

Posse linenda cedro, & laeui seruanda cupresso ?

Aut prodesse uolunt, aut delectare poetae :

Aut simul & iucunda, & idonea dicere uitae.

335 Quicquid praecipies, esto breuis : ut cito dicta

Percipiant animi dociles, teneantque fideles.

Omne superuacuum pleno de pectore manat.

Ficta uoluptatis causa, sint proxima ueris.

Nec, quodcunque uolet, poscat sibi fabula credi :

340 Neu pransae Lamiae uiuum puerum extrahat aluo :

Centuriae seniorum agitant expertia frugis :

Celsi praetereunt austera poemata Rhamnes.

Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci,

Lectorem delectando, pariterque monendo.

345 Hic meret aera liber Sosiis : hic & mare transit,

Et longum noto scriptori prorogat aeuum.

Sunt delicta tamen, quibus ignouisse uelimus.

Nam neque chorda sonum reddit, quem uult manus, & mens :

Poscentique grauem persaepe remittit acutum :

350 Nec semper feriet, quodcunque minabitur, arcus.

Verum, ubi plura nitent in carmine : non ego paucis

Offendar maculis : quas aut incuria fudit :

Aut humana parum cauit natura. quid ergo ?

Vt scriptor si peccat idem librarius usque,

355 Quanuis est monitus, uenia caret : & citharoedus

Ridetur, chorda qui semper oberrat eadem :

Sic mihi, qui multum cessat, fit Cherilus ille,

Quem bis, terque bonum, cum risu miror : & idem

Indignor, quandoque bonus dormitat Homerus.

360 Verum opere in longo fas est obrepere somnum.

Vt pictura, poesis. erit, quae si propius stes,

Te capiat magis : & quaedam, si longus abstes.

Haec amat obscurum : uolet haec sub luce uideri :

Iudicis argutum quae non formidat acumen.

365 Haec placuit semel : haec decies repetita placebit.

O maior iuuenum, quanuis & uoce paterna

Fingeris ad rectum, & per te sapis : hoc tibi dictum

Tolle memor : certis medium, & tolerabile rebus

Recte concedi. consultus iuris, & actor

370 Causarum mediocris abest uirtute diserti

Messallae : nescit, quantum Cascellius Aulus :

Sed tamen in pretio est. mediocribus esse poetis

Non <supprimé><di> dI, non homines, non concessere columnae.

Vt gratas inter mensas symphonia discors,

375 Et crassum unguentum, & Sardo cum melle papauer,

Offendunt : poterat duci quia coena sine istis :

Sic animis natum, iuuentumque poema iuuandis,

Si paulum summo discessit : uergit ad imum.

Ludere qui nescit, campestribus abstinet armis :

380 Indoctusque, pilae, disciue trochiue quiescit :

Ne spissae risum tollant impune coronae.

Qui nescit, uersus tamen audet fingere. quid ni ?

Liber, & ingenuus, praesertim census equestrem

Summam nummorum, uitioque remotus ab omni.

385 Tu nihil inuita dices, faciesue Minerua :

Id tibi iudicium est : ea mens. si quid tamen olim

Scripseris, in Meci descendat iudicis aureis,

Et patris, & nostras : nonumque prematur in annum.

Membranis intus positis ; delere licebit,

390 Quod non edideris. nescit uox missa reuerti.

Siluestreis homines sacer, interpresque deorum

Caedibus, & uictu foedo deterruit Orpheus,

Dictus ob hoc lenire tigreis, rapidosque leones,

Dictus & Amphion Thebanae conditor arcis

395 Saxa mouere sono testudinis, & prece blanda

Ducere, quo uellet. fuit haec sapientia quondam :

Publica priuatis secernere, sacra profanis :

Concubitu prohibere uago : dare iura maritis :

Oppida moliri : leges incidere ligno.

400 Sic honor, & nomen diuinis uatibus, atque

Carminibus uenit. post hos insignis Homerus,

Tyrtaeusque mares animos in Martia bella

Versibus exacuit. dictae per carmina sortes :

Et uitae monstrata uia est : & gratia regum

405 Pieriis tentata modis : ludusque repertus,

Et longorum operum finis : ne forte pudori

Sit tibi Musa lyrae sollers, & cantor Apollo

Natura fieret laudabile carmen, an arte,

Quaesitum est. ego nec studium sine diuite uena,

410 Nec rude quid prosit uideo ingenium : alterius sic

Altera possit opem res, & coniurat amice.

Qui studet optatam cursu contingere metam,

Multa tulit, fecitque puer : sudauit, & alsit :

Abstinuit Venere, & uino. qui Pythia cantat

415 Tibicen, didicit prius, extimuitque magistrum.

Nunc satis est dixisse, ego mira poemata pango.

Occupet extremum scabies. mihi turpe relinqui est :

Et, quod non didici, sane nescire fateri.

Vt praeco, ad merceis turbam qui cogit emendas,

420 Assentatores iubet ad lucrum ire poeta

Diues agris, diues positis in foenore nummis.

Si uero est, unctum qui recte ponere possit :

Et spondere leui pro paupere : & eripere atris

Litibus implicitum : mirabor, si sciet inter-

425 Noscere mendacem, uerumque beatus amicum.

Tu seu donaris, seu quid donare uoles cui :

Nolito ad uersus tibi factos ducere plenum

Laetitiae. clamabit enim pulchre, bene, recte :

Pallescet super his : etiam stillabit amicis

430 Ex oculis rorem : saliet : tundet pede terram.

Vt, qui conducti plorant in funere, dicunt,

Et faciunt prope plura dolentibus ex animo : sic

Derisor uero plus laudatore mouetur.

Reges dicuntur multis urgere culullis,

435 Et torquere mero, quem perspexisse laborant,

An sit amicitia dignus. si carmina condes :

Nunquam te fallant animi sub uulpe latentes.

Quinctilio si quid recitares, corrige, sodes,

Hoc, aiebat, & hoc. melius te posse negares,

440 Bis, terque expertum frustra : delere iubebat :

Et male tornatos incudi reddere uersus.

Si defendere delictum, quam uertere, malles :

Nullum ultra uerbum, aut operam insumebat inanem,

Quin sine riuali teque & tua solus amares.

445 Vir bonus, & prudens uersus reprehendet inerteis :

Culpabit duros : incomtis allinet atrum

Transuerso calamo signum : ambitiosa recidet

Ornamenta : parum claris lucem dare coget :

Arguet ambigue dictum. mutanda notabit :

450 Fiet Aristarchus : nec dicet, cur ego amicum

Offendam in nugis ? hae nugae seria ducent

In mala derisum semel, exceptumque sinistre.

Vt, mala quem scabies, aut morbus regius urget,

Aut fanaticus error, & iracunda Diana :

455 Vesanum tetigisse timent, fugiuntque poetam,

Qui sapiunt : agitant pueri, incautique sequuntur.

Hic, dum sublimeis uersus ructatur, & errat :

Si ueluti merulis intentus decidit auceps

In puteum, foueamue : licet, succurrite, longum

460 Clamet, io, ciues : non sit, qui tollere curet.

Si quis curet opem ferre, & demittere funem :

Qui scis, an prudens huc se deiecerit ? atque

Seruari nolit ? dicam, Siculique poetae

Narrabo interitum. deus immortalis haberi

465 Dum cupit Empedocles : ardentem frigidus Aetnam

Insiluit. sit ius, liceatque perire poetis.

Inuitum qui seruat, idem facit occidenti.

Nec semel hoc fecit : nec, si retractus erit, iam

Fiet homo, & ponet famosae mortis amorem.

470 Nec satis apparet, cur uersus factitet : utrum.

Minxerit in patrios cineres : an triste bidental

Mouerit incestus. certe furit : ac uelut ursus.

Obiectos caueae ualuit si frangere clatros,

Indoctum, doctumque fugat recitator acerbus :

475 Quem uero arripuit, tenet, occiditque legendo,

Non missura cutem, nisi plena cruoris hirudo.

< COMMENTAIRES > * Ce titre n’apparaît pas dans l’édition de 1567 ; le commentaire commence p. 347 E, immédiatement après le poème. Le style de police et la mise en page seuls les distinguent.

[1] À une tête humaine un cou] un poème * Sur le sens et les emplois du terme poema, voir P. Grimal, Essai sur l’Art poétique d’Horace, Paris, Sedes, 1968, p. 114-118, qui cite notamment la définition que donne Varron du poema et de la poesis : poema est lexis eurythmos, id est uerba plura modice in quamdam coniecta formam ; itaque etiam distichon epigrammaticon uocant poema ; poesis est perpetuum argumentum e rythmis, ut Ilias Homeri et Annales Enni ; poetica est ars earum rerum [Mén. 396 Cèbe, fragment évoqué par Nonius, 428 19 M]. Voir Jean-Pierre Cèbe, Varron. Satires Ménippées. 10. Pappus aut indigena – Pransus paratus. Édition, traduction et commentaire, Rome, École française, 1994, p. 1623. qui n’est pas composé de parties cohérentes, adaptées, appropriées, ajustées, mais incohérentes, incompatibles, de forme disparate, est aussi ridicule que ce monstre qu’Horace décrit ici. Que l’œuvre que tu composes soit donc une sorte de corps simple, uniforme, égal à lui-même, cohérent avec lui-même et semblable à lui-même, ni multiple, ni disparate, ni inégal, ni incohérent * Lambin reprend et développe une formule qu’utilise Luisini dans son commentaire du lemmesimplex dumtaxat et unum (v. 23) :Fabula esse una debet, non multiplex, una actione constet (1555, p. 1044). Luisini ajoute une citation tirée de la Poétique, 1451 a 18.. Ce précepte concerne le sujet de l’œuvre, qu’Aristote appelle μῦθον [fable].

COMMENTARII.

[1] Humano capiti ceruicem] poema, quod non constat ex conuenientibus, aptis, propriis, accommodatis partibus : sed disconuenientibus, alienis, disparis formae : aeque ridiculum est, ut hoc monstrum, quod hic ab Horatio describitur. sit igitur opus, quod instituis quoddam corpus, simplex, unius formae, sibi constans, & conueniens, & sui simile : non multiplex, non dispar, non inaequale, non disconueniens. hoc praeceptum pertinet ad argumentum operis, quod μῦθον appellat Aristoteles. [Poet., 1450b 35]

[3] Des membres pris de tous côtés] des membres de toutes sortes d’animaux agrégés et assemblés pour constituer ce monstre.

[3] Vndique collatis membris] omnium animalium membris collatis, & corrogatis ad hoc monstrum constituendum.

[3] [B] Sombre] noir, difforme, hideux. En effet, telles nous apparaissent généralement les choses qui sont noires, comme dans l’ode 3 du livre 2 : « et les fils sombres des trois sœurs le souffrent », et dans l’ode 13 du même livre : « le monstre aux cent têtes baisse ses sombres oreilles ».]

[3] Atrum] nigrum, deformem, horribilem. talia enim fere nobis uidentur quae nigra sunt, ut Oda 3. lib. 2. & sororum Fila trium patiantur atra. [Carm., II, 3, 15] & Oda 13. eiusd. lib. Demittit atras ballua centipes Aureis. [Carm., II, 13, 34]

[4] en haut] depuis la partie supérieure. Satire 7 du livre 2 : « ou bien elle commet la faute par en haut ». Et ode 20 du livre 2 : « et je me transforme en oiseau blanc par en haut ».

[4] superne] a superiore parte. saty. vii. lib. 2. peccatue ut superne. [Serm., II, 7, 64] & Od. xx. lib. 2. & album mutor in alitem superne. [Carm., II, 20, 11]

[7] [B] comme les songes d’un malade] c’est ce qu’ont tous nos anciens exemplaires et il en est de même dans les éditions courantes * Dans son commentaire d’Horace, Lambin utilise systématiquement l’adjectif uulgatus pour renvoyer aux ouvrages récemment publiés, par opposition aux éditions anciennes ou aux manuscrits – ceux-ci étant désignés par codices, ueteres libri, libri manuscripti oulibri antiqui.. Car les « songes pour des malades », qui semble plaire à certains * La leçon aegris n’apparaît dans aucun des commentaires sur l’Ars de mes corpus ni dans les ouvrages de uariae lectiones mentionnés également dans mon second corpus (Variae lectiones de Muret et Vettori, Aduersaria de Turnèbe). Aquiles Estaço évoque la leçon aegris somnia dans son commentaire (1553, f. 7), mais il conserve la leçon aegri., ne reçoit aucune approbation de ma part et ne peut être accepté.]

[7] Velut aegri somnia] sic habent omnes nostri libri ueteres : neque aliter uulgati. nam aegris somnia, quod quibusdam placere uidetur, mihi nullo modo probatur, neque ferri potest.

[8] Si bien que ni le pied ni la tête ne renvoie à une forme unique] * Lambin coupe souvent le texte d’Horace, semblant supposer que le lecteur est capable d’en restituer la partie manquante. Le lemme, tel quel, est difficilement traduisible : j’ai pris le parti de le compléter, afin que le sens soit satisfaisant en français – même pour celui qui ne connaît pas par cœur le texte d’Horace. Notons cependant que Lambin n’inclut pas dans son lemme le terme forma, qu’il ne commente pas précisément – alors qu’il aurait pu donner notamment lieu à des développements aristotéliciens sur la « cause formelle » (εἶδος), en se référant par exemple à Physique II, 3, 194 b. c’est-à-dire, si bien qu’aucune partie [B] du corps] ne peut se rapporter à une forme unique du corps dans sa totalité [B], ou bien qu’aucun membre du corps ne correspond, par ses proportions, à une forme unique] * L’ajout de 1567 insiste sur la taille des parties par rapport au tout, et pas seulement sur l’harmonie de la forme. Lambin pense sans doute à Vitruve, qui développe la question de la proportion des bâtiments, à l’image de celle des parties du corps humain : Proportio est ratae partis membrorum in omni opere totiusque commodulatio, ex qua ratio efficitur symmetriarum. Namque non potest aedis ulla sine symmetria atque proportione rationem habere compositionis, nisi uti ad hominis bene figurati membrorum habuerit exactam rationem (Cette proportion est la convenance de mesure qui existe entre une certaine partie des membres d'un ouvrage et le tout ; c'est d'après ce rapport qu'on règle la symétrie. Car il n'est point d'édifice qui, sans proportion ni symétrie, puisse être bien ordonné; il doit avoir la plus grande analogie avec un corps humain bien formé) ; De architectura, III, 1, traduction adaptée de Ch.-L. Maufras (Paris, C. L. F. Panckoucke, 1847). .

[8] ut nec pes, nec caput uni Reddatur] id est, ut nullum corporis membrum ad unam aliquam totius corporis formam referri possit , uel, ut nullum corporis membrum uni formae proportione respondeat.

[9] Aux peintres et aux poètes] quelqu’un objectera que les poètes ont la même liberté que les peintres.

[9] pictoribus, atque poetis] opponet aliquis, idem licere poetis, quod pictoribus.

[10] Égal] * La plupart des commentateurs n’expliquent pas ce terme ; Luisini développe quant à lui l’expression aequa potestas (en insistant sur le sens depotestas) et cite également Platon (Apol., 22 b 8 – c 2) pour souligner au contraire le pouvoir divin des poètes, inspirés par le furor diuinus. Lambin précise que, pour lui, aequas pose une égalité (entre les peintres et les poètes) ; F. Villeneuve, dans l’édition des Belles Lettres, choisit le sens fort de « juste ». équivalent. Cependant Platon, au livre 4 de la République, dit en ces termes : οὐ δεῖ ἐπιτρέπειν τοῖς ποιηταῖς λέγειν ὅ τι φίλον * « Il ne faut pas permettre aux poètes de dire tout ce qu’ils veulent ». Lambin ne traduit pas cette citation, même dans l’édition de 1567..

[10] aequa] aequalis. Plato tamen lib. 4. de rep. negat poetis esse permittendum, ut dicant, quicquid sibi uideatur, his uerbis : οὐ δεῖ ἐπιτρέπειν τοῖς ποιηταῖς, λέγειν ὅ τι φίλον. [Leg., IV,719b]

[11] Nous le savons] répond Horace * Lambin explicite là encore la situation d’énonciation, en clarifiant notamment l’emploi ici de la première personne du pluriel (emploi poétique). Contrairement à Estaço, qui synthétise le passage en commentant Et obiicit simul, & respondet Horatius (1553, f. 7 v°). .

[11] Scimus] respondet Horatius.

[12] S’assemblent] s’unissent. Épître à Torquatus : « si bien que les semblables s’assemblent et s’unissent entre eux ».

[12] coeant] coniungantur. epist. ad Torquatum ut coeat par, Iungaturque pari.

[13] [B] L’association des serpents et des oiseaux, des tigres et des agneaux] certains animaux hybrides deviendraient monstrueux, horribles non seulement à voir, mais aussi à concevoir, comme un animal formé d’un oiseau et d’un serpent, ou encore un autre composé d’un tigre et d’un agneau.] * Lambin pense sans doute ici à Cicéron, De natura deorum, I, 38, où le philosophe désigne par le terme de cogitatio la capacité à concevoir des images fausses des dieux (comme des hippocentaures) : Hoc, per ipsos deos, de quibus loquimur, quale tandem est ? Nam si tantum modo ad cogitationem ualent nec habent ullam soliditatem nec eminentiam, quid interest, utrum de hippocentauro an de deo cogitemus; omnem enim talem conformationem animi ceteri philosophi motum inanem uocant, uos autem aduentum in animos et introitum imaginum dicitis (Par les dieux mêmes dont nous parlons, que signifie tout ce discours ? S'ils n'ont d'existence que pour l'imagination, s'ils n'ont aucune consistance, aucune réalité, quelle différence y a-t-il entre l'idée d'un dieu et celle d'un hippocentaure ? Les autres philosophes considèrent une représentation mentale de cette sorte comme une chose parfaitement vaine, vous appelez cela l'entrée, la pénétration des images dans les âmes) ; traduction C. Appuhn, Cicéron, De la nature des dieux, Paris, Garnier, 1935.

[13] Serpentes auibus geminentur, tigribus agni] fiant monstrosa quaedam animalia biformia, non specie solum, uerum etiam cogitatione horribilia, ut animal ex aue serpente conflatum, & praeterea alterum ex tigre, & agno.

[14] À un début grave, etc.] il nous apprend qu’il faut fuir ce qu’on ajoute habituellement pour orner * Sur la question de l’ornement, voir Cicéron, De l’orateur (livre III) et Quintilien, Institution oratoire (VIII, 3 : De ornatu), mais aussi l’article de Francis Goyet, « L’ornement événement dans les rhétoriques en latin », Questionner l’ornement, Paris, Les arts Décoratifs/INHa, 2013 [En ligne], ainsi que les articles de Jean Lecointe : « Josse Bade et l’invention du decorum horacien », art. cit., et d’Olivier Millet : « Poétique, rhétorique et allégorie : les interprétations humanistes de la chimère horatienne (Art poétique, vers 1-13) », art. cit., qui n’est pas du tout adapté au sujet traité, comme les longues digressions hors de propos, les descriptions ineptes, et ce que les Grecs appellent ἐπεισόδια [épisodes] - car tout cela est parfaitement étranger au sujet * Pour Aristote (Poét., 1451 b 33-39), la « fable à épisodes » est la plus mauvaise car les événements se succèdent sans aucune nécessité ni vraisemblance. Sur les interprétations de ce passage chez Grifoli, Denores et Luisini, voir Monique Bouquet « L’Art poétique d’Horace et la Poétique d’Aristote », art. cit. , et O. Millet, « Poétique, rhétorique et allégorie : les interprétations humanistes de la chimère horatienne ( Art poétique , v. 1-13) », art. cit. .

[14] Incoeptis grauibus, &.] docet, ea, quae adhiberi solent ornandi causa, nihil ad id, quod agitur, pertinentia, ut longas degressiones a proposito, & descriptiones ineptas, & quae Graeci uocant ἐπεισόδια a re admodum aliena, esse fugienda. [Poet., 1451b 33]

[16] [B] Lorsque le bois sacré et l’autel de Diane] chaque bois est consacré à Diane, même si un bois particulier est parfois dédié à d’autres dieux.]

[16] Cum lucus & ara Dianae] omnis lucus Dianae sacer est, etiamsi quis lucus singularis aliis interdum diis consecretur.

[18] Le Rhin] [B] c’est ce qu’ont presque tous les manuscrits et les ouvrages imprimés également, sauf un ou deux, où j’ai trouvé « du Rhin ».] Il utilise la même construction plus haut dans l’ode 4 du livre 4 : « le fleuve Métaure » * On trouve la même référence chez Estaço, 1553, f. 9..

[18] flumen Rhenum] sic habent omnes fere libri manuscript. & item uulgati: nisi quod in uno atque altero reperi Rheni. sic locutus est supra Od. iiii. lib. 4. Metaurum flumen. [Carm., IV, 4, 38]

[19] [B] Peut-être] sais-tu représenter un cyprès] <Tu diras que tu sais > [B] « Peut-être » (dit Horace), sais-tu] très bien peindre un cyprès avec un pinceau [B], c’est-à-dire des ornements inutiles et nullement adaptés à l’œuvre ébauchée, que les Grecs appellent πάρεργα [accessoires] * Lambin a sans doute en tête le passage de Quintilien tiré du De ornatu (Inst., VIII, 3, 55), où les periergia sont dénoncés comme superflus. Le terme parergon quant à lui appartient au jargon des peintres ; on le trouve notamment chez Strabon (Géographie, XIV, 2, 5), où il est employé à propos du peintre Protogène (qui décida d’effacer de son tableau une perdrix ornementale qui attirait davantage l’attention que le sujet du tableau, un satyre). Pline utilise également le terme dans son Histoire naturelle (XXXV, 7), au pluriel (parergia), également au sujet d’« ornements » de Protogène : il est question, cette fois-ci, de petits navires représentés dans un coin du tableau qui sont signes, selon Pline, de la virtuosité du peintre, qui font allusion au début de sa carrière et permettent au spectateur de mesurer les progrès accomplis. Estaço, dans son commentaire à l’Ars d’Horace, emploie également le terme grec (1553, f. 9 v°) : Hoc unum nosti parergon, quod omnibus appingas tabulis, omnibusque inculces locis. Lambin pense sans doute également ici à Alciat et à son Parergon libri VI, publié en 1536, « suite de notes sur les textes de lois, qu’il assimile à des « grotesques » dans l’épître dédicatoire : « J’ai donné à cet ouvrage le titre de Parergon parce que j’avais tenu ces propos incidemment, à l’issue de mes cours, après m’être acquitté de ma tâche officielle. J’ai imité ainsi les anciens peintres, qui lorsqu’ils peignaient quelque héros (…), ne se contentant pas du motif isolé, ajoutaient à titre d’ornement un bosquet, des oiseaux, un paysage et d’autres figures du même genre, ce qu’ils appelaient eux-mêmes parerga ». Je cite Olivier Guerrier, « Fantaisies et fictions juridiques dans les parerga », André Alciat (1492-1550) : un humaniste au confluent des savoirs dans l'Europe de la Renaissance, Rolet, A. & S. (dir.), Turnhout , Brepols, 2013, p. 165. Notons que Luisini publie également des Parerga en 1551 à Venise : Francisci Luisini Vtinensis Parergωn libri tres in quibus tam in graecis, quam in latinis scriptoribus multa obscura loca declarantur, Venise, V. Valgrisi, 1551., comme les descriptions de fleuves, de forêts et d’autres lieux * Lambin pense sans doute ici à Vitruve, qui désigne sous le nom de topia les différents éléments de la peinture de paysage : « On en vint à orner les promenades, à cause de l’espace qu’offrait leur longueur, de diverses sortes de topia, représentant des images tirées des caractères propres et bien définis de (certains) sites ; c’est ainsi que l’on peint des ports, des promontoires, des rivages, des sources, des canaux, des sanctuaires, des bois sacrés, des montagnes, des troupeaux, des bergers » (Vitruve,De architectura, VII, 5, traduit par P. Grimal dansLes jardins romains, Paris, PUF, 1969, p. 92)., qui sont aussi étrangers au poème commencé et entrepris qu’un cyprès à un naufrage qu’un peintre a entrepris de peindre]. Comment faire, alors, pour savoir si tu as décidé de peindre un naufrage [B], ou si tu as entrepris de peindre autre chose] ? Quel rapport entre un cyprès et un naufrage ? [B] On dit que] cette formule convient à ceux qui plaquent n’importe où, de manière maladroite et à contretemps, le seul élément qu’ils savent peindre, pas forcément de grande taille ; il vient de ce fameux peintre inexpérimenté * L’anecdote est rapportée notamment par Acron et Porphyrion, qui indiquent que l’expression existe également en grec. Je renvoie à leurs commentaires sur l’Ars dans l’édition Fabricius d’Horace, 1555, p. 239. qui, répondant à la commande d’un homme qui avait fait naufrage et voulait voir représenté son naufrage sur un tableau, lui demandait s’il voulait qu’il peigne un cyprès. [B] Mais il paraît plus adapté à ceux qui ignorent ce qu’est un chef d’oeuvre, qui ne connaissent que quelques simples notions de base et les rudiments ; il vient d’un peintre ignorant à qui on avait commandé un tableau représentant un naufrage et qui ne pouvait peindre qu’un cyprès et d’autres choses de ce genre qu’on peint habituellement quand on commence à apprendre cet art.]

[19] Fortasse cupressum Scis simulare] fortasse (inquit Horatius) <supprimé>< dices, te> cupressum belle admodum <supprimé><scire > penicillo exprimere : id est, ornamenta inania nihilque ad opus institutum pertinentia, quae πάρεργα appellant Graeci, ut descriptiones fluuiorum, siluiarum aliorumque locorum, quae tam aliena a poemate incepto et suscepto, quam cupressus a naufragio, quem pictor aliquis depingendum suscepit. quid tum, si tibi naufragium pingendum locatum est  : aut si quid aliud pingendum suscepisti ? quid cupressui cum naufragio ? Aiunt prouerbium in eos <supprimé><conuenit> conuenire, quid id, quod unum sciunt, fortasse non ualde magnum, quouis loco inepte, atque intempestiue inculcant, ab illo imperito pictore natum, qui a naufrago conductus, ut in tabula naufragium eius depingeret, quaerebat ab eo, num cupressum appingi uellet. Sed uidetur in eos potius quadrare, qui artis caput ignorant, leuia & minuta quaedam, & rudimenta dumtaxat sciunt natum a rudi quodam pictore, qui, ut in tabula naufragi imaginem pingeret, conductus, nihil praeter cupressum et similia, quae ab iis, qui primum artem pingendi discunt, pingi consueuerunt, pingere potuit.

[20] Si, son navire brisé, désespéré, il se sauve à la nage, etc.] c’est-à-dire, si celui qui t’a payé pour le peindre est un naufragé ?

[20] si fractis enatat expes Nauibus &c.] id est, si is a quo mercedem accepisti, ut abs te pingeretur, naufragus est ?

[20] Désespéré] sans espoir, dans un naufrage évident de tous ses biens. Accius, Médée * Il ne reste de cet auteur de tragédies latines (270-86 av. J-C) que des fragments, cités par des auteurs postérieurs. Le fragment en question, cité par Lambin, est sans doute tiré de Nonius Marcellus,De compendiosa doctrina, I : De proprietate sermonum, « expes » (Bâle, Schweig, 1842, p. 7). André Arcellaschi remarque, dans « Médée dans le théâtre latin d'Ennius à Sénèque », Rome, Publications de l'École française de Rome, 132, 1990, p. 176, que l’édition des fragments due à Q. Franchella (Lucii Acii tragoediarum fragmenta, Bologna, Studi pubblicati dall’ Istituto di filologia classica dell’ Università degli Studi di Bologna XXIV, 1968) ne retient pas ce fragment, malgré le témoignage de Nonius. Il est en revanche retenu dans l’édition de J. B. Levée, Théâtre complet des Latins, Fragments des tragiques et des comiques latins, tome XV, Paris, Chasseriau, 1823, ainsi que dans l’édition des fragments d’Accius que nous devons à Jacqueline Dangel, Paris, Les Belles Lettres, 1995, p. 301. : « en exil parmi des ennemis, désespéré, abandonné, errant ».

[20] <supprimé><expes> exspes] sine spe, naufragio uidelicet facto omnium fortunarum suarum. Attius Medea. <supprimé><exul> exsul inter hosteis, <supprimé><expes> exspes, desertus, uagus. [Frag., Medea]

[21] Une amphore commença à être façonnée] plus souvent, on lit chez les bons auteurs : « On commença à façonner une amphore » * Il s’agit de deux usages de coepio, complété par un infinitif passif : il est lui-même à l’actif ou, plus souvent, au passif.. [B] Accius : « Car on ne put me pousser ni par l’argent, ni par l’amitié, ni par la force, ni par la prière » * Lambin a sans doute trouvé ce fragment d’Accius chez Diomède, grammairien latin du IVe siècle et auteur d'un traité De Oratione et partibus oratoriis, au livre I : Actius quitus posuit pro quiui, hoc modo. Nam neque pretio neque amicitia neque ui impelli neque prece quitus sum. Idem alibi eodem modo. J’ai consulté un exemplaire que Lambin aurait pu avoir entre les mains : Diomedis grammatici opus, Leipzig, J. Beruualdus, 1542, p. 71.. On peut trouver chez Cicéron d’innombrables exemples.] Pourtant, il utilise l’autre construction au livre 14, dans une lettre à Térentius : « si la force et les pillages commençaient à se répandre » ; ou encore Horace, dans l’épître à Vala du livre 1 : « il commença à être pris pour un concitoyen ». Une amphore est un grand et large vase [B] carré], qui contient [B] quarante-] huit setiers * Un setier représente 0.547 litres. Une amphore contient donc 26 litres. Denores décrit dans les mêmes termes la contenance de ce type de vase :est enim amphora uas uinarium, quod sextarios octo, & quadraginta continet : urceus uero uas paruulum admodum, ex quo aquam in ahenum infundimus (1555, p. 1198). Pigna renvoie à Budé (Amphora est uas uinarium ; ut Budeus in quinto de asse confirmat,octauam modiipartem continens : magnum itaque), avant de décrire très précisément la décoration de ces vases (1561, p. 6-7).. Mais la cruche est bien plus petite et d’une tout autre forme [B], plutôt ronde]. Et représente-toi la roue du potier. Plaute, dans Epidicus : « Tu es plus roué que la roue du potier ». Tibulle, livre 2, élégie 3 : « et prolonge tes joyeux festins avec les vases de Samos et la terre glaise façonnée par la roue de Cumes ! ». Horace, plus haut, dans l’ode 10 du livre 3 : « de crainte que la roue et le fil ne tournent en sens inverse ».

[21] amphora coepit Institui] usitatius est bonis scriptoribus ita loqui Amphora coepta est institui. Accius, Nam neque pretio neque amicitia neque ui impelli neque prece quitus sum. [Frag., Troades] Ex M. Tullio innumera exempla colligere licet. utitur tamen & M. Tullius hoc genere lib. 14. epist. ad Terent. si qua uis, aut si quae rapinae fieri coeperint : [Fam., XIV, 18] & iterum Horatius epist. ad Valam lib. 1. urbanus coepit haberi. [Epist., I, 15, 27] amphora uas grande, & amplum, quod capit sextarios octo , & quadraginta . urceus uero longe minor, longeque alia forma , nempe rotunda . rotam autem intellige sigularem. Plautus in Epidico. Vorsutior es, quam rota sigularis. [Epid., 373] Tibullus lib. 2. eleg. iii. At tibi laeta trahant Samiae conuiuia testae, Fictaque Cumana lubrica terra rota. [Eleg., II, 3, 49] Horatius supra Od. x. lib. 3. Ne currente retro funis eat rota. [Carm., III, 10, 10]

[22] [B] La roue tourne, pourquoi une cruche] l’idée de ce passage est la suivante : tu as commencé ou entrepris un grand et ambitieux poème : pourquoi, à mesure que tu avances dans l’écriture de ton oeuvre, la fin ne correspond-elle pas au début mais s’avère-t-elle bien plus modeste et mesquine ?] * Dans sa deuxième édition, on note le souhait de Lambin d’expliciter davantage les métaphores employées par Horace.

[22] Currente rota cur urceus] sententia huius loci haec est, poema amplum et grande instituisti seu incepisti, cur progrediente operis scriptione extrema non respondent primis sed sunt multo humiliora et minutiora ?

[22] [B] Ressort] c’est-à-dire, comme si elle était issue, tirée, née de la matière. Car la forme semble se cacher dans la matière ; la main de l’artiste la découvre, l’extrait, la fait sortir et la montre au grand jour, puisque c’est de la matière que l’artiste tire l’œuvre et la libère.] * Lambin semble résumer ici avec ses propres mots le début du livre V de la Métaphysique (1013 a 24) d’Aristote, où le philosophe expose sa théorie des causes et le mouvement qui permet de passer de la matière à la forme – l’essence des êtres et des choses, contenue en puissance dans la matière : Αἴτιον λέγεται ἕνα μὲν τρόπον ἐξ οὗ γίγνεταί τι ἐνυπάρχοντος, οἷον ὁ χαλκὸς τοῦ ἀνδριάντος καὶ ὁ ἄργυρος τῆς φιάλης καὶ τὰ τούτων γένη· ἄλλον δὲ τὸ εἶδος καὶ τὸ παράδειγμα, τοῦτο δ' ἐστὶν ὁ λόγος τοῦ τί ἦν εἶναι καὶ τὰ τούτου γένη (…) καὶ τὰ μέρη τὰ ἐν τῷ λόγῳ (Répondant se dit dans un premier sens de ce qui, en tant qu’inhérent à quelque chose, est source de sa venue à l’être, comme le bronze pour la statue, l’argent pour la coupe, et les genres auxquels appartiennent les réalités. En un autre sens, il s’agit du visage et du modèle, c’est-à-dire de l’énoncé de l’être en fin de compte et des genres auxquels il appartient (…), ainsi que des parties présentes dans l’énoncé) ; traduction B. Sichère, Paris, Pocket, 2017, p. 152.

[22] Exit id est, quasi ex materia prodit, seu exsistit seu exoritur ? forma enim uidetur in materia delitescere, quae manu artificis aperitur, elicitur, depromitur, & in lucem profertur, quum opus ab artifice ex materia perlicitur atque absoluitur.

[23] Bref, que ça soit ce que tu veux, simple, etc.] bref, l’œuvre, ou le poème que tu entreprends, qu’il ne soit pas multiple, ni composé de parties aux formes différentes, mais simple et formé d’un seul corps * Lambin file ici la métaphore de l’œuvre comme corps. L’adjectif simplex peut lui faire penser également à Cicéron, De Natura deorum, III, 34 : Aut simplex est natura animantis, ut uel terrena, uel ignea, uel animalis, uel umida… aut concreta ex pluribus naturis. ; ce n’est pas du tout différent de ce qu’écrit Aristote dans son traité sur laPoétique : ἀνάγκη ἄρα τὸν καλῶς ἔχοντα μῦθον ἁπλοῦν εἶναι μᾶλλον, ἢ διπλοῦν [B], c’est-à-dire, il est nécessaire qu’une fable de bonne tenue soit simple plutôt que double].

[23] Denique sit, quod uis, simplex, &c.] Denique opus, seu poema, quod instituis, non sit multiplex, neque ex partibus dissimilium formarum compositum : sed simplex, & unum corpus. non admodum dissimile est, quod scribit Aristoteles in libello περὶ ποιητ. ἀνάγκη ἄρα τὸν καλῶς ἔχοντα μῦθον ἁπλοῦν εἶναι μᾶλλον ἢ διπλοῦν [Poet., 1453a 12] , id est, necesse est fabulam bene habentem simplicem esse potius, quam duplicem .

[24] La plupart des poètes, etc.] ce passage n’a pas pour but de donner des conseils spécifiques sur la brièveté, comme certains le pensent, pas plus qu’il ne porte περὶ λέξεως, ou sur le choix des mots, comme d’autres le veulent * Denores commente ce passage en termes de breuitas (1555, p. 1199), et Grifoli en termes de breuitas et de λέξις (1555, p. 1149-1150), contrairement à Luisini, qui adopte une position proche de celle de Lambin, en citant Aristote, Éthique à Nicomaque (1152 b 27 et 1152 b 31) et Platon, Phèdre (269 c 1 ; 1555, p. 1044-1045). Lambin pense en effet sans doute, sans les citer, à l’Éthique d’Aristote, qu’il a traduite et publiée à Venise et à Paris en 1558, et notamment au passage de l’oeuvre qu’il traduit ainsi :Ad omnia enim pertinere uidetur opinio, nec minus ad ea quae aeterna sunt, quaeque a nobis fieri non possunt, quam quae in nobis sita sunt. Praeterea uero & falso diuiditur ac distinguitur opinio, non bono ac malo : at consilium his potius, quam illis (liber secundus, p. 31 ; 1111 b 32). Muret a rédigé, en mars 1558, une préface à cette œuvre, qui sera finalement rejetée. Voir Virginie Leroux, Marc-Antoine Muret, Juuenilia, Travaux d’Humanisme et Renaissance, n° 450, Genève, Droz, 2009, p. 21. Aristote traite notamment du « jugement » et de la question de la discrimination entre bon et mauvais en 1143 a 19- 24. Estaço, quant à lui, pense qu’il s’agit ici du vice stylistique de κακόζηλον (l’imitation affectée), que Quintilien évoque et dénonce au livre VIII, 3, 56 (qu’Estaço cite): Denique κακόζηλονuocatur, quicquid est ultra uirtute, quoties ingenium iudicio caret, & boni specie fallitur, omniumque in eloquentia uitiorum pessimum (1553, p. 11), mais aussi dans le de Causis, II, 3, 9., mais il enseigne de manière générale qu’un écrivain doit faire preuve du jugement le plus pénétrant et le plus fin, afin de pouvoir discerner le bon du mauvais et de ne pas, en écrivant, se laisser glisser sur la pente des défauts plutôt que des qualités. Sont obscurs en effet, et minces, les indices du vrai et du faux, si bien qu’on ne peut pas les distinguer, à moins d’être très vigilant.

[24] Maxima pars uatum, &c.] haec non eo pertinent, ut aliquid proprie de breuitate praecipiat, ut quidam existimant, neque ut περὶ λέξεως. aut de uerborum delectu, ut alii uolunt : sed uniuerse docet, scriptorem acerrimi, ac limatissimi iudicii esse oportere, ut recta a prauis discernere queat, ne uitia in scribendo pro uirtutibus sequatur. obscurae enim sunt, & tenues ueri, & falsi notae, ut non nisi oculatissimi eas internoscere possint.

[25] Par l’image du bien] une image fausse, c’est-à-dire qui imite le bien, alors qu’elle en est très éloignée.

[25] specie recti] falsa, id est, quae imitatur rectum, cum a recto absit plurimum.

[25] Je cherche à être bref, je deviens obscur] il ne fait pas de doute qu’employer un discours bref pour un sujet et une idée de grande ampleur engendre de l’obscurité. Il faut donc voir que la longueur du discours doit être égale à l’idée en question, c’est-à-dire qu’il doit y avoir autant de mots que nécessaire, comme l’écrit Cicéron à son frère Quintus, dans le livre 2 Sur l’orateur- ce qui est difficile à faire. Et en effet, comme le dit Pindare, dans les Pythiques, ode 9 : « les grandes vertus réclament un long discours. Et à celui qui voudrait rendre compte d’une chose grande et vaste en peu de mots, il faut souhaiter et trouver un auditeur sage. Mais le discours bien à-propos… », c’est-à-dire, le discours qui est bref lorsqu’il a besoin d’être bref, et long, lorsque le sujet et le moment demandent une abondance de mots « … mérite ainsi en tout point un éloge particulier ». Voici les mots de Pindare, qui permettent de conclure et de régler toute la question de la brièveté du discours : Ἀρεταὶ δ’ ἀεὶ μεγάλαι πολύμυθοι. Βαιὰ δ’ ἐν μακροῖσι ποικίλλειν, ἀκοὰ Σοφοῖς. ὁ δὲ καιρὸς ὁμοίως παντὸς ἔχει κορυφάν. [C] Ce que dit Denys d’Halicarnasse dans sa Vie de Lysias correspond bien aux propos d’Horace : Καὶ μὴν τὸτε βραχέωϛ ἐκφέρειν τά νοὴματα μετὰ τοῦ σαφοῦϛ χαλεποῦ τοῦ πράγματος ὄντος φύσει τοῦ συναναγεῖν ἄμφω ταῦτα καί κειράσαι μετρίως, εἰ μάλιστα οὐδενὸς ἧττον τῷ μᾶλλον ἀποδείκνυται Λυσίας χρώμενος * « Il ne le cède à personne pour l'art d'exprimer ses pensées clairement et avec précision, quoique ces deux qualités marchent rarement ensemble, et qu'il soit difficile de les tempérer sagement l'une par l'autre. En le lisant, on n'a jamais à lui reprocher un terme impropre ou obscur » ; l’édition de 1579 ne propose pas de traduction latine de ce passage grec ; traduction française d’ E. Gros, Mémoires de Denys d’Halicarnasse sur les anciens orateurs, tome I, Lysias, Paris, Brunot-Labbé, 1826. .]

[25] breuis esse laboro, Obscurus fio] sine dubio breuitatem orationis in re, & sententia longa adhibere, obscuritatem parit. uidendum est igitur, ut orationis magnitudo sententiae subiectae sit aequalis, id est, ut tantum sit uerborum, quantum necesse est, quemadmodum scribit M. Tullius lib. de oratore ad Quintum Fratrem ii. quod praestare difficile est. [De orat., II, 80] Verum enim uero, ut ait Pindarus Pyth. Εἴδ. θ’. magnae uirtutes, longam orationem desiderant. ei autem, qui de re magna, & longa pauca uerba facere uelit, sapiens auditor optandus, & quaerendus est. sed orationis opportunitas, [Pyth., 9, 76] id est, ea oratio, quae & breuis sit, cum breuitate opus est, & longa, cum res, & tempus uerborum multitudinem desiderant, proinde ut omnium rerum, praecipuam laudem meretur. uerba Pindari sunt haec, quibus tota de breuitate orationis quaestio terminari, ac transigi potest. Ἀρεταὶ δ’ ἀεὶ μεγάλαι πολύμυθοι. Βαιὰ δ’ ἐν μακροῖσι ποικίλλειν, ἀκοὰ Σοφοῖς. ὁ δὲ καιρὸς ὁμοίως παντὸς ἔχει κορυφάν. [Pyth., 9, 77] Cum his Horationis congruunt illa Dionysii Halicarnassi in vita Lysiae : Καὶ μὴν τὸτε βραχέωϛ ἐκφέρειν τὰ νοήματα μετὰ τοῦ σαφοῦϛ χαλεποῦ τοῦ πράγματος ὄντος φύσει τοῦ συναναγεῖν ἄμφω ταῦτα καὶ κειράσαι μετρίως, εἰ μάλιστα οὐδενὸς ἧττον τῷ μᾶλλον ἀποδείκνυται Λυσίας χρώμενος. [Lys., 4]

[26] Qui cherche un style lisse manque de nerf] c’est-à-dire, celui qui cherche un genre de discours trop poli, régulier, raffiné et soigné produit un discours mou, sans nerf et (comme le dit cet auteur illustre) * Tacite, Dialogue des orateurs, 18. « sans reins ». Ce qui est lisse s’oppose à ce qui est rugueux, comme chez les Grecs λεῖα τοῖς τραχέσι * Xénophon oppose par exemple les deux adjectifs dans les Mémorables, III, 10, 1 : εἰσελθὼν μὲν γάρ ποτε πρὸς Παρράσιον τὸν ζωγράφον καὶ διαλεγόμενος αὐτῷ, Ἆρα, ἔφη, ὦ Παρράσιε, γραφική ἐστιν εἰκασία τῶν ὁρωμένων; τὰ γοῦν κοῖλα καὶ τὰ ὑψηλὰ καὶ τὰ σκοτεινὰ καὶ τὰ φωτεινὰ καὶ τὰ σκληρὰ καὶ τὰ μαλακὰ καὶ τὰ τραχέα καὶ τὰ λεῖα καὶ τὰ νέα καὶ τὰ παλαιὰ σώματα διὰ τῶν χρωμάτων ἀπεικάζοντες ἐκμιμεῖσθε (Il entra un jour dans l'atelier du peintre Parrhasius, et eut avec lui cette conversation : « Dis-moi, Parrhasius, la peinture n'est-elle pas une représentation des objets visibles ? Ainsi les enfoncements et les saillies, le clair et l'obscur, la dureté et la mollesse, la rudesse et le poli, la fraîcheur de l'âge et sa décrépitude, vous les imitez à l'aide des couleurs ?) ; traduction E. Talbot, Paris, Hachette, 1859. .

[26] sectantem laeuia nerui Deficiunt] id est, qui nimis politum, concinnum, cultum, & comtum orationis sectatur genus, mollem, eneruatam, & (ut loquitur ille)elumbatam orationem efficit. [Dial. Or., 18] laeuia contraria sunt asperis, ut apud Graecos λεῖα τοῖς τραχέσι .

[27] Manquent à] font défaut à, abandonnent. C’est en effet le sens de ce verbe lorsqu’il est accompagné de l’accusatif. Cicéron à Servius Sulpicius, livre 4 : « c’est que me manquent les ressources qui ne firent pas défaut aux autres dans un semblable malheur ». Pour Caelius : « le jour ne me suffirait pas, si j'essayais ici de tout dire ». Lucrèce, livre 5 : « et puis quand les forces abandonnent l’animal vieillissant, que la vie s’échappe de ses membres languides ». Horace, satire 1, livre 2 : « je le voudrais, excellent père, mais les forces me manquent ». Et satire 1, livre 1 : il craignait, vaincu, que la misère ne l’abandonne ». Et Tibulle à Messala : « si mon chant ne suffit pas à la gloire qui vous revient ».

[27] Deficiunt] destituunt, deserunt. haec enim uis est huius uerbi cum accusatiuo casu coniuncti. M. Tullius ad Seruium Sulp. lib. 4. quod ea me solatia deficiunt, quae ceteris simili in fortuna non defuerunt. [Fam., IV, 6] pro Caelio. dies iam me deficiet, si, quae dici in eam sententiam possunt, coner expromere. [Cael., 12] Lucretius lib. 5. Post, ubi equum ualidae uires aetate senecta, Membraque deficiunt fugienti languidae uita. [Nat. Rer., V, 886] Horatius saty. 1. lib. 2. Cupidum pater optime, uires Deficiunt. [Serm., II, 1, 12] & saty. 1. lib. 1. ne se poenuria uictus Deficeret, metuebat. [Serm., I, 1, 98] & Tibullus ad Messallam. meritas si carmina laudes Deficiant. [Eleg., IV, 1, 3]

[27] À viser le sublime il trouve l’enflure] celui qui veut paraître grandiloquent (si je puis dire) finit trop pompeux, enflé et boursouflé * Sur la lecture médiévale de ce passage et son héritage dans les commentaires du premier humanisme, voir K. Friis-Jensen, « Humanist Use of Medieval Commentaries on Horace’s Art of Poetry », art. cit., p. 199-204. L’adjectif grandiloquus, que Lambin semble introduire avec précaution, n’est pas utilisé par les commentateurs précédents de l’Ars, si ce n’est par Denores, qui utilise également le modalisateur ut ita dicam : Grandiloquum dicendi genus praecipit, non tamen turgidum, quo uitio Lucanus reprehenditur, & Statius. grauitatis autem uirtute, &, ut ita dicam, grandiloquentiae sine ulla tumiditate laudatur Homerus, & imitator Homeri Virgilius (1555, p. 1199). Les deux humanistes s’inspirent presque mot-à-mot de Cicéron, Orator, V, 20 : Nam etgrandiloqui, ut ita dicam, fuerunt cum ampla et sententiarum grauitate et maiestate uerborum, uehementes uarii, copiosi graues, ad permouendos et conuertendos animos instructi et parati (En effet il y a eu des gens au style, si je puis dire, grandiloquent, avec une profonde gravité de pensée et majesté d’expression, véhéments, variés, abondants, graves, bien fournis et pourvus pour émouvoir et retourner les cœurs) ; traduction Albert Yon, Paris, Belles Lettres, 1964. .

[27] professus grandia turget] qui (ut ita dicam) grandiloquus uideri uult, is nimis elatus, turgidus, atque inflatus euadit.

[28] On rampe par terre] on est trop humble. [B] Comme ci-dessus, épître 1, livre 2 : « des discours qui rampent à terre ».]

[28] Serpit humi] nimis humilis est. sic supra ep. 1., lib. 2. dixit : sermones repenteis per humum. [Epist., II, 1, 251]

[29] Qui veut varier son sujet de manière prodigieuse] celui qui, à l’aide d’histoires et de fables invraisemblables et incroyables, c’est-à-dire ἀπιθάνοις * Voir Aristote, Poétique, 1460 a 27, qui oppose ce qui est possible mais incroyable à ce qui est impossible mais vraisemblable – qui est préférable ; voir aussi 1461 b 11., cherche à orner l’œuvre qu’il a en main, etc. « Varier », c’est ce que les Grecs appellent ποικίλλειν * Le Lexicon Graecolatinum de Conrad Gesner (Bâle, H. Curio, 1543) donne en effet comme traduction de ποικίλλω : uario, uariego, distinguo, exorno. Celui de R. Constantin (Genève, J. Crespin, 1566) donne : uario, acu pingo, distingo, exorno, uersute ago. .

[29] Qui uariare cupit rem prodigialiter] qui narrationibus, & fabulis non uerisimilibus, & incredibilibus, id est, ἀπιθάνοις . opus, quod habet in manibus, ornare studet, &c. uariare est, quod Graeci ποικίλλειν dicunt.

[29] De manière prodigieuse] d’une manière qui dépasse l’entendement humain.

[29] prodigialiter] supra omnium hominum fidem.

[30] Il peint un dauphin dans les forêts, un sanglier dans les flots] cela est contraire à la nature. Car les dauphins vivent dans les eaux et les sangliers dans les forêts. Ainsi, Archiloque (comme nous le rapporte Stobée) montre de manière élégante et bien tournée, comme souvent, qu’il n’y a rien dans la vie de si incroyable ou de si inimaginable qu’on ne puisse le croire ou l’imaginer. Voici ses mots : Ἐκ δὲ τοῦ οὐκ ἄπιστα πάντα κᾀνεπίελπτα γίγνεται Ἀνδράσι. μηδεῖς ἔθ’ ὑμῶν εἰσορῶν θαυμαζέτω, Μηδ’ ἵνα δελφῖσι θῆρες ἀνταμείψωνται νομὸν Ἐωάλιαν, καὶ σφι θαλάσσης ἠχήεντα κύματα Φίλτερ’ ἠπείρου γένηται, τοῖσι δ’ ἡδυ ᾖ ὄρος, c’est-à-dire, « de là, on voit bien que tout n’est pas incroyable ni inimaginable pour les hommes. Ainsi, qu’aucun d’entre vous désormais ne s’étonne s’il voit quelque chose de nouveau, ni lorsque des bêtes sauvages échangent la nourriture des dauphins contre la leur, que les premières préfèrent les flots marins à la terre ferme, tandis que les autres apprécient montagnes et forêts ».

[30] Delphinum siluis appingit, fluctibus aprum] hoc quidem abhorret a natura. nam delphini in undis : apri in siluis uiuunt. Eleganter igitur, & concinne, ut multa Archilochus (quemadmodum refert Stobaeus) ostendens, nihil esse in hac uita tam incredibile, & praeter spem, quod non sit credibile, & sperandum, sic ait Ἐκ δὲ τοῦ οὐκ ἄπιστα πάντα κᾀνεπίελπτα γίγνεται Ἀνδράσι. μηδεῖς ἔθ’ ὑμῶν εἰσορῶν θαυμαζέτω, Μηδ’ ἵνα δελφῖσι θῆρες ἀνταμείψωνται νομὸν Ἐωάλιαν, καὶ σφι θαλάσσης ἠχήεντα κύματα Φίλτερ’ ἠπείρου γένηται, τοῖσι δ’ ἡδυ ᾖ ὄρος . [Anth., IV, 46, 10] id est, ex hoc autem apparet, non omnia esse hominibus incredibilia, nec desperanda. Nemo igitur uestrum posthac, si quid nouum uiderit, miretur, neque cum ferae cum delphinorum pascuis sua commutarint, & illis marini fluctus terra continente fuerint gratiores : his montes, & siluae placuerint.

[32] Autour de l’école d’Aemilius] une école de gladiateurs, qui tire son nom de Lucius Aemilius Lepidus * Lucius Aemilius Lepidus Paullus (mort en 13 av. J.-C.) est un sénateur romain de la fin de la République romaine et du règne d'Auguste. Il est consul suffect en 34 av. J.-C. et censeur en 22 av. J.-C..

[32] Aemilium circa ludum] gladiatorium, a L. Aemilio Lepido nominatum.

[32] Le dernier des sculpteurs] un sculpteur dont la boutique est minuscule et tout au bout de la rue. Voir ci-dessus la deuxième épître à Lollius du livre 1 : « bouffon du bout de la table ». De la même manière, il dit : « Janus, d’un bout à l’autre », dans l’épître 1 du livre 1, et satire 2, livre 2 : « Depuis que toute ma richesse s'est engloutie en plein quartier de Janus ». Donc, ce sculpteur pouvait façonner assez habilement certaines parties du corps, mais, pour le corps entier, il s’avérait tout à fait malhabile et malheureux. On peut lui comparer ces auteurs qui ne savent pas réaliser et achever la σύντασιν [synthèse] d’une œuvre, c’est-à-dire sa forme d’ensemble, son tout, alors qu’ils sont capables d’écrire et d’orner de toutes petites parties * Lambin suit ici les analyses de Denores et Estaço..

[32] faber imus] faber quidam cuius taberna est omnium infima, & postrema. sic loquitur supra epist. ad Lollium ii. lib. 1. & imi Derisor lecti. [Epist., I, 18, 10] eadem ratione dixit Ianus summus ab imo epist. 1. lib. 1. [Epist., I, 1, 54] & saty. ii. lib. 2. postquam omnis res mea Ianum Ad medium fracta est. [Serm., II, 3, 18] hic igitur faber particulas quasdam corporis satis scite exprimere poterat : totum corpus uero inscite, atque infeliciter fabricabatur. Cum hoc confert eos scriptores, qui alicuius operis σύστασιν. id est, constitutionem, & summam conflare, aut absoluere nequeunt, cum in partibus minutissimis describendis, atque ornandis sint tolerabiles.

[34] Malheureux artiste en somme] malheureux pour [B] composer] * Notons le souci de Lambin, dans la deuxième édition, de donner davantage encore de cohérence à son commentaire : le terme latin componendo est l’équivalent du mot grec σύντασιν utilisé dans le commentaire du v. 32 ; et le verbe ponere du v. 34 est également expliqué par l’infinitif grec τιθέναι. une œuvre entière.

[34] Infelix operis summa] infelix in uniuerso opere componendo.

[34] [B] Représenter] c’est-à-dire façonner, τιθέναι, comme dans l’ode 8 du livre 4 : « habile à représenter tantôt un homme, tantôt un dieu ».]

[34] Ponere] id est, facere, τιθέναι. sic sup. Od. 8. lib. 4. : Sollers nunc hominem ponere, nunc deum. [Carm., IV, 8, 8]

[35] Celui-là] si j’avais en tête d’écrire une oeuvre, je n’aimerais pas plus être un auteur de cette sorte, que d’être doté de beaux yeux et de jolis cheveux, mais d’un nez tordu et difforme ; autrefois, les yeux noirs et les cheveux noirs étaient des marques de beauté, comme dans l’ode 32 du livre 1: « Et Lycus, beau de ses yeux noirs et de ses noirs cheveux ».

[35] hunc] talem me scriptorem esse, si quod opus scribere in animo haberem, nihilo magis cupiam, quam bellis oculis, & pulchro capillo praeditum esse, sed naso distorto ac deformi. nigri oculi, & nigri capilli olim formam commendabant, ut supra Ode xxxii. libr. 1. Et Lycum nigris oculis, nigroque Crine decorum. [Carm., I, 32, 11]

[38] Égal] non pas plus lourd que ce que nos forces peuvent supporter ; approprié à nos forces * Voir le commentaire portant sur le lemme aequa du v. 10 : Lambin donnait alors comme synonyme aequalis (que nous avons traduit pas « équivalent ») ; ici, le synonyme d’aequam est parem (que nous avons traduit par « approprié à »). Comme aequa (v. 10), les commentateurs de notre corpus n’expliquent pas le terme aequam (v. 38) en tant que tel.. Il conseille à l’écrivain d’éprouver avec soin ses propres forces, afin qu’il n’entreprenne pas d’écrire un sujet qu’il ne pourrait mener tout à fait à bien.

[38] aequam] non grauiorem, quam, ut uires ferre possint : parem uiribus monet scriptorem, ut uires suas diligenter exploret, ne quid scribendum suscipiat, quod cumulate explere non possit.

[39] Éprouvez] de vos épaules et de tout votre corps. C’est une ἀλληγορία [allégorie] * L’allégorie est définie par Cicéron comme une métaphore filée (Orator, 27, 94) : Iam cum fluxerunt continuo plures translationes, alia plane fit oratio ; itaque genus hoc Graeci appellant allegorian : nomine recte, genere melius ille qui ista omnia translationes uocat. C’est dans ce passage que le mot ἀλληγορία est attesté pour la première fois (il n’apparaît pas chez Aristote, même s’il évoque le procédé). Voir aussi Quintilien (Inst., IX, 2, 46)., car il invite à éprouver ses facultés et à réfléchir à ce que le talent naturel permet d’assumer * Ni Lambin ni les commentateurs de mes corpus ne signalent la source de cette idée aux allures proverbiales. Pierre Grimal, dans son Essai sur l’Art poétique d’Horace, op. cit., p. 71-72, montre qu’Horace s’inspire de Sénèque, qui cite lui-même Démocrite (voir notamment De ira, III, 6, 3 et III, 6, 6 -7, 2)..

[39] uersare] humeris, & toto corpore. ἀλληγορία est, Nam iubet animo uersate, & cogitare, quid sustinere ingenio possimus.

[40] Pour qui aura choisi selon ses forces un sujet] c’est-à-dire, celui qui aura pris un sujet qui ne dépasse pas ses forces, mais qu’il pourra assumer grâce à son talent naturel et à son savoir, n’aura pas de difficulté à exprimer ses idées et à les disposer. « Selon ses forces », c’est-à-dire κατὰ δύναμιν [B], autant que l’on peut supporter et assumer] * Estaço, dès 1553, rapprochait l’adverbe potenter de l’expression grecque : Potenter autem ualet κατὰ δύναμιν, pro uirium modo suarum (f. 14 r°), et il cherchait à définir précisément le terme potenter à l’aide de synonymes et de citations. .

[40] cui lecta potenter erit res] id est, qui rem sumserit non maiorem suis uiribus, sed quam ingenio, & doctrina sustinere possit, ei neque facundia, neque dispositio deerit. potenter, id est, κατὰ δύναμιν , quantam rem ferre ac sustinere possit .

[42] La vertu] ἀρετὴ, l’efficacité, comme Cicéron : « la vertu du discours ». Aristote : λέξεως ἀρετὴ * On retrouve la même référence à Aristote, dans une citation plus complète de la Rhétorique (1404 b 1), chez Luisini (1555, p. 1050).. Mais nous l’avons indiqué ailleurs * Lambin renvoie ainsi régulièrement à son propre commentaire d’Horace, sans donner la référence exacte. Il s’agit ici de son commentaire de l’épître, I, 18, 100 (1561, p. 406-407): Virtutem doctrina paret, naturane donet. En s’appuyant sur de nombreux auteurs antiques, qu’il cite longuement ou évoque plus rapidement, il montre que la « vertu » résulte d’un juste équilibre entre nature et culture (ou travail). Il s’appuie sur Platon, Ménon (86 c-d) et Protagoras ; Xénophon, Mémorables ; Isocrate, Contre les sophistes, 21, 4 ; Théognis, Élégies, I, 429-434 ; Cicéron, Lettres à Atticus, X, 12, Partitions oratoires, 64 et Pro Archia ; Aristote, Éthique à Nicomaque, Pindare, Olympiques, IX, 100-102 ; XI, 19-20 et Néméennes, III, 40-42..

[42] uirtus] ἀρετὴ . praestantia, ut M. Tullius narrationis uirtus. [De orat., II, 80] Aristoteles λέξεως ἀρετὴ [Rhet., III, 2, 1] . sed haec alibi notauimus. [ad Epist., I, 18, 100]

[42] Vénus] la beauté, l’agrément. Voir ci-dessous dans le même livre : « Une fable sans aucune beauté ».

[42] Venus] uenustas, lepos. infra eodem libro Fabula nullius Veneris. [Ars, 320]

[43] Qu’on dira tout de suite] c’est-à-dire, la force et la beauté de l’ordre (sauf erreur de ma part) * Lambin semble reprendre ici à son compte les propos exprimés par Horace à la première personne. seront telles qu’on dira tout de suite ce qui doit être dit tout de suite. C’est en cela que consistent la force et la beauté de l’ordre, à savoir que, etc.

[43] Vt iam nunc dicat iam nunc] id est, haec erit ordinis uis, & pulchritudo (nisi ego fallor) ut ea, quae nunc dici debent, iam nunc dicat : in hoc consistit ordinis uis, & pulchritudo, ut, &c.

[44] On laissera pour l’instant de côté] c’est-à-dire, comme certains l’expliquent : on le laissera de côté jusqu’à ce que ça soit le moment de le dire, jusqu’à ce que cela vienne en son temps et en son lieu * Ce passage, un peu obscur, a occasionné différents commentaires. Le débat est de savoir s’il faut différer nunc (maintenant ; c’est la position d’Acron et de Parrhasio, voir le commentaire de ce dernier : A. Jani Parrhasii,... In Q. Horatii Flacci Artem poeticam commentaria , op. cit., f. 27 r°, disponible sur le site des « Renaissances d’Horace ») ou plus tard, à un moment opportun : c’est la position de Lambin, après Grifoli (p. 1152) et Luisini notamment :  Acron sic exponit, in praesentia praetermittat, sed decipitur. tu melius sic, differat in tempus praesens, id est opportunum (…) Parrhasius Acronem sequutus est. (p. 1050). L’explication grammaticale ajoutée par Lambin (qui donne à praesens tempus le sens de l’ablatif praesenti tempore) se trouve déjà en substance chez Denores, dans son commentaire du terme spernat : Hoc est, non curet in praesenti, sed in aliud tempus reseruet (1555, p. 1204). . Moi, je pense qu’on a praesens in tempus à la place de in praesenti tempore, comme cela arrive : il le diffère à plus tard et le laisse de côté pour le moment. C’est ce que dit Cicéron dans une épître à Brutus : « mais dans le double but de réprimer par la terreur les attentats présents contre la république, et d'apprendre aux factions à venir ce que coûtent d'aussi coupables projets » * D’après la traduction de M. Nisard, Cicéron, Oeuvres complètes, t. V, Paris, Dubochet, 1841. . Et le même, dans la première Catilinaire : « quel orage de haines va me menacer, sinon dans l’instant – puisque le souvenir de tes crimes est tout frais – dans l’avenir du moins » * Traduction de M. Magnien, Cicéron, Les Catilinaires, Paris, Le Livre de poche classique, 1992, p. 86.. Tite-Live, au livre 2 : « ni à présent, ni même l’année à venir, etc. » Et Horace lui-même, dans l’ode 16 du livre 3 : « que l’âme, contente pour le présent, ait en haine l’inquiétude de ce qui vient ensuite ».

[44] & praesens in tempus omittat] id est, ut quidam explicant, usque eo omittat, donec dicendi tempus adsit : suo loco, & tempori seruet. Ego praesens in tempus positum puto pro in praesenti tempore, ut sit, differat in futurum tempus, & in praesentia omittat : atque ita locutus est M. Tullius epist. ad Brutum. ut & in praesens sceleratos ciues timore ab impugnanda patria deterrerem, & in posterum documentum statuerem, ne quis talem amentiam uellet imitari. [Ad Brut., I, 15] & orat. 1. in Catil. quanta tempestas inuidiae nobis, si minus in praesens tempus recenti memoria scelerum tuorum, at in posteritatem impendeat. [Cat., I, 9] T. Liuius lib. 2. nec in praesens modo, sed in uenientem etiam annum, [Hist., II, 42] &c. & ipse Horatius Od. xvi. lib. 3. Laetus in praesens animus, quod ultra est, Oderit curare. [Carm., II, 16, 25]

[45] Aimera ceci, dédaignera cela] il approuvera ceci et désapprouvera ou rejettera cela. Car c’est le fait d’un bon poète de juger ce qui doit être dit et ce qui ne le peut pas, ce qui doit être placé en premier lieu ou ensuite [B], ou bien ce qui doit être approuvé ou non, ce qui doit être loué ou condamné. Servius cite ce vers à propos du passage suivant des Géorgiques 2 de Virgile : « Pour moi, veuillent d’abord les Muses, dont la douceur avant tout m’enchante, etc. » * Traduction de M. Rat, Virgile, Géorgiques, Paris, Garnier, 1932, p. 129.].

[45] Hoc amet, hoc spernat] aliud probet, aliud improbet, ac reiiciat. est enim boni poetae iudicare, quid sit dicendum, quid non : quid sit priore loco, quid posteriore collocandum. : uel quid probandum, quid improbandum : quid laudandum, quid uituperandum. Profert hunc uersum Seruius ad illum Virgilii locum Georg. 2. Me vero primum dulces ante Omnia Musae & [Georg., II, 475]

[45] [B] L’auteur d’un poème promis] c’est-à-dire, celui qui s’est déclaré poète ; celui qui compose un poème qu’il a promis d’écrire. Ou bien, disons que « promis » est mis pour « grand ». Car celui qui promet quelque chose à son propre sujet veut que l’on attende de lui quelque chose de grand. Ci-dessous : « Qu’a-t-il à dire, ce faiseur de promesses, qui mérite d’ouvrir si grand la bouche ? ». Et dans l’épître précédente : « Beaucoup de promesses ôtent la confiance ». Ou bien « promis », c’est-à-dire « supérieur », comme certains le veulent * Lambin ne précise pas le type de poème concerné, contrairement à Luisini (1555, p. 1050) ou à Pigna (1561, p. 21). Ces auteurs, en effet, considèrent qu’Horace parle uniquement ici du poème épique. Denores (1555, p. 1204) rappelle que c’est Maggi qui, le premier, a considéré qu’il ne pouvait s’agir que d’un poème épique dans la mesure où, pour Aristote, un poème long est forcément héroïque. Estaço considère aussi qu’il est ici question de l’oeuvre (opus) longum ac prolixum (1553,f. 15), et il cite très longuement la Poétique d’Aristote, comme à son habitude. Pour Denores, enfin, un poème « promis » est un poème dont le contenu a été annoncé – et donc promis, comme dans le premier vers de l’Énéide : Arma uirumque cano... Je ne suis pas parvenue à identifier les quidam en question, qui comprennent ici « supérieurs ». .]

[45] Promissi carminis auctor] id est, is, qui se poetam professus est : is, qui carmen, quod se scripturum pollicitus est, condit. uel dic promissi, id, est, magni. Nam qui de se aliquid promittit, magnum aliquid uult a se exspectari. Infra. Quid tanto dignum afferet hic promissor hiatu ? [Ars, 138] & epist. superiore . Multa fidem promissa leuant [Epist., II, 2, 10] : uel promissi, id est, editi, ut alii quidam uolunt.

[46] Dans les mots] il <lui> [B] nous] conseille d’inventer ou de fabriquer des mots avec beaucoup de précaution et de retenue.

[46] In uerbis] monet ut uerba, parce admodum, & timide <supprimé><nouet>nouemus, aut <supprimé><fabricetur>fabricemur.

[46] Avisé] prudent, scrupuleux, εὐλαβής [circonspect] * Nous pouvons trouver les mêmes synonymes latins pour la traduction du terme grec εὐλαβής dans leLexicon Graecolatinum de Conrad Gesner (op. cit., f. b b 5), dans l’ordre suivant : religiosus, uerecundus, cautus,prensufacilis. Nous trouvons les mêmes synonymes, dans le même ordre, dans le lexique de Crespin, mais il accole l’adjectif innocenter à cautus, ne reprend pasprensu facilis mais ajoute une citation de Plutarque (Pers. 8) : περὶ τὸν λόγον εὐλαβής, qu’il traduit : ad dicendum timide accedebat (op. cit., f. x.ii. v°). Nous voyons que Lambin ajoute la nuance de prudens..

[46] cautus] prudens, religiosus, εὐλαβής .

[46] Mesuré] économe, parcimonieux, modéré [B] ; φειδωλὸς, λιτός [avare, chiche] * Voir C. Gesner (op. cit., m m 5), qui donne comme synonymes latins de λιτός : simplex, frugalis, lenis, humilis, exiguus, paruus, tenuis, et parcus comme synonyme de φειδωλὸς (f. n n n 3); Crespin note, pour λιτός : simplex, frugi, tenuus, exiguus (non paginé), et pour φειδωλὸς : parcus, tenuis, restrictus ; pour ce dernier terme grec, il renvoie également au livre 4 de l’Éthique d’Aristote (f. Ll ii).].

[46] tenuis] parcus, restrictus, angustus. φειδωλὸς, λιτός.

[46] en plantant] en faisant, en créant. La métaphore est tirée des arbres. Il compare d’emblée les mots aux feuilles.

[46] serendis] faciendis, nouandis. translatio est ab arboribus. ita statim uerba cum foliis comparat.

[47] Tu diras avec élégance, si un mot connu, etc.] ton style sera élégant si l’association habile et adroite des mots, ou leur arrangement, rend notable, remarquable, savoureux un mot par ailleurs nouveau, récemment inventé, comme « vélivole » [qui marche à la voile] * Robortello utilise le même exemple et renvoie à Virgile (Énéide, I, 224) : ueliuolum mare (Paraphrasis, op. cit., 1548, p. 4). ou « saxifrage » [qui brise les rochers] * Saxifragum est un terme rare, que l’on trouve chez Ennius (An., 564) ou Pline (Hist. Nat., 22, 64, pour désigner la plante) ; Jacques Peletier mentionne « la Saxifrage » dans un poème botanique : « La Saxifrage, exquise aux graveleux » (voir Olivier Soutet, La Littérature française de la Renaissance, Paris, PUF, 1980, p. 85, qui cite R. Sabatier, La Poésie au XVIe s., Paris, Albin Michel, 1975, p. 193)., etc. Telle est l’idée de ce passage, quoique d’autres rêvent qu’il est question ici des métaphores * Voir le commentaire de Denores sur ces vers (1555, p. 1204-1210), qui consiste en « un véritable petit traité sur la métaphore », d’après Nathalie Dauvois qui l’a analysé dans un article : « Le commentaire de Jason Denores à l’ art poétique d’Horace. Une théorie de la mimesis métaphorique », art. cit. Lambin prend le strict contrepied de Denores, qui écrit par exemple pour commenter le vers 48 : Iuncturam autem non intelligit duorum nominum compositionem inter se, ut caprigenum, quemadmodum isti uolunt : sed structuram serendorum uerborum (Iunctura ne renvoie pas en effet à la composition de deux mots entre eux, comme caprigenus, mais aux rapports établis entre les mots », traduction N. Dauvois,art. cit., p. 27). Luisini considère également que le passage traite de la métaphore : loquitur hic de metaphora, qua uerbum notum in sua significatione facis nouum, quia transfers (1555, p. 1053). – ce que confirment d’ailleurs le témoignage et l’autorité de Cicéron : il écrit donc au livre 3 de Surl’orateur que « l’orateur trouve dans les mots simples trois moyens de donner à son style de l’éclat et de la beauté : c’est d’employer des termes ou inusités, ou nouveaux, ou figurés (…) », et que « les mots nouveaux sont créés et façonnés par l’orateur ou par jonction de mots (…) ou sans jonction ». « Ils sont créés par jonction de mots dans le cas suivant :  « Alors la peur me fit perdre le souffle et chassa de mon cœur toute prudence./ Veux-tu donc que ces méchancetés et ses artifices de langage… ? » * Le premiers vers cité est d’Ennius et le second sans doute d’Accius ; voir note n° 380 de F. Richard, De l’orateur, Paris, Garnier, 1932, p. 534.. « Vous voyez (dit-il) que les mots uersutiloquas et expectorat ont été créés par jonction de mots, et non forgés par l’écrivain » * D’après la traduction citée de F. Richard, p. 455.. Dans ce passage apparaissent les mots que Cicéron appelle « adjoints » ou « joints » et que nous appelons vulgairement « composés ». Il écrit aussi dans L’Orateur parfait : « Pour moi, même si l’accent de certains poètes est grand et orné, je pose cependant en principe qu’ils ont non seulement plus de licence que nous pour la création verbale et la composition, mais que, au gré de certains, ils s’attachent aux mots plus qu’aux idées » * Traduction d’A. Yon, Cicéron, L’Orateur, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 24.. Cicéron écrit aussi au même endroit : « Quoi ? Pour les mots composés, comment ne pas préférer insipientem à insapientem [déraisonnable] ? Iniquum à inaequum [inique] ? Tricipitem à tricapitem [à trois têtes] ? Et concisum à concaesum (concis) ? ». Il évoque précisément dans ces passages les mots adjoints que les grammairiens appellent « composés ». Dans la même œuvre : « C’est pourquoi les les métaphores, les néologismes, les mots composés ont été connus facilement » * D’après la traduction citée d’A. Yon, p. 72.. On sait bien ce que sont les métaphores ; les néologismes sont les mots qui ont été créés, sans jonction, par l’auteur ; les mots composés sont ceux qui ont été créés par ajout et, comme le dit Horace, par jonction. Cicéron, dans les Topiques : « Scaevola, fils de Publius, pense que postliminium est un mot composé de post (après) et de limen (seuil) ». Le même dit, dans les Partitions oratoires, que les mots sont créés par d’autres moyens, comme par l’ajout de mots. Priscien * Priscien de Césarée, en latin Priscianus Caesariensis, est un grammairien latin du VIe siècle, connu notamment pour ses Institutiones grammaticae et sa traduction en vers de Denys le Périégète. Lambin a sans doute pu consulter l’édition parue chez Alde, à Venise, en 1527. Le passage qu’il cite se trouve f. 219 v° de l’édition en question., au livre 18, prend ce vers [B] à témoin] et l’explique ainsi : « Tu diras, c’est-à-dire, tu pourras dire ». Voilà pour ce point * On notera que Lambin prend ici largement ses distances avec l’interprétation de ce passage inspirée par Aristote, que l’on trouve notamment chez Denores. Si « Denores renouvelle la conception cicéronienne par le recours à Aristote » (N. Dauvois, ibid., p. 30), Lambin, en revanche, se montre pieusement fidèle à Cicéron. En effet, Estaço par exemple, pour ce passage, s’il évoque Cicéron, préfère citer longuement Démétrius de Phalère, Quintilien ou Denys d’Halicarnasse (1553, p. 16-18)..

[47] Dixeris egregie, notum si, &c.] egregia erit tua elocutio, si scita, & artificiosa uerborum adiunctio, seu compositio uerbum alioqui nouum, & nuper factum, reddiderit notum, insigne, ac luculentum : qualia sunt ueliuolum, saxifragum, & similia. haec est huius loci sententia, quicquid alii somnient de uerbis translatis : quam tamen testimonio, & auctoritate M. Tullii confirmabimus. Ille igitur lib. 3. de oratore, scribit tria esse in uerbo simplici, quae orator afferat ad illustrandam, atque exornandam orationem : aut inusitatum uerbum, aut nouatum, aut translatum : Nouari autem uerba, quae ab eo, qui dicit, ipso gignuntur, ac fiunt uel coniungendis uerbis, uel sine coniunctione : coniungendis uerbis nouantur, ut haec. Tum pauor sapientiam mihi omnem ex animo expectorat. An non uis huius me uersutiloquas malitias ? uidetis [De orat., III, 38] (inquit) uersutiloquas, & expectorat, ex coniunctione facta esse uerba, non nata. ex hoc loco apparet, coniuncta, seu iuncta uerba a M. Tullio nominari, quae uulgo composita appellamus. Idem in oratore perf. Ego autem etiam si quorundam grandis, & ornata uox est poetarum, tamen in ea cum licentiam statuo maiorem esse, quam in nobis, faciendorum, iungendorumque uerborum, tum etiam hominum uoluptati uocibus magis, quam rebus seruiunt. [Or., 20] Idem ibid. Quid ? in uerbis iunctis, quam scite insipientem, non insapientem ? iniquum, non inaequum ? tricipitem, non tricapitem ? concisum, non concaesum ? [Or., 48] perspicue his locis uerba iuncta dixit, quae grammatici composita nominant. ibidem. Itaque translata, aut facta, aut iuncta uerba facile sunt cognita. [Or., 56] translata quae sint, notum est : facta autem uerba sunt, quae sine coniunctione sunt nouata. ab eo, qui dicit : iuncta, quae nouata sunt ex coniunctione, & ut loquitur Horatius, ex iunctura. Idem Topicis. Scaeuula autem P. filius postliminium iunctum putat esse uerbum, ut sit in eo & post, & limen. [Top., 8, 37] Idem partit. ait nouari uerba cum aliis modis, tum adiunctione uerborum. [Part., 5, 16] Prisc. lib. 18. hunc uersum testem producit : & ita explicat. Dixeris, id est, poteris dicere : [Gramm., GL III, XVIII, p. 254] hoc tantum.

[48] [B] Si par hasard il est nécessaire, etc.] si nous suivons la leçon des exemplaires anciens, le passage tout entier signifie la chose suivante : si par hasard il est nécessaire de nommer ce qui est inconnu et caché avec des termes nouveaux et de forger des noms que les Anciens n’ont jamais entendus, on pourra le faire et on en aura la permission – si elle est prise avec réserve et mesure. C’est ainsi qu’il faut expliquer le passage, si on place la coordination après le mot rerum, comme on doit le faire si on veut suivre les anciens exemplaires. Mais si nous lisons sans coordination, voilà comment il faut l’expliquer : si par hasard il est nécessaire d’exprimer ce qui est dans l’ombre par des termes nouveaux, on pourra fabriquer des noms que les Anciens n’ont jamais entendus et on nous donnera la permission de fabriquer des mots – si du moins on la prend avec réserve.]

[48] Si forte necesse est &] Totius huius loci haec sententia est, si scripturam ueterem sequamur. Si forte necesse est res abditas, & occultas nouis uocabulis declarare, & nomina fingere ueteribus inaudita : licebit hoc facere, dabiturque licentia, pudenter & modeste sumta. Sic explicandus hic locus est, si ponatur copula post uocem rerum, ut ponenda est, si libros ueteres sequi uolumus. si uero sine copula legamus, ita explicandus erit. Si forte necesse est res abditas nouis uocabulis exprimere, licebit nomina ueteribus inauditata fabricari dabiturque fabricandorum uocabulorum licentia, modo pudenter sumatur.

[49] Exprimer par des signes neufs] c’est-à-dire, par des vocables nouveaux. Car les termes sont des signes ou notations des choses. Aristote les appelle σύμβολα et σημεῖα * Lambin pense ici au tout début du Peri hermênéias (16 a 2-3), auquel se référaient déjà partiellement la plupart des commentateurs de notre second corpus : Ἔστι μὲν οὖν τὰ ἐν τῇ φωνῇ τῶν ἐν τῇ ψυχῇ παθημάτων σύμβολα (…) οὐδὲ φωναὶ αἱ αὐταί· ὧν μέντοι ταῦτα σημεῖα πρώτων, ταὐτὰ πᾶσι παθήματα τῆς ψυχῆς (Les sons émis par la voix sont les symboles des états de l'âme (…) les mots parlés ne sont pas non plus les mêmes, bien que les états de l'âme dont ces expressions sont les signes immédiats…) ; traduction J. Tricot, Aristote, Organon, II : De l’interprétation, éd. J. Tricot, Paris, Vrin, 1936. Grifoli (1555, p. 1153) et Luisini (1555, p. 1052) citent tous deux le début du passage (jusqu’à σύμβολα), mais Grifoli le raccourcit (en supprimant ἐν τῇ ψυχῇ), et tous deux complètent leur explication avec des citations de Cicéron (Off., I, 37, 133 ; Tusc., I, 6) et Platon (Crat., 430 b 8). Estaço, quant à lui, cite la deuxième partie du passage d’Aristote (1553, f. 17 v°)., et, selon lui, les mots ont été conçus pour signifier et faire connaître nos pensées et nos sentiments. Ici, il est clairement question des mots nouveaux et non des métaphores * Dans la préface de son Lucrèce, Lambin note que mérite le nom de poète celui qui « n’utilise pas toujours des mots usités, familiers et courants, mais aussi parfois, et même assez souvent, des mots nouveaux, archaïques, tombés en désuétude » (uerbis non semper utentem usitatis, & popularibus, & de medio sumptis : sed interdum, & quidem saepius, nouatis, priscis, longe arcessitis ; 1563, f. ã 3 r°). .

[49] Indiciis monstrare recentibus] id est, nouis uocabulis. nam uocabula sunt indicia, seu notae rerum σύμβολα & σημεῖα appellat Aristoteles : & uerba eo comparata sunt, ut cogitationes, & affectus nostros indicent, ac significet. aperte Horatius hic loquitur de uerbis nouatis, non de translatis.

[49] Le côté des choses restées inconnues] c’est-à-dire, les choses restées inconnues et cachées. Et il dit « le côté des choses restées inconnues », comme dans la satire 2 [B] du livre 2] : « séduit par le côté vain des choses », et dans la satire 8 du même livre : « il se moque du côté factice des choses ». Voir ce que nous avons noté plus haut pour l’ode 12 du livre 4 : « puissante à effacer le côté amer des soucis » * Dans son commentaire de l’expression amaraque curarum (Carm., IV, 12, 20), Lambin citait de nombreux extraits de poètes ayant recours à une telle construction poétique, et en particulier Lucrèce. Le souffle du poète-philosophe anime ce passage de l’Art poétique, comme le suggèrent les nombreuses citations que Lambin lui emprunte dans l’explication des lemmes suivants – et comme Pierre Grimal l’a remarqué ensuite (Essai sur l’Art poétique d’Horace, op. cit., p. 89-92). En revanche, aucun des commentateurs de notre second corpus ne sollicite Lucrèce pour ce passage, sauf Estaço, qui le mentionne rapidement (1553, f. 17 v°)..

[49] abdita rerum] id est, res abditas, & occultas. abdita rerum autem sic dictum, ut saty. ii. Corruptus uanis rerum : [Serm., II, 2, 25] & saty. viii. eiusd. lib. ridetur fictis rerum. [Serm., II, 8, 38] uide, quae notauimus supra ad Od. xii. lib. 4. amaraque Curarum eluere efficax. [ad Carm., IV, 12, 20]

[50] [B] Et à forger pour ceux qui sont ceints, etc.] c’est ce que donnent tous les manuscrits que j’ai vus ; car les exemplaires imprimés n’ont pas la coordination et après le mot rerum.]

[49] Et fingere cinctutis &.] sic habent omnes libri manu scripti, quos uidi. nam uulgati non habent copulationem & post vocem rerum.

[50] Qui sont ceints] ceinturés, prêts au combat, en armes. En effet, ceux qui s’apprêtaient à partir en campagne militaire revêtaient une ceinture, d’où les expressions « ceinturon militaire » et « se ceindre » pour exprimer le fait de s’équiper pour la campagne et le combat. Plaute, dans Amphitryon : « il se ceint ; pas de doute, il se prépare » et « se ceinturer ». Lucrèce, livre 2 : « si elles te paraissent vraies, rends-toi ; si elles sont fausses, ceins tes armes pour les combattre » * D’après la traduction de J. Kany-Turpin, Lucrèce, De la nature (de natura rerum), Paris, GF, 1997, p. 173.. Le mot grec ζώννυσθαι a le même sens. Homère, Odyssée 24 : ζώννυνταί τε νέοι καὶ ἐπεντύνωνται ἄεθλα, [B] c’est-à-dire, les jeunes gens se ceignent et s’arment en vue du combat ;] et Iliade 23 : ζωσαμένω δ’ ἄρα τώγε βάτην ἐς μέσσον ἀγῶνα [B], c’est-à-dire, tous deux, une fois ceints, descendirent dans la mêlée]. Térence, Phormion : « C'est sur toi seul, Phormion, que va rouler toute l'affaire. Tu as trempé la soupe : il te faut l'avaler toute. Prépare-toi : ceins tes armes ! » * D’après la traduction de H. Clouard, Théâtre, tome deuxième, Paris, Garnier, 1935. . Virgile, Énéide 2, à propos de Priam : « et il se ceignit d’un fer inutile » ; dans le même passage : « quelle pensée si funeste, malheureux époux, t’a poussé à ceindre ces armes ? ». [B] Ou bien, appelle « ceinturés », comme Porphyrion * Dans son commentaire du v. 50, Porphyrion écrit en effet : Omnes enim Cethegi morem seruauerunt eundem Romae, inter caetera descriptam comam retulerunt. Nunquam enim tunica usi sunt, ideo cinctutos eos dixit, quoniam cinctum est genus tunicae, infra pectus aptatae (1555, p. 242). Parrhasio (1531, f. 30 r°) développe une idée proche : cinctutis serait synonyme de « nus » et renverrait à une époque où les Romains ne portaient pas de tuniques. Denores reprend les interprétations de Parrhasio et de Porphyrion, mais ajoute quant à lui la nuance de gravité, de sévérité, qui est associée selon lui au terme de cinctutis – par opposition à discinctis, synonyme de lasciuientibus (1555, p. 1210)., ceux qui utilisaient une sorte de jupe à la place d’une tunique ; et « il était ceint », ou bien « un vêtement enveloppant son corps, ceint sous sa poitrine et le couvrant du torse aux pieds ». Virgile, Énéide 7 : « lui-même, remarquable par sa trabée quirinale et sa toge ceinte à la manière gabienne ». Les Grecs disent Ζῶμα et ζῶσμα * En grec, les termes renvoient à une sorte de cotte de métal ou à une ceinture pour homme ou femme.. Certains veulent entendre par « qui sont ceints » antiques ou anciens, mais je ne suis pas d’accord * Lambin pense sans doute à Grifoli (1555, p. 1153), qui explique l’expression ainsi : Cinctutis Cethegis] non dubium est, quin deductum sit nomen a cinctu, & participiali forma habitum ostendit omnino, & ex habitu, tempora, & ex Cethegis ueteres, ut synedoche sit a parte totum, & Metonymia habitus pro tempore. Luisini (1555, p. 1052), s’il indique que « ceinturés » peut vouloir dire « anciens » (priscos) en référence à Céthégus, ancien orateur cité par Cicéron dans Brutus (57) et mentionné par Ennius (Ann., IX, 304), rappelle également l’explication de Porphyrion et avance une nouvelle hypothèse (reprise par Lambin), celle de la dimension guerrière du terme : Ego praeterea cinctutos hic dici Cethegos opinor uel quia semper pro republica aliquid gerebant, ad bellum etiam euntes, & ideo cinctuti, id est expediti erant. Pigna (1561, p. 24), en revanche, rejette absolument l’explication militaire, qui n’a selon lui aucunement sa place dans un contexte poétique, et il plaide résolument en faveur de l’explication temporelle : Itaque de accingi, & cingi pro armari, & de iis, qui ἄζωνεςdicebantur nihil intelligendum, cum militia hoc in loco non quadret : & cum solam uetustatem hoc nomine comprehendere debeamus..]

[50] cinctutis] cinctis, militaribus, armatis. cingebantur enim in militiam ituri. ex quo cingulum militare, & cingi pro eo, quod est ad militiam, & ad pugnam ornari. Plautus in Amphit. Cingitur : certe expedit se. [Amph., 308] & accingi. Lucretius lib. 2. &, si tibi uera uidetur, Dede manus : aut si falsa est, accingere contra. [Nat. Rer., II, 1042] quae uis inest etiam in uerbo Graeco ζώννυσθαι . Homerus ὀδυσσ. ω. ζώννυνταί τε νέοι καὶ ἐπεντύνωνται ἄεθλα. [Od., XXIV, 89] , id est cinguntur iuuenes, & armantur ad certamina, & ἰλιάδ. ψ. ζωσαμένω δ’ ἄρα τώγε βάτην ἐς μέσσον ἀγῶνα [Il., XXIII, 710] , id est illi autem cincti descenderunt in medium certamen .Terentius Phorm. ad te summa solum Phormio rerum redit : tu te hoc intristi : tibi omne est exedendum. accingere. [Phorm., 318] Virgilius Aen. ii. de Priamo. & inutile ferrum Cingitur. [Aen., II, 511] ibid. quae mens tam dira miserrime coniux Impulit his cingi telis ? [Aen., II, 519] uel dic cinctutis ut Porphir. qui cinctu, seu cincto utebantur loco tunicae. erat autem cinctus, seu cinctum uestis infra pectus corpus complectens, & a pectore ad pedes tegens. Virgilius 7. Aeneid. Ipse Quirinali trabea, cinctuque Gabino Insignis. [Aen., VII, 612] Ζῶμα & ζῶσμα appellant Graeci. quidam per cinctutos, priscos, seu uetustos significari uolunt, quod non improbo.

[50] Que n’ont pas entendues les Céthégus] c’est-à-dire, jamais entendues par les Anciens.

[50] non exaudita Cethegis] id est, inaudita ueteribus.

[51] Il arrivera] ἐνδέξεται [A] <il pourra arriver que, on ne nous écartera pas ou on ne nous interdira pas>] [B] il sera permis, on ne nous interdira pas, on aura l’autorisation].

[51] Continget] ἐνδέξεται  : <supprimé>< fieri poterit, ut : non reiicietur, seu non improbabitur> licebit, non improbabitur, ferri poterit .

[52] Une permission prise avec réserve] une permission pleine de retenue ; avec réserve, αἰδημόνως ; avec pudeur, plein de retenue.

[51] licentia sumta pudenter] licentia uerecunda. pudenter αἰδημόνως cum pudore : uerecunde.

[52] De création récente] qui n’ont jamais été créés ou inventés auparavant.

[52] fictaque nuper] non ita pridem facta, & nouata.

[52] Trouveront crédit] c’est-à-dire, obtiendront crédit et autorité. Et même Cicéron parle ainsi, dans une lettre à Aulus Cécina, au livre 6 : « Maintenant donc qu'à la manière des augures et des astrologues, moi, qui suis augure aussi, je vous ai prouvé par des faits ma science augurale et divinatoire, vous ne pouvez vous dispenser de faire crédit à ma prédiction nouvelle » * D’après la traduction de M. Nisard, Oeuvres complètes, t. V, Paris, Dubochet, 1841. ; et encore, dans les Académiques, livre 2 : « Et, vraiment, ce n’est pas d’après l’apparence que l’on jugera ce qu’on a vu, qui n’aura aucun crédit une fois que l’indication du vrai et du faux aura été donnée ». Le même, Pour Flaccus : « Admettons que les titres n’aient pas été falsifiés chez eux ; maintenant, quelle autorité ou quel crédit peuvent-ils présenter ? ». Du reste, on dit que l’on a foi en celui à qui l’on fait confiance, comme dans les Académiques : « Paraît-elle avoir moins foi en ses visions que les personnes éveillées ? » * D’après la traduction de C. Appuhn, De la Divination - Du Destin – Académiques, Paris, Classiques Garnier, 1936. .

[52] habebunt fidem] id est, obtinebunt fidem, atque auctoritatem : & ita etiam M. Tullius loquitur epist. ad A. Cecinnam. lib. 6. Quare, quando, ut augures, & astrologi solent, ego quoque augur publicus ex meis superioribus praedictis constitui apud te auctoritatem augurii, & diuinationis mea, debet habere fidem nostra praedictio. [Fam., VI, 6] Idem Acad. quaest. lib. 2. quasi uero non specie uisa iudicentur : quae fidem nullam habebunt, sublata ueri, & falsi nota. [Lucull., 18] idem pro Flacco. sed fuerint incorruptae litterae domi : nunc uero quam habere auctoritatem, aut quam fidem possunt ? [Flacc., 9] alioqui fidem habere dicimur ei, cui credimus, ut idem Acad. num uidetur minorem habere uisis, quam uigilantes, fidem ? [Lucull., 27]

[53] S’ils jaillissent d’une source grecque détournée avec précaution] c’est-à-dire, s’ils viennent du grec détourné pour l’usage de la langue latine, comme par exemple ephippium [couverture de cheval], acratophorum [vase à vin] chez Cicéron, au livre 3 du De Finibus ; et, dans le même passage : proegmena [les choses préférables] etapoproegmena [les choses les moins estimables]; et ces mots, très répandus : grammatica, poetica, rhetorica, dialectica, musica, triclinium, aer, aether [grammaire, poétique, rhétorique, dialectique, musique, lit de table, air, ciel]. Et encore, chez Cicéron panchrestum medicamentum [remède universel], peripetasmata [tapisserie], hemicyclus [demi-cercle], pseudothyrum [échappatoire], sympathia , symphonia, atomi, apotheca [réserve], epitaphium [discours funèbre], epitoma [extrait], sophisma [sophisme],sorites [syllogismes],ephemeris [journal], thesis, toreuma [vase ciselé], etc. Chez Horace, il y a ces mots que nous avons évoqués plus haut : dyota [vase à deux anses], amystis [vider un verre], balanus [gland], etc. Ou bien pense à ces mots qui ont été inventés en latin sur le modèle des Grecs, comme « médiocrité », là où ils disent μεσότητα ; « intermondes », comme μετακόσμια ; « qualité », qu’eux appellent ποιότης ; «  succès », leur κατορθώματα ; « prémisses » ou « prémices », leur προηγμένα ; « rejets », leur ἀποπροηγμένα ; « imagination », leur φαντασία ; « idée », leur ἔννοια ; « indifférent », leur ἀδιάφορον ; « persuasion », leur πειθώ ; « centimane », leur ἑκατόγχειρ ; « tyrannicide », leur τυραννοκτόνος ; « tricéphale », leur τρικέφαλος; « tauriforme », leur ταυρόμορφος , et mille autres. Les mots en effet sont inventés « ou par analogie, ou par imitation, ou par flexion, ou par composition », comme le dit Cicéron dans les Partitions oratoires * Voir supra le commentaire du v. 27, qui mentionne la même référence, sans la citation.. [B] Quelques exemplaires anciens donnent cadant.]

[52] si Graeco fonte cadent parce detorta] id est, si erunt e Graeca lingua in usum Latini sermonis deflexa : qualia sunt ephippium, acratophorum apud M. Tullium lib. 3. de Finibus : & ibidem, proegmena, & apoproegmena. [Fin., III, 15] & haec uulgatissima, grammatica, poetica, rhetorica, dialectica, musica, triclinium, aer, aether. iterum apud M. Tullium panchrestum medicamentum, [Verr., II, 3, 152] peripetasmata, [Verr., II, 4, 27] hemicyclus, [Amic., 2] pseudothyrum, [Post red., 6, 14] sympathia, symphonia, atomi, apotheca, epitaphium, epitoma, sophisma, sorites, ephemeris, thesis, toreuma, &c. apud Horatium ea, quae supra [ad Epist., ] commemoraui dyota, amystis, balanus, &c. uel intellige ea, quae ad exemplum Graecorum in lingua Latina nouata sunt, ut medietas, quemadmodum illi μεσότητα dicunt : intermundia, ut illi μετακόσμια  : qualitas, quae ab illis ποιότης nominatur : recte facta, quae κατορθώματα  : producta , seu proposita, quae προηγμένα . reiecta, quae ἀποπροηγμένα  : uisio, quae φαντασία : notio , quae ἔννοια  : indifferens, quod ἀδιάφορον  : suada, quae πειθώ : centimanus, qui ἑκατόγχειρ  : tyrannicida, qui τυραννοκτόνος : triceps, qui τρικέφαλος  : tauriformis, qui ταυρόμορφος. & alia sexcenta nouantur enim uerba aut similitudine, aut imitatione, aut inflexione, aut adiunctione uerborum, inquit M. Tullius Partit. Nonnulli libri uet. habent cadant.

[53] Détournée avec précaution] c’est-à-dire, déviée avec précaution, ou dérivée, ou tirée du grec.

[53] parce detorta] id est, parce deflexa, seu deriuata, seu deducta a Graeca lingua.

[54] À Cécilius] à Statius Cécilius, poète comique, dont il est question plus haut.

[54] Caecilio] Statio Caecilio, poetae comico, de quo supra [Epist., II, 1, 59] .

[54] [B] Accordera] c’est ce que donnent à peu près tous les ouvrages anciens, en accord avec ceux qui sont imprimés. Quelques-uns donnent dedit [accorda], dont un homme très érudit, Canter * Canter (Guillaume), né à Utrecht en 1542 et mort en 1575, fut un élève de Dorat en 1560-1562. Lambin renvoie ici à ses Nouarum lectionum libri septem (Bâle, J. Oporin, 1564), livre IV, p. 211 : in unico antiquo legebatur, Dedit. de qua scriptura iudicet lector. Dans cet ouvrage, Canter mentionne son maître comme unicum et optimum Homeri interpretem (voir Philip Ford, De Troie à Ithaque : réception des épopées homériques à la Renaissance, Genève, Droz, 2007, p. 148). Nous savons que Muret, qui était un ami de Canter, possédait dans sa bibliothèque un exemplaire de cet ouvrage, dédicacé : doctissimo uiro Marco Antonio Mureto Gul. Canterus d.d. (voir Pierre De Nolhac, « La bibliothèque d'un humaniste au XVIe siècle. Catalogue des livres annotés par Muret », Mélanges d'archéologie et d'histoire, tome 3, 1883, p. 232). Après ses études à Paris, Canter part pour l’Italie (Boulogne, Venise, Padoue), puis gagne Louvain (en passant par Bâle). Nous avons également de cet auteur de nombreuses éditions (avec ou sans traductions et annotations) d’auteurs latins et grecs, comme les Aristidis orationes (Bâle, 1566), Lycophroni Alexandra (Bâle, 1566, avec Scaliger), Pythagoreorum quorumdam fragmenta ethica, e Stobaeo desumpta (Bâle, 1566), Aristotelis Pepli Fragmentum, siue heroum Homericum Epitaphia, distichis Elegiacis composita (Bâle, 1566) ; nous lui connaissons aussi une édition d’Euripide (1571), de Sophocle (1579), d’Eschyle (1580), etc. Voir notamment Jean-Pierre Niceron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres dans la république des lettres, Paris, Briasson, 1734, p. 334-345., témoigne qu’il l’a trouvé dans un seul ouvrage.]

[54] Dabit] sic habent omnes fere libri ueteres cum uulgatis consentientes : pauci dedit, quod item se in uno reperisse testatur homo pereruditus, Canterus.

[55] Et à Varius] c’est ainsi qu’il faut lire, [B] malgré ce qu’attestent tous les exemplaires,] * Parmi les auteurs de notre second corpus, seul Estaço semble adopter la leçon Varo contestée par Lambin. Estaço s’appuie quant à lui sur l’épître à Auguste du livre 2 et en déduit : Sunt uero Virgilius & Varus, non Vergilius & Varius scribenda nomina, siqua fides est antiquissimis adhibenda codicibus (1553, f. 18 r°). non « Varus », comme dans l’ode 6 du livre 1: « Un jour le très grand Virgile, après lui Varius t’ont dit ce que j’étais », et dans la satire 10 du livre 1: « Varius mène comme personne la vigoureuse épopée » [B], et dans l’ode 6 du livre 1: « À Varius d’écrire ton courage, etc. »].

[55] Varioque] sic legendum libris omnibus inuitis , non Varo, ut Od. vi. lib. 1. optimus olim Virgilius, post hunc Varius dixere quid essem. [Carm., I, 6, 54] & sat. x. lib. 1. Forte epos acer, Vt nemo, Varius ducit. [Serm., I, 10, 44] , & Od. 6. lib. 1. scriberis Vario fortis &c [Carm., I, 6, 1]

[56] Je suis envié] παθητικόν [passif] du verbe envier : c’est extrêmement rare. Mais « envié » et « enviable », sont usités * On retrouve un commentaire grammatical très proche chez Estaço, dès 1553 : si possum inuideor] In antiquis, si possim, leui mutatione. Inuideor de eorum est genere uerborum, quae ex graecis conficta sunt. Est enim id graece φθονοῦμαι (il cite un passage de Xénophon). Ab inuideor factum etiam passiuum inuidendus (Il ajoute les deux mêmes citations que Lambin, tirées des Odes d’Horace) ; 1553, f. 18 r°.. Par exemple, plut haut, ode 10, livre 2 : « Modeste, il n’a pas de palais qu’on pourrait lui envier » ; et ode 1, livre 3 : « Pourquoi élever mon atrium très haut, dans le nouveau style, avec une porte qu’on pourrait m’envier ? » ; et satire 3, livre 2 : « Et il s’accroche à une porte enviée ». Ce qui est sûr, c’est que le verbe envier est habituellement suivi du quatrième cas * L’accusatif. Voir B. Colombat, La Grammaire latine en France à la Renaissance et à l’âge classique, théorie et pédagogie, Grenoble, Ellug, 1999, p. 616, qui cite notamment Alexandre de Villedieu, Doctrinale Puerorum, 1209 (voir p. 299)., comme chez Cicéron, Tusculanes : « Si bien que ceux qui ont jugé qu’il n’y avait rien de meilleur pour l’homme que la faveur populaire, la gloire, semblent nous avoir envié la très bonne nature ». Voir mes annotations à la satire 6, livre 2. Donc ces mots : « pourquoi m’envier de faire quelque gain ? », veulent dire « pourquoi m’empêcher de faire quelque gain ? ». Ainsi, pour les Grecs, φθονοῦμαι [je suis envié] et φθονῶ [j’envie]. Euripide, Médée : μὴ φθόνει φράσαι, c’est-à-dire, « ne crains pas de parler » ; et, dans la même pièce : αὶ νῦν τὸ μὲν σόν οὐ φθονῶ καλῶς ἔχειν, c’est-à-dire, « et à présent, je n’envie pas ta prospérité ».

[56] inuideor] inuideor, παθητικόν a uerbo inuideo rariusculum est : in usu tamen sunt inuisus, & inuidendus. supra Od. x. lib. 2. caret inuidenda Sobrius aula. [Carm., II, 10, 7] & Od. i. lib. 3. Cur inuidendis postibus, & nouo Sublime ritu moliar atrium ? [Carm., III, 1, 45] Idem saty. iii. lib. 2. & haeret Inuisis foribus. [Serm., II, 3, 261] uerbum inuidendi certe cum quarto casu coniungi solet, ut apud M. Tullium Tuscul. 3. ut nobis optimam naturam inuidisse uideantur, qui nihil melius homini populari gloria iudicauerunt. [Tusc., III, 2] uide annot. ad saty. vi. lib. 2. [ad Serm., 2, 6, 84] haec igitur uerba, cur inuideor acquirere, [ad Serm., II, 6, 84] ualent, cur uetor acquirere ? sic Graeci φθονοῦμαι. & φθονῶ. Euripides Med. μὴ φθόνει φράσαι [Med., 63], id est, ne inuide dicere. ibid. καὶ νῦν τὸ μὲν σόν οὐ φθονῶ καλῶς ἔχειν [Med., 312], id est, non inuideo res tuas bene habere.

[56] Alors que la langue de Caton et d’Ennius] car il doit nous être permis, à notre époque, autant de choses qu’à celle d’Ennius et de Caton.

[56] cum lingua Catonis, & Enni] nam tantundem nobis licere debet nostra aetate, quantum Ennio, & Catoni licuit sua.

[59] Mettre en circulation un mot frappé du coin du moment] les éditions courantes donnent producere [émettre] - ce avec quoi s’accordent quelques anciens manuscrits, c’est-à-dire « produire au jour » ou « révéler à tous » (comme le dit Lucrèce) ; et « un mot frappé du coin du moment », c’est-à-dire, que l’usage du moment reconnaît comme valable ; un mot qui soit en accord avec les habitudes linguistiques des contemporains au moment où il est mis en circulation ; [B] un mot qui soit marqué de la forme et du coin qui sont en usage.] Mais moi je préférerais procudere [battre] * Estaço signale également que procudere se trouve dans le manuscrit qu’il a sous les yeux, mais il ne donne sa préférence à aucune des deux leçons : Hic tamen in manuscripto non producere, sed procudere. Ferri & placere etiam utrumque potest (1553, f. 18 v°)., comme le donnent <deux> [B] quelques] manuscrits, pour garder la métaphore de la monnaie. [B] Car Thémistius le jeune aussi, parlant dans son quatrième discours du nom ou terme sophista, use de la comparaison de la monnaie en ces termes : ἀλλʹ ἐπειδὴ τοῦ ὀνόματος, ὢσπερ νομίσματος, μετέπεσεν ἡ δύναμις κατὰ τῆς ὓστερον χρόνους, c’est-à-dire, mais puisque la signification de ce mot [C] sophista], ou sa valeur, a changé pour les temps à venir, etc.

[59] Signatum praesente nota producere] libri uulgati habent producere, quibuscum consentiunt aliquot antiqui, id est, proferre in lucem, seu protrahere in medium (ut loquitur Lucretius.[Nat. Rer., IV, 1189]) nomen autem praesente nota signatum, hoc est, quod usus praesens comprobat : nomen, quod cum eorum hominum, qui tunc sunt, cum producitur, loquendi consuetudine consentit  : nomen, quod eam formam, & notam impressam contineat, quae sit in usu . ego tamen procudere malim, ut habent libri <supprimé><duo> aliquot calamo exarati, ut tralatio sit a nummis. Nam & Themistius iunior in oratione quarta de nomine, seu uocabulo sophista loquens, similitudine nummi utitur, his uerbis ἀλλʹ ἐπειδὴ τοῦ ὀνόματος, ὥσπερ νομίσματος, μετέπεσεν ἡ δύναμις κατὰ τῆς ὕστερον χρόνους , [Soph., 286 c] &c. id est, sed quoniam huius nominis sophistae uis, seu potestas, mutata est, posterioribus temporibus etc.

[60] Comme les forêts, de feuilles] il montre par une comparaison que les mots aussi ont une vie à eux. Ainsi, il faut utiliser les mots du moment et on peut en forger de nouveaux. Et il semble qu’il ait tiré cette comparaison d’Homère, Iliade, 6, où il compare <la naissance et la nature des feuilles avec la vie humaine> [B] la vie humaine avec la naissance et la nature des feuilles] : Οἴηπερ φύλλων γενεή, τοιήδε καὶ ἀνθρώπων [B], c’est-à-dire, telle la naissance des feuilles, telle celle des hommes]. De même, au livre 21 : εἰ δὴ σοί γε βροτῶν ἕνεκα πτολεμίζω Δειλῶν, οἳ φύλλοισιν ἐοικότες ἄλλοτε μέν τε Ζαφλεγέες τελέθουσιν ἀρούρης καρπὸν ἔδοντες· Ἄλλοτε δ’ αὖ φθινύθουσιν ἀκήριοι [B], c’est-à-dire, si je combats avec toi pour les misérables mortels, qui, semblables à des feuilles, tantôt sont ardents et forts, mangeant ce que la nature leur offre, tantôt périssent, privés de force et de souffle]. Et Mimnerne : Ἡμεῖς δ’ οἷά τε φύλλα φύει πολυάνθεμος ὥρη Ἔαρος, ὅτ’ αἶψ’ αῦγὴ αὔξεται ἠελίου, d’après Stobée [B], c’est-à-dire, nous autres sommes tels que le feuillage que produit le printemps, qui abonde en fleurs multiples dès que la lumière du soleil s’intensifie ; de même, d’après Musée: Ὤς δʹ αὓτως καὶ φύλλα φύς ζείδωρος ἄρουρα, ἄλλα μέν ἐν μελίησιν ἀποφθίνει, ἄλλα δὲ θάλλει, ὥς δὲ καὶ ἀνθρώπων γενεῂ καὶ φῦλον ἐλίσει, c’est-à-dire, de même que la terre produit du feuillage, fournissant de la nourriture en abondance (ou dispensant largement ce qui est nécessaire pour se nourrir) – mais certains feuillages meurent parmi les frênes, d’autres verdoient, ainsi la nouvelle race des hommes tour à tour naît et meurt]. Ces vers de Lucrèce, au livre 1, s’accordent et résonnent avec ce que dit Horace : « Ainsi les saisons des choses tournent avec le temps. / Ce qui avait du prix perd finalement tout prestige : / une autre chose prend sa place et sort de l’ombre ; / de jour en jour plus convoitée, sa conquête applaudie, / elle jouit d’un prestige étonnant auprès des mortels » * Traduction citée de J. Kany-Turpin, p. 385.. De même, à la fin du livre 3 : « Vieillesse toujours cède au monde nouveau qui la chasse » * Idem, p. 235.. [B] Et] Cicéron, à la fin de la douzième Philippique : « Il n’est rien qui fleurisse toujours : une génération succède à une autre ».

[60] Vt siluae foliis] ostendit a simili, etiam uerborum suam esse aetatem. iccirco utendum esse uerbis praesentibus, & noua uerba cudere licere. uidetur autem hanc similitudinem ab Homero sumsisse ἰλ. ζ. qua cum foliorum <supprimé><ortum, ac naturam> ortu, & natura , <supprimé><cum> hominum <supprimé><aetate> aetatem comparat. Οἴη περ φύλλων γενεή, τοιήδε καὶ ἀνθρώπων. [Il., VI, 146] id est, Qualis foliorum ortus, talis & hominum. Idem φ. εἰ δὴ σοί γε βροτῶν ἕνεκα πτολεμίζω Δειλῶν, οἳ φύλλοισιν ἐοικότες ἄλλοτε μέν τε Ζαφλεγέες τελέθουσιν ἀρούρης καρπὸν ἔδοντες· Ἄλλοτε δ’ αὖ φθινύθουσιν ἀκήριοι [Il., XXI, 463], id est, si tecum miserorum mortalium causa pugnem, qui foliis similes, interdum feruidi, & fortes sunt terrae fructum comedentes, interdum intereunt imbecilli, & exanimes, & Mimnermus, Ἡμεῖς δ’ οἷά τε φύλλα φύει πολυάνθεμος ὥρη Ἔαρος, ὅτ’ αἶψ’ αῦγὴ αὔξεται ἠελίου, ex Stobaeo [Anth., IV, 34] , id est, Nos autem tales sumus, quales frondeis producit tempus Vernum multis floribus abundans, cum primum lux solis augetur. sic & Musaeus, Ὤς δʹ αὓτως καὶ φύλλα φύς ζείδωρος ἄρουρα, ἄλλα μέν ἐν μελίησιν ἀποφθίνει, ἄλλα δὲ θάλλει, ὥς δὲ καὶ ἀνθρώπων γενεῂ καὶ φῦλον ἐλίσει, [Strom., VI, 2]id est, similiter autem & frondeis producit terra, uictum suppeditans, seu rerum ad uictum necesserarium largitrix : aliae quidem in fraxinis pereunt, aliae uirent : sic & hominum ortus & genus uicissim nascitur, & occidit. Cum his Horatianis congruunt, & concinunt illi Lucretiani uersus lib. 1. Sic uoluenda aetas commutat tempora rerum. Quod fuit in pretio, sit nullo denique honore : Porro aliud succedit, & e contemtibus exit :Inque dies magis appetitur, floretque repertam Laudibus, & miro est mortales inter honore. [Nat. Rer., V, 1276] Idem lib. 3. extr. Cedit enim a rerum nouitate extrusa uetustas. [Nat. Rer., III, 964] & M. Tullius Philipp. xii. in extr. Nihil enim semper floret : aetas succedit aetati. [Phil., XI, 15]

[60] Inclinées] qui glissent rapidement.

[60] pronos] celenter <supprimé><labentes>labenteis.

[63] La mort a droit sur nous] comme dans l’ode 3, livre 2 : « tous, nous subissons la même contrainte ; notre lot à tous est agité dans l’urne ». [B] Servius rapproche ce passage de celui de Virgile, au livre 9 de l’Énéide : « des carènes, faites par une main mortelle, auraient le privilège de l’immortalité ? ». Mais Priscien lit Debemus, comme l’a noté Aquiles Estaço le Portugais * Estaço commente ce passage ainsi : Citantur hi tres uersus a Prisciano, eo scilicet, ut ostendat inueniri apud Horatium nomen Palus, udis, us, ultima correpta syllaba. Sed in manuscriptis fere omnibus Prisciani libris, Debemus, legebatur (1553, f. 19 r°)..]

[63] Debemur morti nos] sic Ode iii. lib. 2. Omnes eodem cogimur : omnium Versatur urna. [Carm., II, 3, 25] Profert hunc locum Seruius ad illum Virgilii lib. 9. Aeneid. Mortaline manu factae immortalitate carinae Fas habeant ? [Aen., IX, 95] sed Priscianus legit debemus, quod notauit Achille Statius Lusitanus. [ad Art., 63]

[63] Soit que Neptune accueilli par la terre] c’est-à-dire, soit que le port Julien (créé après la formation des lacs Lucrin et Averne) offre un abri sûr aux navires (ce qui a été fait par Auguste), soit que le marais Pontin, une fois asséché, connaisse la charrue et nourrisse à présent les villes voisines de ses moissons (c’était l’idée de Jules César), soit que le Tibre, détourné de son premier lit vers un autre endroit, ait cessé de causer des dommages aux champs et à la ville.

[63] siue receptus Terra Neptunus] id est, siue portus Iulius, immisso in Lucrinum, & Auernum lacum mari refectus, nauibus tutam stationem praebeat : (quod ab Augusto effectum est :) siue Pontina palus siccata, uomere subigatur nunc, & frugibus uicinas urbes alat (: quod a Iulio Caesare fuerat cogitatum :) siue Tiberis a priore suo alueo in aliam partem auersus desierit agris, & urbi nocere.

[64] Garde ses flottes des Aquilons] c’est-à-dire, il écarte les Aquilons de ses flottes : hypallage * Cicéron (Orator, 27, 93) remarque que les grammairiens appellent « métonymie » ce que les rhéteurs appellent « hypallage » dans la section du livre qui traite du style tempéré et de la nécessité d’y employer des ornements, car il s’agit d’un style « suave » qui doit « charmer ». Il signale (27, 94) qu’Aristote désigne tous les tropes par le terme de « métaphore » (tralatio). Quintilien (Inst. or., VIII, 6, 23) note quant à lui que l’hypallage est une métonymie et renvoie à Cicéron, avant de citer précisément ce vers de l’épître aux Pisons comme exemple : Nec procul ab hoc genere discedit metonymia, quae est nominis pro nomine positio, cuius uis est pro eo quod dicitur causam propter quam dicitur ponere sed, ut ait Cicero, hypallagen rhetores dicunt. Haec inuentas ab inuentore et subiectas res ab optinentibus significat, ut « Cererem corruptam undis », et « receptus terra Neptunus classes aquilonibus arcet ». XXIV.Quod fit retrorsum durius.. Le port est sûr pour les flottes et les protège.

[64] <supprimé><classes>classeis Aquilonibus arcet] id est, Aquilones a classibus arcet : hypallage : classibus tutus, ac munitus portus est.

[65] [B] Un marais longtemps stérile] Servius, à propos de ce passage de Virgile, au livre 6 de l’Énéide : « le ténébreux marais où reflue l’Achéron », note que la syllabe finale de ce mot * La remarque porte sur le mot palus, le marais, dont la syllabe finale est généralement longue. Chez Horace, cette syllabe est courte, pour signifier sans doute qu’il renvoie aux « Marais », les marais Pontins. Voir l’édition des Épîtres d’Horace de F. Villeneuve, Paris, Belles-Lettres, 1941, p. 206. Grifoli (1555, p. 1153) évoque également la longueur de la syllabe « -lu » et il renvoie au commentaire de Servius sur le vers 69 de l’Énéide 2 (qui ne comporte pas le mot palus) :Heu quae nunc tellus, inquit, quae me aequora possunt Accipere ? est longue, mais que, chez Horace, elle est abrégée, et il cite ce passage * Voir le Commentaire sur l'Énéidede Virgile. Livre VI / Servius ; texte établi, traduit et annoté par Emmanuelle Jeunet-Mancy, Paris, Les Belles Lettres, 2012, p. 42..]

[65] Sterilisque diu palus] Seruius, ad illum Virgilii locum Aeneid. 6. & tenebrosa palus Acherunte refuso, [Aen., VI, 107] notat posteriorem syllabam huius nominis esse longam : ab Horatio tamen esse correptam : atque hunc locum profert.

[66] Nourrit les villes voisines] asséché et rendu fertile (ce que César avait décidé de faire), il fournit des aliments aux villes voisines. Cicéron, Philippiques, 6 : « ce grand homme a voulu assécher les marais ». Ensuite, je ne sais quel Céthégus * Lambin réutilise ici une expression expliquée auparavant, v. 50 : un Céthégus est un Ancien. Il se montre ici pédagogue et cohérent ; en effet, il confirme, dans un autre contexte, l’explication qu’il a donnée plus haut du terme Céthégus. En outre, il ne tranche pas le débat de savoir « quel Céthégus » a accompli ces travaux – qui a pourtant occupé les commentateurs précédents. l’a réalisé.

[66] Vicinas <supprimé><urbes>urbeis alit] siccata, & fertilis reddita, uicinis urbibus alimenta praebet : quod Iul. Caesar efficere constituerat. M. Tullius Philipp. 5. Ille paludes siccare uoluit. [Phil., V, 3] perfecit postea Cethegus nescio quis.

[67] Funeste aux moissons] nuisible et préjudiciable aux moissons, à cause des inondations fréquentes.

[67] iniquum frugibus] inimicum, & infestum frugibus propter crebras eluuiones.

[68] Instruit d’une meilleure route] c’est une métaphore, comme dans l’épître à son fermier, plus haut, livre 1 : « qu’il faille lui enseigner, par un fort barrage, à épargner la prairie que chauffe le soleil ».

[68] Doctus iter melius] translatio est, ut epist. ad Villicum supra lib. 1. Multa mole docendus aprico parcere campo. [Epist., I, 14, 30]

[69] Les habitudes de langue ne sauraient demeurer] ceux qui pensent qu’il faut ajouter une négation * Il s’agit de Bade (1503, f. 5 v°). Glaréan (Q. Horatii Flacci ars poetica cum trium doctissimorum commentariis, op. cit., p. 1385 dans l’édition Farbricius de 1555 disponible sur le site des « Renaissances d’Horace ») dénonce aussi cette lecture :Quod autem Badius negationem adiicit, atque ita legit : Nedum sermonum haud stet honos, declinandum est, atque fugiendum : imo ego admiratus sum uehementer quid ei in mentem uenerit, cum haec tam temere mutaret. et lire « ne sauraient pas » sont stupides, car cette locution [nedum] par son sens propre et sa nature est négative, comme chez Cicéron, livre 9 des épîtres, dans la dernière lettre du livre, adressée à Papirius Paetus : « Moi, rien de cela ne m’a ému dans ma jeunesse, et encore moins maintenant que je suis vieux ». Il écrit aussi à Tiron, au livre 16 : « c’est avec peine qu’on évite le froid sous les toits eux-mêmes et dans les villes quand on est affaibli par la maladie : on écarte d’autant moins facilement les injures du temps en mer et sur les routes ». Tite-Live, au livre 6 : « il n’était pas facile de pouvoir faire face à une telle multitude, même désarmée – et armée, encore moins ». On a un argument a minori * Lambin donne deux exemples d’arguments a fortiori : ce qui est vrai pour le plus petit vaut pour le plus grand (argument a minori ad maius), et inversement (argument a maiori ad minus). Ce type d’argument était déjà utilisé par Landino (commentaire du v. 53 de l’ars) ou Denores (commentaire des v. 55-56) et, avant eux, dans les scolies médiévales Vindobonensia v. 57, 63, 64). Voir sur ce point Christoph Pieper, « Horatius praeceptor eloquentiae. The Ars Poeticain Cristoforo Landino's Commentary », art. cit., p. 226 et note 15. Ce type d’argument était également utilisé dans les manuels de théorie du droit – et c’est encore le cas aujourd’hui : voir Stefan Goltzberg, Théorie bidimensionnelle de l'argumentation juridique : présomption et argument a fortiori, Bruxelles, Bruylant, 2012., qui se formule ainsi : si ce qui semblait devoir être assez durable et ne pas pouvoir se consumer facilement avec le temps est finalement détruit par celui-ci : les mots ne devraient-ils pas l’être davantage ? On peut avoir d’autre part l’argument a maiori et qui se formule ainsi : les œuvres des rois ne sont pas éternelles, combien les mots le sont encore moins ! »

[69] Nedum sermonum stet honos] nimis pingues sunt ii, qui hic censent addendam negationem, & legendum, nedum haud sermonum. nam haec uox suapte ui, ac natura negat, ut apud M. Tullium lib. epist. ix. ad Pap. Paetum, in ultima libri epist. Me uero nihil istorum, ne iuuenem quidem mouit unquam, nedum senem. [Fam., IX, 26] Idem ad Tiron. lib. xvi. uix in ipsis tectis, & oppidis frigus infirma ualetudine uitatur : nedum in mari, & uia sit facile abesse ab iniuria temporis. [Fam., XVI, 8] T. Liuius lib. 6. & aegre inermem tantam multitudinem, nedum armatam sustinere posse. [Hist., VI, 7] Est autem argumentum a minori hoc modo, Si, quae diuturniora uidebantur esse debere, neque a uetustate facile consumi posse, ea tamen <supprimé><extinguit> exstinguit uetustas : quanto magis uerba ? potest & esse a maiori, hoc modo, opera regum non sunt sempiterna : quanto minus uerba ?

[69] Grâce] χάρις, charme, élégance ; ou bien prends « grâce » dans le sens d’une métaphore du crédit que les hommes accordent.

[69] gratia] χάρις. lepos, uenustas. uel gratiam accipe, ut sit translatum ab hominum gratia.

[72] Entre les mains de qui] au pouvoir de qui. Cicéron, dans l’Orateur parfait : « L’usage du discours, je l’ai concédé au peuple ; ma science, je l’ai gardée pour moi ». Et c’est « droit » qu’il faut lire d’après l’autorité de tous les manuscrits, non « poids ».

[72] Quem penes] in cuius potestate est. M. Tullius in Orat. perf. usum loquendi populo concessi, scientiam mihi reseruaui. ius. [Or., 48] autem legendum ex auctoritate omnium ueterum codicum non uis.

[73] Les hauts faits, etc.] les hauts faits sont décrits en vers héroïques : on appelle ce genre « épopée », d’où vient le qualificatif de poètes « épiques », comme nous l’avons dit plus haut à l’épître 2 du livre 2 * Commentaire de Lambin de l’épître II, 2, 59 (1561, p. 466) : Carmine]heroico, quod epos appellat saty. x. lib. 1. forte epos acer, ut nemo Varius ducit. (Serm., I, 10, 43)ex quo epici poetae nominantur, qualis Homerus, Antimachus, Apollonius, Ennius, Virgilius, & infra eadem epist. Carmina compono, hic elegos. (Epist., II, 2, 91) alias pro quouis carmine, ut Od. xiiii. epod. Inceptos olim promissum carmen iambos(Epod., 14, 7). .

[73] Res gestae, &c.] res gestae describuntur uersibus heroicis : quod genus epos appellant : ex quo poetae epici nominantur, ut supra diximus ad epist. ii. lib. 2. [ad Epist., 2, 2, 59]

[74] Avec quel rythme on pouvait écrire] c’est-à-dire, avec quel mètre, quel genre de poème, avec quels pieds, comme dans cette même épître, plus loin : « Mais vos ancêtres ont vanté chez Plaute les rythmes et les bons mots ».

[74] Quo scribi possent numero] id est, quo metro, quo carminis genere, quibus pedibus, ut hac epist. inf. At uestri proaui Plautinos & numeros, & Laudauere sales. [Ars, 270]

[74] Homère] de qui vient l’expression : « chant méonien ». Ci-dessus, ode 6 du livre 1: « sous les auspices du chant méonien ». [B] Ou bien, comme d’autres le préfèrent * Il s’agit notamment de Jean Passerat ; voir le commentaire de Lambin sur ce vers, ajouté dans la deuxième édition : 1567, p. 22 B : sic omnes quidem habent libri, sed Io. Passeratius legendum existimat aliti, neque probat uulgatam interpretationem. « sous les auspices », accordé * Au datif. avec Varius.]

[74] Homerus] a quo Maeonium carmen dicitur. supra Od. vi. lib. 1. Maeonii carminis alite. [Carm., I, 6, 2] Seu, ut quidam malunt, aliti, ut referatum ad Varium.

[75] L’union de deux vers inégaux] élégiaques, comme il les appelle deux vers plus bas. [B] Sosipater cite ce passage au livre 2 des Institutions grammaticales * Nous avons consulté l’édition de Fabricius : Fl. Sosipatri Charisii Artis grammaticae libri quinque, Bâle, Froben, 1564, p. 222. Parrhasius fit imprimer les Institutions grammaticales de Flavius Sosipater Charisius à Naples en 1532 :   Fl. Sosipatri Charisii,... Institutionum grammaticarum libri quinque, ab A. Jano Parrhasio olim inuenti…, Naples, J. Sulsbachium, 1532. L’ouvrage de Charisius a ensuite connu plusieurs rééditions, et il fait partie des Grammatici Latini regroupés par H. Keil : Cambridge, Cambridge University Press, 2009, vol I, p. 1-296. et il indique que le grammairien Scaurus * Quintus Terentius Scaurus est un grammairien romain de la première moitié du IIe s. ap. J.-C. Il aurait été grammaticus sous le règne de l’empereur Hadrien (et peut-être même le professeur de l’empereur lui-même). Scaurus est l'auteur d'un Ars grammatica et d'autres traités de grammaire, ainsi que de commentaires sur Horace, Plaute et Virgile. Son De orthographia, a été publié dans le volume des Grammatici Latini consacré à l’orthographe (éd. citée de H. Keil, vol. 7, p. 1-36). a noté dans son commentaire à l’Art poétique pour ce passage : « il a inventé un adverbe ».]

[75] Versibus impariter iunctis] elegis, ut tertio ab hinc uersu appellat. profert hunc locum Sosipater lib. 2. grammaticarum institutionum & refert, Scaurum grammaticum commentariis in artem poëticam ad hunc locum notasse, aduerbium figurauit. [Ars grammatica, II (éd. 1564, p. 222)]

[75] La plainte d’abord] ode 33 du livre 1 : « Albius, ne te désole pas trop en pensant à la cruelle Glycère, ne te répands point en élégies plaintives au motif qu’un plus jeune t’éclipse, malgré les belles promesses ».

[75] querimonia primum] Ode xxxiii. lib. 1. Albi ne doleas plus nimio memor Immitis Glycerae, neu miserabileis Decantes elegos, quod tibi iunior Laesa praeniteat fide. [Carm., I, 33, 1]

[76] La formule d’un vœu exaucé] des choses agréables, souhaitables et favorables, car ce qui nous arrive selon nos désirs est agréable et doux.

[76] uoti sententia compos] res laetae, optatae, & secundae : nam, quae nobis ex animi sententia eueniunt, laeta sunt, ac iucunda.

[79] Archiloque (…) qui lui est propre] [B] c’est-à-dire,] Archiloque est l’inventeur du poème iambique et, le premier [B], il a utilisé ses iambes pour médire, ou bien, armé de ses iambes], il a écrit contre Lycambès et sa fille, comme plus haut dans l’ode 6 du livre des Épodes. Caius Velleius Paterculus : « On ne peut trouver aucun homme qui ait été à la fois l'inventeur d'un genre et l'auteur le plus parfait en ce genre si ce n'est Homère et Archiloque ».

[79] Archilochum proprio] id est, Archilochus carminis Iambici inuentor, & princeps, iambos suos ad maledicentiam contulit, uel iambis suis armatus scripsit in Lycamben socerum, & eius filiam. ut supra Od. vi. epod. [Epod., 6, 13] C. Vell. Paterc. neque quenquam alium, cuius operis primus auctor fuerit, in eo perfectissimum, praeter Homerum, & Archilochum reperiemus. [Hist., I, 5, 2]

[80] Ce pied] [B] l’iambe. Mais Turnèbe, au livre 9 de ses Adversaria, interprète « pied » comme le vers iambique * En effet, à la toute fin du livre IX des Aduersaria, Turnèbe écrit :  Et infra apud Flaccum : Fortunam Priami cantabo, & nobile bellum. Sequitur enim continuo, Quid dignum tantum feret, hic promissor hiatu ? Archilochum, autem, proprio rabies armauit iambo, hunc sensum complectitur , Archilochum ad maledicta & conuitia usum esse suo iambo, is est uersu Iambico archilochio ; Paris, Buon, 1564, f. 181 v°..]

[80] Hunc pedem] iambum. Turnebus tamen lib. 9. Aduersaria pedem interpretatur versum Iambeum. [Aduersaria, IX, p. 181 (éd. 1564)]

[80] Les brodequins] de la comédie. Plus bas : « en vers dignes, ou presque, du brodequin ».

[80] socci] comoediae. infra , prope socco Dignis carminibus. [Ars, 90]

[80] Les hauts cothurnes] de la tragédie. Ci-dessus, ode 1 du livre 2 : « tu reprendras ta noble tâche sur le cothurne cécropien » et plus bas: « et il enseigna à parler d’une grosse voix et à monter sur le cothurne ».

[80] grandesque cothurni] tragoediae. supra Od. i. lib. 2. grande munus Cecropio repetes cothurno. [Carm., II, 1, 11] & infra , Et docuit magnumque loqui, nitique cothurno. [Ars, 280]

[81] Propre aux discours alternés] au dialogue et aux échanges verbaux. Ainsi Aristote dans laPoétique : μάλιστα γὰρ λεκτικὸν τῶν μέτρων τὸ ἰαμβεῖόν ἐστι. σημεῖον δὲ τούτου. πλεῖστα γὰρ ἰαμβεῖα λέγομεν ἐν τῇ διαλέκτῳ πρὸς ἀλλήλους [B], c’est-à-dire, le poème iambique est, de tous les mètres, le plus adapté à l’échange ou au dialogue ; l’argument en est que nous utilisons plusieurs vers iambiques dans la conversation quotidienne. « Discours alternés » : il faut comprendre, des propos que l’on tient alternativement, c’est-à-dire, qui ne sont pas toujours développés en continu par une seule personne, mais tantôt par l’une, tantôt par l’autre, ou bien tantôt par l’une ou l’autre chacune son tour. En effet, « alterné » renvoie à quelque chose qui n’est pas continu, mais qui est interrompu par une personne ou un événement qui intervient, comme la mort alternée de Castor et Pollux ou l’alternance des époques, des années, et autres choses semblables].

[81] Alternis aptum sermonibus] dialogis, & sermonibus mutuis. sic Aristoteles περὶ ποιητικῆς. μάλιστα γὰρ λεκτικὸν τῶν μέτρων τὸ ἰαμβεῖόν ἐστι. σημεῖον δὲ τούτου. πλεῖστα γὰρ ἰαμβεῖα λέγομεν ἐν τῇ διαλέκτῳ πρὸς ἀλλήλους. [Poet., 1449a 25] i. e., maxime autem omnium metrorum, ad locutionem, seu ad sermonem aptum est, carmen iambeum : cuius rei argumentum est, quod plurimos uersus iambeos usurpamus, in sermone quotidiano. Alternos sermones autem intellige, qui alternatim habentur, hoc est, non semper neque continenter ab uno, sed nunc ab hoc, nunc ab illo : seu nunc ab uno, nunc ab altero uicissim. hoc enim significat alternum, nempe quod non est continuum, sed aliqua aut persona, aut re interposita interruptum : ut alterna mors Castoris & Pollucis, alternis temporibus, alternis annis, & similia.

[82] Et dominant le bruit du public] parce que les spectateurs n’arrêtent pas de crier et de faire du bruit, charmés par les vers iambiques.

[82] & populareis Vincentem strepitus] quia spectatores uociferari, & strepere desinunt, uersibus iambicis delectati.

[82] Né pour l’action] c’est-à-dire, pour les pièces, que l’on appelle δράματα [drames] * Voir Poétique 1448 a 28 : Ὅθεν καὶ δράματα καλεῖσθαί τινες αὐτά φασιν, ὅτι μιμοῦνται δρῶντας (C’est ce qui, au dire de certains, a fait appeler leurs œuvres des drames, parce qu’ils imitent des personnages agissant) ; traduction citée de J. Hardy., parce que l’iambe possède une puissance qui pousse à l’action. Aristote le qualifie de πρακτικὸν [propre à l’action] * Voir Poétique, 1459 b 38 : τὸ δὲ ἰαμβεῖον καὶ τετράμετρον κινητικὰ καὶ τὸ μὲν ὀρχηστικὸν τὸ δὲ πρακτικόν (au contraire le vers iambique et le tétramètre trochaïque sont mouvementés et propres l’un à la danse, l’autre à l’action) ; traduction citée de J. Hardy. Aristote utilise fréquemment cet adjectif dans la Politique : en 1254 a, dans la formule célèbre qui définit l’esclave : κτῆμα δὲ ὄργανον πρακτικὸν καὶ χωριστόν (un objet de propriété est un instrument ordonné à l’action et séparable ; traduction citée de J. Aubonnet) ; en 1324 a, pour qualifier la vie « politique », par opposition à la contemplation : ἀμφισβητεῖται δὲ παρ᾽ αὐτῶν τῶν ὁμολογούντων τὸν μετ᾽ ἀρετῆς εἶναι βίον αἱρετώτατον πότερον ὁ πολιτικὸς καὶ πρακτικὸς βίος αἱρετὸς ἢ μᾶλλον ὁ πάντων τῶν ἐκτὸς ἀπολελυμένος, οἷον θεωρητικός τις (Mais ceux-là mêmes, qui admettent que la vie vécue dans la vertu est la plus désirable, contestent le point suivant ; trad. citée de J. Aubonnet) ; en 1325 b pour qualifier la vertu : Δεῖ δ᾽ οὐ μόνον ἀρετὴν ἀλλὰ καὶ δύναμιν ὑπάρχειν, καθ᾽ ἣν ἔσται πρακτικός (encore faut-il qu’il ait non seulement la vertu, mais aussi la capacité qui lui permette d’agir ; trad. citée de J. Aubonnet), etc..

[82] natum rebus agendis] id est, fabulis, quae appellantur δράματα  : [Poet., 1448 a 28] uel quia iambus uim habet excitandi ad actionem. Aristoteles πρακτικὸν appellat. [Poet., 1460 a 1]

[83] La lyre] les vers lyriques.

[83] fidibus] uersibus lyricis.

[84] Et le cheval premier au concours] qui a vaincu à la course ; comme il a dit « le pugiliste vainqueur », de même « le cheval  premier [B] au concours] ».

[84] equum certamine primum] qui cursu uicit. ut dixit pugilem uictorem : ita equum certamine primum.

[85] Et les soucis des jeunes gens] les amours, les fêtes, les repas, les plaisanteries.

[85] & iuuenum curas] amores, comissationes, conuiuia, iocos.

[86] Respecter le rôle dédié, etc.] celui qui ne sait pas respecter les rôles de chaque poème ni les fonctions que la nature elle-même lui a attribuées, et qui ne peut pas adapter ses vers aux formes des œuvres, qui sont diverses et multiples, en fonction de la nature et de la dignité de chacune, est indigne du nom de poète. Et ce « rôle » peut être compris comme la fonction, la charge, le statut de chaque personnage. Un exemple nous est proposé ici-même : « Télèphe et Pélée », etc. [B] « Dédié », c’est-à-dire διατεταγμένας, distinct, propre, spécifique. Voir l’ode 3 du livre 1 : « le séjour dédié aux âmes pieuses », etc.]

[86] <supprimé><Descriptas>Discriptas seruare uices, &c.] qui suas cuiusque poematis parteis, & munera ab ipsa natura attributa seruare nescit, & qui ad operum formas, quae sunt uariae, & multiplices, uersus accommodare pro cuiusque dignitate, ac natura non potest, indignus est nomine poetae, potest & illud uices intelligi de cuiusque personae officio, & munere, & decoro. cuius rei exemplum subiicitur ibi, Telephus, & Peleus, &c. discriptas autem, id est, διατεταγμένας, distinctas, distributas, diuisas. sic Od. 3, lib. 1. [Carm., II, 13, 23] , sedesque discriptas piorum, &c.

[84] Et les couleurs des oeuvres] l’aspect, la forme et la variété des oeuvres. [B] Il parle ainsi de la couleur de la vie dans la satire 1 du livre 2 : « Quelle que soit la couleur de ma vie, j’écrirai », et épître 17 du livre 1 : « Toute couleur, toute situation, toute fortune convenait à Aristippe ».] * Voir l’article de C. Lévy, « la notion de color dans la rhétorique latine. Cicéron, Sénèque le Rhéteur, Quintilien », Couleurs et matières dans l’Antiquité : textes, techniques et pratiques, éd. A. Rouveret, S. Dubel, V. Naas, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2006, p. 185-188.

[86] operumque colores] operum species, & formas, & uarietates. sic uitae colorem dixit sat. 1. lib. 2. quisquis erit uitae , scribam, color [Serm., II, 1, 60] . & epist. 17. lib. 1. Omnis Aristippum decuit color, & status, & res [Epist., I, 17, 23] .

[88] Fausse honte] elle est mauvaise et condamnable, la honte de celui qui a honte d’apprendre plutôt que de ne pas savoir.

[88] pudens praue] pudor eius est uitiosus, ac reprehendendus, quem discere pudet potius, quam nescire.

[89] [Ne veut pas] ne doit pas, οὐ βούλεται.]

<supprimé>< [89] non uult]non debet, οὐ βούλεται . >

[91] Le festin de Thyeste] sujet tragique, dont je parle ailleurs.

[91] coena Thyestae] argumentum tragicum, de quo alibi. [ad Carm., I, 6, 8 ] [ad Epod., 5, 86 ]

[92] Chaque, etc.] qu’on donne à chaque poème un sujet qui soit le sien : il faut traiter la matière propre et spécifique à chaque poème.

[92] Singula, &c.] suus cuique carmini locus detur : suo quaeque materia carmine, & proprio tractetur.

[93] Parfois cependant la voix, etc.] comme dans la satire 4 du livre 1 : « Mais un père s'irrite violemment parce que son fils, fou d'une courtisane, etc. ». Il ne sera pas inutile de comparer le passage en question avec celui-là.

[93] Interdum tamen & uocem, &c.] ut sat. iiii. lib. 1. at pater ardens Saeuit, quod meretrice nepos insanit amica Filius, [Serm., I, 4, 48] &c. quem locum cum hoc conferre non erit inutile.

[94] Réprimande] gronde fortement, comme plus haut : « déchaîne sa fureur » pour « s’emporte gravement », dans l’épître 1 du livre 1 à Julius Florus, et dans la satire 3 du livre 2, à « raconte dans le détail ».

[94] delitigat] acriter litigat, ut supra desaeuit, pro ualde saeuit, epist. ad Iul. Florum 1. lib. 1. [Epist., I, 3, 14] & sat. iii. lib. 2. denarrat. [Serm., II, 3, 315]

[95] En un langage pédestre] humbre et comique, πεζῷ λόγῳ.

[95] sermone pedestri] humili, & comico, πεζῷ λόγῳ .

[96] Télèphe et Pélée, lorsque pauvres] * Ce lemme fait partie des rares passages que Muret commente dans son édition de 1555 (f. x 2) ; il cite, comme Lambin après lui, les Variae lectiones de Vettori (mais sans en remettre en question la lecture), Aristophane et Timoclès (dans les Deipnosophistes d’Athénée). Les citations sélectionnées par les deux érudits sont les mêmes. il faut sous-entendre le verbe « est », et lire « lorsque », non « pourquoi ». Il montre, avec l’exemple des personnages tragiques Télèphe et Pélée, qu’on utilise parfois dans les tragédies un langage comique et humble. L’idée de ce passage est la suivante : Télèphe et Pélée, au moment où ils se trouvent l’un et l’autre exilés et démunis, cessent d’utiliser des termes ampoulés, des mots plus longs et développés que ceux qu’utilise le vulgaire, s’ils veulent émouvoir le spectateur et susciter chez lui la pitié avec leur voix et leurs larmes. Piero Vettori explique ce passage autrement, dans ses Livres de lectures variées , livre 14 * P. Vettori, V ariarum lectionum libri XXV, Florence, L. Torrentino, 1553, livre XIV, chapitre 2, p. 204. , mais je ne suis pas du tout d’accord avec lui et je ne peux nullement accepter son explication : «  proiicere ampullas , parler haut ». En effet, que signifie proiicere, si ce n’est « rejeter loin de soi », « écarter » et « repousser » ? Pour cela, les Grecs disent προϊέναι. Catulle, dans les Noces de Pélée : « Thésée décida de se sacrifier lui-même pour sa chère Athènes, etc. » * Traduction de G. Lafaye, Catulle, Poésies, texte établi et traduit par G. Lafaye, revu par S. Viarre et J.-P. Néraudau, Paris, Les Belles Lettres, 2012, p. 111.. Le même à Camerius : « tu perdras tous les bénéfices de ton amour » * Traduction citée de G. Lafaye, p. 69. . Virgile, Énéide 6 : « ceux qui, sans être coupables de quelque crime, se sont eux-mêmes donné la mort ; ayant détesté la lumière, ils ont rejeté le souffle de leur vie » * Traduction J. Perret, Énéide, tome II, livres V-VIII, Paris, Les Belles Lettres, 2007, p. 58.. Cicéron, Pour Caius Rabirius : « et moi, à qui la liberté de tous les citoyens avait été si chère, je n'aurais pas sacrifié la mienne ». Lucrèce, au livre 5 : « Et l’enfant ? Comme un marin par les flots cruellement / rejeté, il gît par terre, nu » * Traduction citée de J. Kany-Turpin, p. 327.. Horace, satire 3, livre 2 : « lorsqu'il commande aux esclaves de jeter son or au cœur de la Libye », et satire 7 du livre 2 : « toi, quand tu déposes tes insignes, etc. ». Quant à Télèphe, j’en ai dit quelques mots plus haut, à l’épode 17, mais en ce qui concerne ce passage, les tragédies ont rendu célèbre son indigence. Timoclès en iambes, ὢν γὰρ μὲν μένης, Πτωχότερον αὑτοῦ καταμαθών τὸν Τήλεφον Γενόμενον, τὴν πενίαν ῥᾷον φέρει [B], c’est-à-dire, car celui qui est pauvre, après avoir compris que Télèphe était devenu plus pauvre que lui, supporte plus facilement la pauvreté]. Aristophane, Nuées : σὺ δὲ γ’ εὖ πράττεις. Καί τοι πρότερόν γ’ ἐπτώχευες Τήλεφος εἶναι Μυσὸς φάσκων [B], c’est-à-dire, toi, tu vas bien, maisil n'y a pas longtemps, tu mendiais en disant : « Je suis Télèphe le Mysien »]. Sur le même personnage, va voir la citation de Pindare et sa traduction, ode 7 du livre 3, au passage suivant : « Il raconte que Pélée manqua devenir la proie du Tartare ». On peut maintenant ajouter à cela, du même poète, les vers qui se trouvent dans les Pythiques, ode 3, où il montre qu’aucun bonheur humain n’est stable et dit que même Pélée et Cadmos, qui connurent parfois une parfaite félicité, ne purent accomplir tout le cours de leur vie sans heurt ni malheur. En effet, alors que Cadmos et Pélée avaient épousé, l’un Harmonie et l’autre Thétis, et que les dieux immortels avaient même assisté aux noces de chacun d’entre eux, le sort malheureux des trois filles du premier, Sémélée, Agavé et Ino, le frappèrent et l’affligèrent si gravement qu’il fut transformé en serpent ; le second, après avoir perdu son fils Achille, passa une vie démunie et misérable sur l’île de Cos et trouva la mort dans une douleur et une souffrance morales immenses. Je ne note pas ici les mots de Pindare ; que celui qui les souhaite aille les chercher à la source même * Grifoli renvoie au même passage des Pythiques (3, v. 86-89), qu’il cite en grec et qu’il traduit (1555, p. 1156)..

[96] Telephus, & Peleus, cum pauper] subaudiendum uerbum est, & legendum cum, non cur. probat autem exemplo personarum tragicarum Telephi & Pelei, nonnunquam in Tragoediis sermonem comicum, & humilem adhiberi. est autem haec horum uerborum sententia, Telephus, & Peleus, quo tempore uterque in <supprimé><exilio>exsulio, atque in egestate uersatur, uerborum ampullas, & uerba productiora, ac longiora, quam quibus uulgus utitur, omittit, ac remouet, si uult spectatoribus misericordiam uoce, & lacrymis commouere. P. Victorius hunc locum aliter explicat Variarum lectionum lib. xiv. sed ualde ab eo dissentio, neque mihi ullo pacto probari potest illa explicatio, proiicere ampullas, [Var. Lect., XIV, 2, p. 154 (éd. 1582)] magna loqui. quid enim aliud est proiicere, quam procul a se reiicere, amittere, ac repellere ? quod Graeci προϊέναι dicunt. Catullus de nupt. Pelei, ipse suum Theseus pro caris corpus Athenis Proiicere optauit potius, [Carm., 64, 81] &c. Idem ad Camerium, Fructus proiicies amoris omnes. [Carm., 55, 19] Virgilius Aen. vi. qui sibi lethum Insontes peperere manis, lucemque perosi Proiecere animas. [Aen., VI, 434] M. Tullius pro C. Rab. neque ego, cui omnium ciuium libertas carissima fuisset, meam proiecissem. [Rab. Posth., 12] Lucretius lib. 5. Tum porro puer, ut saeuis proiectus ab undis Nauita, nudus humi iacet. [Nat. Rer., V, 222] Horatius sat. iii. lib. 2. qui seruos proiicere aurum In media iussit Lybia. [Serm., II, 3, 100] & saty. vii. lib. 2. Tu cum proiectis insignibus, [Serm., II, 7, 53] &c. De Telepho autem pauca quaedam supra leuiter attigi Od. xvii. epod. [Ad Epod., 17, 8] sed, quod ad hunc locum attinet, Telephi mendicitatem nobilitarunt tragoediae. Timocles in Iambicis, ὢν γὰρ μὲν μένης, Πτωχότερον αὑτοῦ καταμαθών τὸν Τήλεφον Γενόμενον, τὴν πενίαν ῥᾷον φέρει [Deipn., VI, 223c] , id est, nam qui pauper est, posteaquam intellexit Telephum factum esse se pauperiorem, paupertatem fert facilius . Aristophanes νεφέλ. σὺ δὲ γ’ εὖ πράττεις. Καί τοι πρότερόν γ’ ἐπτώχευες Τήλεφος εἶναι Μυσὸς φάσκων [Nub., 922] , id est, Tu autem, rem tuam bene geris. atqui antea mendicabas, cum te Telephum miserum esse diceres . de eodem uide, quae protulimus ex Pindaro, & eius interprete Od. vii. lib. 1. ad illum locum, Narrat poene datum Pelea Tartaro. [Ad Carm., III, 7, 17] quibus libet nunc addere ex eodem poeta, quae extant εἴδ. γ. πυθ. [Pyth., 3, 86] ubi ille ostendens, nullam esse stabilem felicitatem in rebus humanis, ait ne Pelea quidem, & Cadmum, quorum res fuerant aliquando admodum secundae, cursum uitae perpetuum sine offensione, & calamitate conficere potuisse. nam, cum Cadmus Harmoniam, Peleus Thetida uxores duxissent, & utriusque nuptiis etiam Dii immortales interfuissent, illum trium filiarum, Semelae, Agauae, Inonis miserabiles casus ita grauiter perculerunt, atque afflixerunt, ut in anguem uersus sit : hic amisso filio Achille, in Co insula uitam inopem, & miseram traduxit, mortemque cum summo animi dolore, & cruciatu oppetiit. Verba Pindari non ascribam. petat, qui uolet, ex ipso fonte.

[97] [B] Il renonce aux mots ampoulés et d’un pied et demi] c’est-à-dire, il écarte loin de lui et évite les termes enflés, grandiloquents, emphatiques et boursouflés, pompeux, pleins de jactance et de vent, ou trop ornés et éloignés de l’usage habituel, soit parce que ce sont de larges ampoules * Une ampoule est au départ une sorte de petite amphore au ventre bombé. (d’où est peut-être tiré leur nom), soit à cause du son que l’eau fait lorsqu’elle sort de l’ampoule. Voir bien d’autres éléments à ce sujet au vers : « Si l’art tragique devient furieux et s’ampoule », épître 3, livre 1 * Denores cite le même passage d’Horace (1555, p. 1219).. Et « des mots d’un pied et demi » : comprendre trop développés et longs, comme le sont ceux d’un pied et demi, que d’autres interprètent comme « tout enflés » et « boursouflés » * Parrhasio par exemple note : sexquipedalia, longa praeter mensuram, id est gloriosam & tumidam orationem (1531, f. 30 r°) ; Maggi explique également uerba sexquipedalia, id est turgida, ac inflata (1550, p. 340), ou encore Turnèbe : sesquipedalia uerba apud Flaccum non tam intelligo longa & extensa, quam turgida & inflata ac praetumida (Adversariorum tomus primus, op. cit., 1564, f. 135 v°). Lambin pense sans doute surtout à ce dernier..]

[97] Proiicit ampullas et sesquipedalia] id est, longe a se reiicit, & omittit uerba tumida, grandia, ampla atque inflata, magnifica, iactantiae & venti plena : seu nimis ornata, & ab usu communi remota : uel quod ampullae amplae sunt, unde fortasse nomen traxerunt : uel propter sonitum, quem aqua ex ampulla effluens mittit. lege hac de re plura ad illum uersum,An tragica desaeuit, & ampullatur in arte, &c. epist. 3. lib. 1. [Epist., I, 3, 14] sesquipedalia uerba autem, intellige nimium producta, & longa : qualia sunt sesquipedalia : alii praetumida, & inflata interpretantur.

[98] [B] S’il s’inquiète que le cœur du spectateur] soit touché] [B] s’il cherche à] affecter [B] l’âme du spectateur], à l’émouvoir. Cicéron, à Atticus, livre 2 : « les menaces que l’on m’oppose ne me touchent que peu ».

[98] Si curat cor spectantis tetigisse] si studet animum spectatoris affecisse, commouisse. Cicero ad Atticum lib. 2. minae, quae mihi proponuntur, modice me tangunt. [Att., II, 19]

[99] Qu’ils soient doux] il ne faut pas confondre beau et doux. On peut le comprendre par la comparaison avec la beauté féminine. En effet, certaines femmes sont belles, mais sans saveur ni agrément, sans charme ni attraits, alors que d’autres sont moins belles, mais font valoir leur saveur, leur charme et leurs attraits * Sur cette formule et ses interprétations humanistes, voir l’article de Virginie Leroux : « Nos satis est pulchra esse poemata ; dulcia sunto (Art poétique, 99) : fortune d’un précepte horatien dans les Poétiques néo-latines », La Douceur dans la pensée moderne, éd. Laurence Boulègue, Margaret Jones et Florence Malhomme, Paris, Classiques Garnier, 2016, p. 41-59 ; j’adapte ici la traduction que V. Leroux propose du commentaire de Lambin (p. 50). Comme Grifoli (1555, p. 1156 et traduction de V. Leroux, ibid., p. 48), et nourri également du commentaire d’Estaço qui cite Denys d’Halicarnasse (Composition stylistique VI, 11, 2 ; 1553, f. 25 r°), Lambin favorise ici une lecture éthique du lemme, où le charme (et le jugement personnel qu’il implique) l’emporte sur la beauté (et ses règles canoniques), en reprenant le paradigme de la beauté féminine et de la séduction qu’elle exerce. Lambin ajoute aux termes suauitas et lepos déjà utilisés par Grifoli pour développer dulcia, celui d’illecebra, qui renforce la connotation érotique de suauitas d’après Hermogène (Les Catégories stylistiques du discours, Idea, 330-339, cité par V. Leroux, ibid., p. 50). Voir également le commentaire d’Estaço qui distingue aussi pulchra et dulcia, en se référant notamment à des catégories aristotéliciennes ; sur ce point, voir V. Leroux, ibid., p. 52-53, et M. Mañas Núñez, « Los comentarios de Aquiles Estacio al Ars Poetica de Horacio »,   art. cit., p. 165. Sur le doux à la Renaissance, voir les articles de M. Huchon, « Le doux dans les rhétoriques et poétiques françaises du XVIe s. », Le doux aux XVIe et XVIIe s. Écriture, esthétique, politique, spiritualité, éd. M.-H. Prat, P. Servet, Cahiers du GADGES, n°1, 2003, p. 9-28 et V. Montagne, « Le ̔De suaui dicendi forma’de Jean Sturm : note sur la douceur du style à la Renaissance », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, vol. 66, n°3, 2004, p. 541-563. .

[99] dulcia sunto] aliud est pulchrum, aliud dulce. licet hoc ex similitudine formae muliebris intelligere. sunt enim quaedam mulieres formosae illae quidem, sed insuaues, & iniucundae, sine lepore, & illecebra : aliae minus formosae, sed suauitate, & lepore, atque illecebra commendatae.

[100] [B] Voudront] certains livres anciens ont « veulent ».]

[100] uolent,] quidam libri ueteres habent, uolunt.

[100] Qu’ils conduisent] qu’ils poussent ou mènent, épître à Auguste : « Il me semble qu’il pourrait marcher sur la corde raide, le poète, etc. ».

[100] agunto] impellunto, aut ducunto epist. ad Augustum , Ille per extentum funem mihi posse uidetur Ire poeta, &c. [Epist., II, 1, 210]

[102] Si tu veux que je pleure] ainsi Cicéron, Sur l’Orateur, à son frère Quintus, livre 2 : « c’est qu’il est impossible à l’auditeur de pleurer, de haïr, de détester, de craindre, de se laisser aller aux larmes et à la pitié, si de toutes les passions que l’orateur veut communiquer aux juges, il n’est lui-même imprégné et pénétré » * Traduction François Richard, Cicéron, De l’Orateur (de oratore), Paris, Garnier, 1932., et la suite, qui correspond bien au passage ici en question. Ainsi, Aristote, livre 3 de la Rhétorique : συνομοιοπαθεῖ ἀεὶ ὁ ἀκούων τῷ παθητικῶς λέγοντι, c’est-à-dire, l’auditeur ressent toujours la même émotion que celle qui émeut l’orateur. [B] Voir aussi Platon, dans son dialogue intitulé Ion, ou sur l’Iliade, où il montre longuement que les poètes prononcent leurs poèmes sous l’effet d’un souffle divin, en tant que messagers des dieux, et que ceux qui récitent ou jouent ces poèmes (ceux que les Grecs appellent rhapsodes) sont les messagers de ces messagers, qui, lorsqu’ils récitent un passage plein de colère ou de pitié ou d’un autre sentiment semblable, sont eux-mêmes touchés de la même manière et font naître dans le cœur des auditeurs le même sentiment ; ainsi Platon : ἐγὼ γὰρ ὅταν ἐλεεινόν τι λέγω δακρύων ἐμπίπλανταί μου οἰ ὀφθαλμοί· ὅταν τι φοβερὸν ἢ δεινὸν ὀρθαὶ αἰ τρίχες ἲσταναι ἀπὸ τοῦ φόβου καὶ ἡ καρδία πηδᾷ : « quand je dis quelque chose de pathétique, mes yeux se remplissent de larmes ; quand c’est quelque chose de terrible et d’effrayant, mes poils se hérissent de peur et mon cœur s’emballe ». On peut, si on le souhaite, lire la suite chez Platon, car elle correspond tout à fait au passage en question.]

[102] si uis me flere] sic M. Tullius de Oratore ad Quintum fratrem lib. 2. neque fieri potest, ut doleat is, qui audit, ut oderit, ut inuideat, ut pertimescat aliquid, ut ad fletum, misericordiamque deducatur, nisi omnes ii motus, quos orator adhibere uolet iudici, in ipso oratore impressi esse, atque inusti uidebuntur, [De orat., II, 45] &c. quae deinceps sequuntur. nam ad hunc locum ualde pertinent. sic Aristoteles lib. 3. de arte dicendi. συνομοιοπαθεῖ ἀεὶ ὁ ἀκούων τῷ παθητικῶς λέγοντι. [Rhet., III, 7, 4] id est, similiter semper afficitur is, qui audit, atque is, qui affectus commouet dicendo. Sic & Plato in eo dialogo, qui inscribitur Ion, ἢ περὶ ἰλιὰδος, ubi multis uerbis ostendit & poetas afflatu diuino concitatos sua poëmata edere, tanquam deorum interpretes, & recitatores poëmatum seu actores, quos rhapsodos appellant Graeci, esse interpretum interpretes, quia cum recitant aliquem locum iracundiae, aut misericordiae, aut similis alicuius affectus plenum, & ipsi similiter afficiuntur, & in animis auditorum similem affectum gignunt. sic Plato : ἐγὼ γὰρ (inquit Ion) ὅταν ἐλεεινόν τι λέγω δακρύων ἐμπίπλανταί μου οἰ ὀφθαλμοί· ὅταν τι φοβερὸν ἢ δεινὸν ὀρθαὶ αἰ τρίχες ἵσταναι ἀπὸ τοῦ φόβου καὶ ἡ καρδία πηδᾷ: [Ion, 535 c] Cum enim ego aliquid miserabile loquor lacrymis mihi complentur oculi : cum aliquid formidolosum, aut horribile, pili metu arriguntur, & cor palpitat. Cetera legat qui uolet apud Platonem. Valde enim ad hunc locum pertinent.

[103] Alors Télèphe, Pélée, vos infortunes me toucheront] ici, il faut mettre une ponctuation forte avant « Alors », c’est-à-dire, lorsqu’en premier tu te lamenteras, toi Télèphe, ou toi, Pélée, tes infortunes me tireront des larmes ; alors, tes malheurs m’affecteront. La suite ci-dessous : « si tu dis mal ton rôle ». [B] Certains exemplaires ont « toucheraient ».]

[103] tunc tua me infortunia laedent, Telephe, uel Peleu] hic est locanda interpunctionis nota, hoc modo, Tunc, id est, cum ipse primus dolebis, o Telephe, uel Peleu, tua infortunia mihi lacrymas excutient : tunc me molestia afficient. sequitur deinceps, male si mandata loqueris. Quidam libri habent, laedant.

[104] Si tu dis mal ton rôle] si tu joues de manière incorrecte et inadaptée le rôle qui t’a été donné par le sort ; si tu utilises des mots contraires au personnage que tu endosses ou au sort qui est le tien, et si tu avances sur la scène le visage hilare alors que tu es malheureux, exilé, dénué de tout, alors je te prêterai moins attention, ou bien je me moquerai de toi. Donc, le discours et l’action doivent s’accorder, et convenir au personnage et à son sort. Certains estiment que l’ordre des mots est le suivant : si loqueris, male mandata, c’est-à-dire, si tu dis des choses qui sont contraires à ton sort, en raison d’une erreur de l’auteur qui t’a attribué ce discours, je dormirai ou je rirai ; mais je ne suis pas d’accord avec eux * Aucun des commentaires d’Horace ni aucun ouvrage de Variae lectiones que j’ai consultés ne défend cette leçon, qui se lit pourtant, en effet, dans quelques éditions d’Horace du XIXe s. notamment..

[104] male si mandata loqueris] sin autem parteis tibi a fortuna datas ages indecenter, & inepte : si & uerbis uteris a persona, quam sustines, atque a fortuna tua alienis, & uultu hilari procedes in scenam, cum sis calamitosus, <supprimé><exul>exsul, mendicus : tunc aut me tibi minus attentum praebebo, aut te irridebo. oratio igitur & actio debent personae, & fortunae congruere, & conuenire. quidam existimant, hunc esse ordinem uerborum, si loqueris, male mandata  : id est, si ea loqueris, quae sunt a tua fortuna aliena, tui auctoris culpa, qui eam orationem tibi attribuerit : aut dormitabo, aut ridebo : a quibus dissentio.

[105] [B] Aux paroles tristes convient un visage affligé, etc.] « La colère (dit Cicéron, Sur l’orateur, livre 3) doit donner à la voix un ton spécial : vif, rapide, haché, etc. Le ton de la pitié et du deuil est autre : souple, ample, etc. ; autre encore le ton de la crainte : humble, hésitant, abattu, etc. » * D’après la traduction citée de François Richard, p. 496-7.. Donc, puisqu’une certaine émotion réclame un certain ton, elle réclame donc aussi certains mots. Doivent en effet s’accorder entre eux l’émotion, le ton, les mots. À chaque émotion son expression, à chaque situation son émotion, comme il le dit ensuite : « Car la nature forme d’abord, etc. » Avec cela s’accorde le passage suivant de Cicéron, tiré du même livre, un peu avant : « or tout mouvement de l’âme se traduit naturellement par une expression du visage, un ton, un geste ; le corps tout entier, la physionomie, la voix, comme les cordes d’une lyre, résonnent en obéissant à chacune des impulsions que donnent les mouvements de l’âme » * Traduction citée de François Richard, p. 495..]

[105] Tristia maestum uoltum uerba decent &c.] Aliud uocis genus (inquit Cicero lib. 3. de oratore) [De orat., III, 58, 217] iracundia sibi sumit : acutum, incitatum, crebro incidens, &c. Aliud miseratio ac maeror : flexibile, plenum, &c. Aliud metus, demissum, & haesitans, & abiectum, &c. Cum igitur alius motus aliam uocem desideret : ergo & alia uerba desiderat. Haec enim debent esse inter se consentanea, motus, uox, uerba. Iam qualis motus, talis uultus est : qualis fortuna, talis motus, ut statim dicet. Format enim natura prius, &c. Cum his congruunt illa Ciceronis ex eodem libro paullum supra. [De orat., III, 57, 216] omnis enim motus animi suum quendam a natura habet uultum, & sonum, & gestum : totumque corpus hominis, & eius omnis uultus omnesque uoces, ut nerui in fidibus, ita sonant, ut a quoque animi motu sunt pulsae, &c.

[108] Car la nature forme] Voir Homère, Odyssée, 18 : Oὐδὲν ἀκιδνότερον γαῖα τρέφει ἀνθρώποιο, Πάντων, ὅσσα τε γαῖαν ἔπι πνείει τε καὶ ἕρπει. Οὐ μὲν γάρ ποτέ φησι κακὸν πείσεσθαι ὀπίσσω, Ὄφρ’ ἀρετὴν παρέχωσι θεοὶ καὶ γούνατ’, ὀρώρῃ· ἀλλ᾽ ὅτε δὴ καὶ λυγρὰ θεοὶ μάκαρες τελέσωσι· καὶ τὰ φέρει ἀεκαζόμενος τετληότι θυμῷ· Τοῖος γὰρ νόος ἐστὶν ἐπιχθονίων ἀνθρώπων Οἷον ἐπ’ ἦμαρ ἄγησι πατὴρ ἀνδρῶν τε θεῶν τε, [B] c’est-à-dire, la terre ne nourrit rien de plus fragile que l’homme parmi tous les êtres qui respirent et rampent sur elle. Car il affirme qu’aucun mal ne pourra lui arriver tant que les dieux lui donnent du courage et qu’il peut se dresser sur ses genoux. Mais si les dieux immortels l’accablent de malheur, c’est alors malgré lui qu’il accepte de le supporter. L’esprit des hommes sur terre est semblable au jour qu’amène le père des dieux et des hommes. On trouve presque la même idée dans ce petit vers célèbre : πρὸς γὰρ τύχας τὰς φρένας κεκτήμεθα, c’est-à-dire, nous tenons notre esprit prêt face au sort]. Et Térence, dans l’Hécyre : « Tous, nous sommes grands ou humbles selon les événements ». C’est donc ce que veut dire Horace : par nature, nous sommes capables de nous adapter à chaque état de notre sort, c’est-à-dire que nous signifions et exprimons par l’expression de notre visage et même par notre humeur chaque variation de notre sort : ainsi, quand le sort nous favorise, nous sommes heureux et joyeux, tandis que s’il nous est contraire, nous sommes abattus, terrassés et anéantis ; la suite de la réplique explique qu’émotions et comportement vont de pair.

[108] Format enim natura] sic Homerus ὀδ. σ.

Οὐδὲν ἀκιδνότερον γαῖα τρέφει ἀνθρώποιο,

Πάντων, ὅσσα τε γαῖαν ἔπι πνείει τε καὶ ἕρπει.

Οὐ μὲν γάρ ποτέ φησι κακὸν πείσεσθαι ὀπίσσω,

Ὄφρ’ ἀρετὴν παρέχωσι θεοὶ καὶ γούνατ’, ὀρώρῃ·

Ἀλλ᾽ ὅτε δὴ καὶ λυγρὰ θεοὶ μάκαρες τελέσωσι·

Καὶ τὰ φέρει ἀεκαζόμενος τετληότι θυμῷ·

Τοῖος γὰρ νόος ἐστὶν ἐπιχθονίων ἀνθρώπων

Οἷον ἐπ’ ἦμαρ ἄγησι πατὴρ ἀνδρῶν τε θεῶν τε

.
[Od., XVIII, 129] id est, nihil imbecillius alit terra homine ex omnibus, quae super terram spirant ac serpunt. Affirmat enim numquam fore, ut malum aliquod sibi in posterum eueniat, donec uirtutem praebeant dii, & genua erigi possint. uerum ubi dii immortales aduersi aliquid importarint : tum etiam inuitus, id fert patienter. Talis enim mens est terrestrium hominum, qualem diem inuexerit deorum & hominum pater. Eadem fere sententia est uulgati huius uersiculi, Πρὸς γὰρ τύχας τὰς φρένας κεκτήμεθα [Hipp., 698]: id est, ad fortunas enim accomodatam mentem habemus. & Terentius in Hecyra, Omnibus nobis, ut res dant sese, ita magni, atque humiles sumus. [Hec., 380] hoc igitur significat Horatius, nos aptos esse natura ad omnem fortunarum habitum : id est, ad omnem fortunae uarietatem uultu, & fronte, atque adeo animo declarandam, & exprimendam, ut si fortuna sit secunda, laeti, atque hilares simus : sin aduersa, fracti, humiles, ac demissi : sequitur deinde oratio, quae <supprimé><tales>taleis animorum motus, atque habitus interpretetur.

[110] Ou nous plie jusqu’à terre] il dit en plusieurs mots, ce qu’on peut dire en un seul : « terrasse ».

[110] Aut ad humum deducit] pluribus uerbis dixit, quod uno dicere licet, affligit.

[112] Si celui qui parle] ce vers réfute l’idée de Piero Vettori quand il explique « il renonce aux mots ampoulés, etc. » * Proiicit ampullas, voir plus haut le commentaire du v. 97. Vettori, V ariarum lectionum libri, Venise, 1553, livre 14, chapitre 2, p. 204. . Si le discours du locuteur (dit Horace) est contraire à sa situation, les chevaliers et les autres spectateurs riront. C’est pourquoi, si Télèphe et Pélée, chassés du trône et exilés, parlent de manière ampoulée, c’est-à-dire utilisent des mots plus soutenus, grandiloquents et pompeux qu’il ne convient à de tels personnages, non seulement ils n’éveilleront pas la sympathie du public, mais ils susciteront le rire.

[112] Si dicentis erunt] hic uersus Petri Victorii sententiam in explicandis uerbis illis, Proiicit ampullas,. [Var. Lect., XIV, 2, p. 154 (éd.1582)] &c. refellit. si loquentis oratio (inquit Horatius) erit ab eius fortuna aliena, ridebunt equites, & reliqui spectatores. Itaque, si Telephus, & Peleus regno pulsi, & <supprimé><exules>exsules, ampullas loquentur, id est, uerbis utentur elatioribus, grandioribus, amplioribus, quam <supprimé><tales>taleis personas deceat, non modo misericordiam auditoribus non commouebunt, uerum etiam risum mouebunt.

[114] Il sera très important de noter si c’est Dave] ce vers a été transformé et corrompu de multiples manières. En effet, alors que dans presque tous les manuscrits on lit ou « Eros » ou « Héros », certains l’ont remplacé par « Dave ou un héros » * La leçon Dauusque loquatur an heros (ou Heros) est suivie notamment par Gaurico, Britannico, Pedemonte, Grifoli, Luisini, Estaço, Muret, Pigna. Voir M. Bouquet, « L’Art poétique d’Horace et la Poétique d’Aristote », art. cit., p. 382 sq. , d’autres par « un riche ou Irus» * La leçon Dauusque loquatur an heros (ou Heros) est suivie notamment par Gaurico, Britannico, Pedemonte, Grifoli, Luisini, Estaço, Muret, Pigna. Voir M. Bouquet, « L’Art poétique d’Horace et la Poétique d’Aristote », art. cit., p. 382 sq.
C’est la leçon d’Érasme, qui apparaît dans l’adage Tiresia caecior (I, 3, 57) : quemadmodum Horatius pro paupere Irum : Intererit multum diues ne loquatur an Irus. LesAdages ont été publiés par Paul Manuce en 1558 à Venise ; par commodité, j’ai consulté l’édition de 1575 (Adagia quaecumque ad hand diem exierunt, Florence, P. Manuce, 1575, p. 143). Je renvoie aussi à l’édition numérique des Adages publiée par l’IHRIM, ss. la dir. de P. Gaillardon et T. Vigliano, adage n° 257 : . Irus est un personnage de l'Odyssée (XVIII, 1-116) : c’est un mendiant d’Ithaque, renommé pour sa gloutonnerie. Comme il insultait Ulysse, et voulait, sans le connaître, lui défendre l'entrée du palais, le héros l'assomma d'un coup de poing.
, d’autres encore par « Dave ou un maître » * C’est la leçon présente chez Landino et Bade., d’autres enfin par « un dieu ou un héros » * C’est la leçon suivie par Denores (avec la forme diuus ou diuos) et, après lui, Fabricius, Estienne et Cruquius dans les années 1570 ; c’est également le cas de la CUF aujourd’hui (diuosne loquitur an heros).. Je n’approuve aucune de ces leçons et je pense qu’elles sont toutes corrompues. En effet, tout d’abord, Dave et un héros sont des personnages si dissemblables et différents qu’il n’est pas nécessaire de le rappeler. Qui est assez bête, assez idiot pour ne pas savoir qu’il est différent de faire parler Dave ou Agamemnon ? En outre, Dave est un nom propre d’esclave, comme celui qui est donné à la naissance, alors que le nom « héros » est le nom commun à tous les héros. [B] Et je ne suis pas convaincu par la leçon « Dave ou un héros », dont un homme docte m’a dit, au cours d’une conversation, qu’on pouvait l’accepter au titre que (selon lui) « héros » a été mis pour « vieillard ». « Vieillard », dans les comédies, est mis pour « héros ». Ainsi donc, ce héros, c’est-à-dire le vieillard, comme Chrémès, s’oppose à Dave. Et il avançait ce vers de Virgile tiré du Moretum, où « héros » semble mis pour « vieillard » : « le héros prévoyant se ménage donc un autre secours ». Mais, s’il me le permet, je dirais que « héros », chez Virgile, ne signifie pas « vieillard », et que, même si c’était le cas, la leçon qu’il propose ne serait pas plus probante que l’autre. En effet, imaginons qu’Horace ait écrit « si c’est Dave qui parle ou un vieillard » : cette opposition serait inepte, puisque Dave est un nom propre d’esclave, alors que « vieillard » est un terme qui désigne un âge. En outre, chez Virgile, « héros » ne désigne pas un vieillard, mais un homme aux mœurs d’autrefois, ou qui recherche la simplicité et la probité de ces fameux héros, ou encore qui ressemble à ces héros par sa probité et sa force d’âme. Horace lui-même l’a utilisé en ce sens dans la satire 2 du livre 2 : « Plût aux Dieux que la terre alors nouvelle m’eût fait naître parmi ces héros ! ».] Ensuite, la leçon « un riche ou Irus » ne me plaît pas pour la même raison, car « Irus » <serait> [B] est ] le nom propre de ce fameux mendiant chez Homère * Homère, Odyssée, XVIII, v. 1-116 ; voir supa la note 114. , alors que « riche » est commun à tous les riches. Et il faut penser la même chose de la leçon « Dave ou un maître », sinon, autant dire qu’Horace nous a signalé en vain la différence entre la manière de s’exprimer d’un maître et d’un esclave. Reste la quatrième, « si c’est un dieu qui parle ou un héros », qui est considérée comme la meilleure leçon de toutes par certains doctes * À la date de la première édition de l’Horace de Lambin, en 1561, seul Denores a proposé cette leçon dans son édition de l’Ars de 1553.. Mais je ne l’approuve pas non plus. Car les dieux dans les comédies ne parlent jamais, c’est assez rare dans les tragédies et, dans ce cas, c’est quand survient « un nœud qui justifie cette intervention », comme Horace le dit dans cette épître même, et ce pour dénouer et résoudre le trouble apparu dans la tragédie, auquel un esprit humain ne semblait pas pouvoir apporter une solution. Si parfois un dieu intervient sans qu’il n’y ait eu aucun trouble, comme Athéna chez Sophocle dans Ajax, cela arrive pour une autre raison nécessaire, comme c’est le cas dans la tragédie de Sophocle que j’ai citée. En effet, Athéna prend la parole dans le prologue parce qu’il aurait été absurde qu’Ajax raconte et annonce lui-même son propre crime et qu’il n’y avait personne d’autre qui savait que c’était lui, qui, rendu fou, avait égorgé le troupeau et accompli cela de nuit, en cachette. En outre, il est nécessaire que les dieux parlent d’une manière humaine, sinon, on ne les comprendrait pas ; et on ne saurait imaginer un discours humain plus grand ou plus élevé que celui d’un héros : je ne vois pas en quoi il consisterait, ni pourquoi Horace ou quelqu’un d’autre dirait qu’il existe une différence entre les paroles d’un dieu et celles d’un héros. Cela serait plus acceptable s’il avait dit qu’il y avait une différence entre les paroles d’Apollon et celles de Ménélas, entre celles de Vénus et celles d’Hélène. Mais pourquoi retarder en vain le lecteur, alors qu’il est ici question des personnages comiques ? Moi, donc, je dis qu’il faut lire le vers ainsi : « il sera très important de noter si c’est Dave qui parle ou Eros », ce qui signifie qu’il y a une différence entre les paroles d’un esclave rusé, roué, trompeur, malhonnête et vil, et celles d’un esclave naïf, honnête, ami de la vérité, fidèle et sobre. Il est en effet évident qu’Horace explique dans ce passage la différence entre un esclave et un autre, entre un âge et un autre, entre une femme noble et puissante et une autre du peuple, modeste, entre un genre et un style de vie et un autre, entre un peuple et un autre, un lieu et un autre : ainsi, il est important de faire la différence entre les discours. Il serait absurde et inepte, puisqu’il parle dans ces vers-ci des personnages comiques, et ensuite des tragiques, plus bas, à partir du vers : « Si, en écrivant, tu remets par hasard Achille à l’honneur », d’introduire ici, dans un passage qui n’a rien à voir, les dieux et les héros. Par ailleurs, pour ce qui est d’Eros, il me semble avoir observé au cours de mes lectures que les esclaves qui portent ce nom ont en général un bon comportement, sont fidèles, chers et utiles à leurs maîtres. Tout le monde a bien en tête cet Eros, esclave de Cicéron, que son maître avait affranchi parce qu’il lui avait annoncé qu’un procès dans lequel devait plaider Cicéron, et pour lequel il ne s’était pas encore suffisamment préparé, était repoussé au lendemain * L’anecdote se trouve chez Plutarque (Moralia 205 e) et est reprise par Montaigne (Essais, I, 39, p. 256 éd. Pléiade).  . Les Daves, à l’inverse, sont fourbes, menteurs et jugés peu fiables par leur maître. Mais il ne faut maintenant pas oublier ce qui permet de confirmer solidement la raison de ma conjecture : il y a environ douze ans, j’étais à Toulouse quand je suis tombé sur un exemplaire de pandectes de droit civil rédigé à la main ; j’ai remarqué que le nom de l’esclave Eros y était partout écrit avec un « h », Heros. Depuis ce manuscrit et cette époque m’est venue l’idée que dans les exemplaires manuscrits d’Horace très anciens, même non corrompus, le vers dont il est question a été écrit ainsi : « il sera très important de noter si c’est Dave qui parle ou Heros », et que certains, des demi-savants, ont ensuite suivi : comme ils avaient trouvé ce nom écrit avec un « h », ils pensèrent que ce nom désignait celui qui est composé d’une nature divine et humaine, mais il savaient que la première syllabe était longue et que le nombre et la mesure ne pouvaient pas convenir ; ils eurent l’audace de changer le vers et de remplacer la première version Herosne par an Heros, et je pense que ce furent là la première corruption et la première altération de ce passage. De cette racine (les maux toujours se répandent et s’amplifient) d’autres erreurs et d’autres fautes sont nées et chacun, suivant son propre jugement et se fiant à son propre sentiment, a inventé et forgé une nouvelle leçon après avoir détruit les restes de la véritable. Quelques manuscrits d’Horace vont dans le sens de ma conjecture et contiennent la leçon Herosne . [C] Voir Vettori, livre 33, chapitre 5, des Variae lectiones, où il parle de ce passage et défend la leçon « Si c’est Dave qui parle ou un Héros », mais il se trompe].

[114] Intererit multum Dauusne] uariis modis mutatus, & corruptus est hic uersus. nam cum in omnibus fere libris manuscriptis legatur uel an Eros, uel Herosne, alii reposuerunt, Dauus, an Heros : alii diues, an Irus : [ Erasmus Ad. 257 ] alii Dauus, herusne : alii Diuus, an Heros. quarum lectionum nullam probo, & eas omnes puto esse corruptas. Nam primum Dauus, & Heros personae sunt ita dissimiles, ac dispares, ut ea res admonitione non egeat. quis enim ita hebes, & tardus est, ut nesciat interesse, utrum Dauum loquentem faciat, an Agamemnonem ? Praeterea Dauus proprium serui nomen est, quanuis a natione impositum : at heros nomen omnium Heroum commune. neque uero me mouet quod quidam uir doctus mihi in sermone dixit, ferri hanc lectionem posse, Dauus an heros: quia (inquit ille) heros positus est pro sene. senex autem in comoediis ponitur pro hero. Ita igitur hic heros, id est, senex, quasi Chremes, Dauo opponitur. proferebat autem ille Virgilii uersum ex Moreto, ubi heros uidetur positum pro senex[Moret., 58] Ergo aliam molitur opem sibi prouidus heros. sed, pace illius dixerim, neque heros apud Virgilium, senem significat, neque, si ita esset, probanda magis esset haec lectio, quam aliae. Nam fingamus ita scriptum esse ab Horatio, Dauusne loquatur, an senex: inepta esset haec oppositio, cum Dauus nomen sit serui proprium, senex nomen aetatis appellatiuum. Iam uero apud Virgilium herosnon senem significat, sed hominem antiquorum morum, seu heroum illorum simplicitatis & probitatis aemulum, seu heroibus illis probitate & fortitudine animi similem. sic ipse Horatius usurpauit sat. 2. lib. 2. hos utinam inter Heroas natum tellus me prima tulisset [Serm., II, 2, 92] . Deinde lectio diues ne , an Irus non placet eadem ratione : quia Irus proprium nomen <supprimé><sit> est mendici illius Homerici, [Od., XVIII, 1] diues omnium diuitum commune. idemque de lectione Dauusne, herusne sentiendum, ut omittam quod superuacaneum etiam fuit Horatio, nos de domini, & serui loquentis differentia admonere. Restat quarta, Diuusne loquatur, an Heros, quam audio quibusdam uiris doctis omnium optimam uideri. Sed ne haec quidem mihi probatur. Nam Diui in comoediis quidem nunquam introducuntur loquentes : in tragoediis autem raro admodum, tum scilicet, cum dignus aliquis uindice nodus inciderit, ut ait Horatius in hac epistola, idque ad explicandas, & expediendas turbas ortas in tragoedia, quae humano consilio non uidebantur expediri posse. Quod si aliquando Diuus aliquis intercedit nulla turba exorta, ut Pallas apud Sophoclem in Aiace : id fit propter aliam necessariam causam, quemadmodum in ea, quam dixi, Sophoclis tragoedia. Iccirco enim Pallas prologi partes agit, quia absurdum erat futurum, Aiacem, suum ipsius facinus proloqui, ac proferre : neque quisquam alius erat, qui sciret, eum mente captum pecudes iugulasse : quippe qui & noctu, & occulte rem illam perfecisset. Praeterea cum sit necesse Deos humano more loqui : alio quin a nobis ne intelligantur quidem : nullus autem excogitari possit hominum sermo grandior, aut grauior, aut elatior, quam heroicus : non uideo, quid sit, quamobrem Horatius, aut quisquam alius dicat interesse, utrum deus loquatur, an Heros, tolerabilius erat, si dixisset interesse, utrum loquatur Apollo, an Menelaus : Venus, an Helena. sed quid frustra lectorem moror, cum agatur hic de personis comicis ? ego igitur hunc uersum ita legendum esse dico, Intererit multum Dauusne loquatur, Erosne : ut significet interesse utrum loquatur seruus callidus, uersutus, fallax, improbus, & nequam, an simplex, apertus, ueritatis amicus, fidelis, & frugi. Perspicuum est enim Horatium hoc loco docere, quemadmodum differt seruus a seruo, aetas ab aetate, foemina nobilis & potens, a plebeia, & humili, genus & institutum uitae ab alio, natio a natione, locus a loco : ita inter orationes interesse oportere. Esset autem absurdum, atque ineptum, cum his uersibus loquatur de personis comicis, infra autem deinceps de tragicis ab illo uersu, Scriptor honoratum si forte, &c. inculcare hic alieno loco deos, & heroas. De Erote porro, uideor mihi legendo obseruasse, seruos eos, qui hoc nomine appellantur, magna ex parte esse bene moratos, <supprimé><fideles>fideleis, & caros, <supprimé><utilesque>utileisque dominis : Meminerunt omnes, seruum illum Ciceronis Erotem, esse a domino libertate donatum, quod causam, quam dicturus erat Cicero, cum ad eam nondum satis paratus esset, in posterum diem dilatam nunciasset : Dauos uero subdolos, mendaces, fallaces, dominoque suspectos. Iam uero non est id omittendum, quod ad meae coniecturae rationem confirmandam uehementer pertinet. Cum abhinc duodecim circiter annos essem Tolosae, incidi in quoddam exemplar pandectarum iuris ciuilis, manu exaratum. in eo animaduerti nomen serui Eros passim scriptum cum aspiratione Heros. ex ea scriptura, ab illo iam tempore orta mihi suspicio est, in exemplaribus Horatianis manu scriptis antiquissimis, & non ita corruptis, sic hunc uersum, in quo uersamur, scriptum fuisse, Intererit multum Dauusne loquatur, Herosne. secutos esse postea quosdam homines semidoctos, qui, cum reperissent hoc nomen scriptum cum aspirationis nota, eoque nomine eum significari putarent, qui inter diuinam, & humanam naturam interiectus est : scirent autem priorem eius syllabam esse longam, atque iccirco numerum, ac mensuram constare’non posse, uersum commutare ausi sunt, & in locum prioris scripturae Herosne : an Heros substituerint. atque hanc primam fuisse puto huius loci maculam, ac labem. ex hac stirpe (ut solent amplificari, ac dilatari mala) cetera huius uersus errata, mendaque nata sunt, dum suum quisque iudicium secutus, suoque ingenio confisus, deletis germanae scripturae uestigiis, nouam lectionem confingit, & comminiscitur. meam coniecturam adiuuant & codices nonnulli Horatiani, in quibus inest haec scriptura, Herosne. uide Victorium libr. xxxiii. var. cap. v., ubi de hoc loco disputat, & tuetur lectionem Dauusne loquatur an Heros , sed errat. [Var. Lect., XXXIII, 5, p. 392 (éd. 1582)]

[115] [B] Si un vieillard mûr] Virgile, Énéide, livre 5, « le vieil Aceste ». Horace dit aussi ceci, avec un sens un peu différent, dans le Chant séculaire : « enfants mûrs ».]

[114] Maturusne senex] Virgilius lib. 5. Aen. maturus Acestes. [Aen., V, 73] paullo aliter item Horatius dixit maturos partus, carmine saeculari .

[115] Dans la fleur de la jeunesse] ἀκμαζούσης ἡλικίας * Il s’agit d’une partie du titre donné au chapitre 14 de la Rhétorique II (1390 a 28) dans certaines éditions anciennes. L’expression n’est pas relevée dans le lexicon graeco-latinum de Crespin (1566), mais leThesaurus linguae graecae d’Estienne (1572) donne bien ἡλικία comme équivalent d’aetas (p. 10, f. a 3) et, dans l’autre sens, ἀκμάζω est traduit par uigeo, adolesco, pubesco, uiresco (p. 371, f. p.iii.) ; par ailleurs, ἡλικία est traduit par Etum, Etas (p. 485, f. u.i. v°).. J’en ai parlé dans un autre passage * Lambin, Horace, 1561, p. 357 (adCarm., IV, 4, 55)..

[115] florente iuuenta] ἀκμαζούσης ἡλικίας. quod alio loco docuimus. [ad Carm., IV, 4, 55]

[116] Fougueux] Cicéron, dans Caton l’ancien : « je prenais donc des repas avec mes confrères, repas tout à fait simples, mais animés par l’ardeur de la jeunesse – les progrès de l’âge amollissent tout de jour en jour » * Traduction de P. Wuilleumier, Cicéron, Caton l’Ancien, de la vieillesse, Paris, Les Belles Lettres, 1940.. [B] C’est pourquoi les Grecs qualifient les jeunes gens d’αἰζηνοὺς, ce qui est très proche deἀὲι ζέοντας, c’est-à-dire, « toujours fougueux ».]

[116] Feruidus] M. Tullius in Catone maiore, epulabar igitur cum sodalibus omnino modice : sed erat quidam feruor aetatis, qua progrediente omnia fiunt etiam in dies mitiora. [Senect., 13, 45] Itaque iuuenes αἰζηνοὺς appellant Graeci, quasi ζέοντας ἀὲι, id est, semper feruenteis.

[117] [B] Le marchand qui voyage ou le cultivateur d’un petit domaine verdoyant] tu vois comme il oppose entre eux le marchand qui voyage et le cultivateur d’un petit domaine, c’est-à-dire une sorte de jardinier, ou plutôt celui qui reste chez lui, comme le vieillard de Vérone qu’évoque Claudien : « Heureux celui qui a passé sa vie dans le champ de ses pères. La maison de son enfance est celle de sa vieillesse. Appuyé sur un bâton, il foule le sol où il fit ses premiers pas, et de cette seule maison calcule toute sa vie » * D’après la traduction de H. de Guerle et A. Trognon, Claudien, Œuvres complètes, Paris, Panckoucke, 1833. , ou encore comme chez Horace cet homme heureux : « Heureux celui qui, loin des affaires, etc. », ode 2 des Épodes.]

[117] Mercatorne uagus, cultorne uirentis agelli] Vides ut opponat inter se mercatorem uagum, & cultorem agelli : id est, olitorem aliquem, seu potius eum, qui domo se continet, qualis est senex ille Veronensis, quem describit Claudianus, Felix qui patriis aeuum transegit in aruis, Ipsa domus puerum quem uidet, ipsa senem : Qui baculo nitens, in qua reprauit arena, Vnius numerat saecula longa casae, &c.. [Epigr., II, 1] aut qualis ille beatus Horatianus : Beatus ille, qui procul negotiis, &c. Oda 2. epodarum [Epod., 2, 1] .

[119] Des choses convenables] cohérentes avec elles-mêmes, dont les derniers éléments vont avec les premiers, et tout cela avec le milieu.

[119] sibi conuenientia] sibi constantia, & in quibus extrema conueniant cum primis, utraque cum mediis.

[120] Auteur] Il faut ici mettre un point.

[120] Scriptor] hic est apponenda interpunctionis nota.

[120] [B] Honoré] pourquoi « honoré » ? Parce que Jupiter, supplié par Thétis, veilla à ce que son fils soit honoré par les Grecs. En effet, alors que les Troyens n’osaient pas aller au combat ni sortir de leurs postes tant qu’Achille combattait, le héros, en se mettant de nouveau en colère, les remplit de confiance et d’audace, si bien qu’ils osèrent se risquer à la guerre et qu’ils infligèrent aux Grecs de lourdes pertes : ainsi, Jupiter punit lourdement de son forfait Agamemnon, qui avait enlevé Briséis à Achille, et il lui fit remettre la jeune fille, avec d’autres très jolies captives et de somptueux présents. Ainsi, Thétis, chez Homère, Iliade, chant 1 : ἀλλὰ σύ πέρ μιν τῖσον Ὀλύμπιε μητίετα Ζεῦ : τόφρα δ᾽ ἐπὶ Τρώεσσι τίθει κράτος ὄφρ᾽ ἂν Ἀχαιοὶ υἱὸν ἐμὸν τίσωσιν ὀφέλλωσίν τέ ἑ τιμῇ, c’est-à-dire, mais maintenant rends-lui hommage, O Jupiter olympien plein de sagesse ; accorde puissance et force aux Troyens jusqu'au moment où les Achéens rendront hommage à mon fils et le combleront d'honneurs ». ] * Les autres commentateurs du corpus voient dans honoratum une épithète homérique, de « nature », l’équivalent de ἔνδοξον (pour Estaço et Grifoli qui montrent tous deux que l’adjectif s’applique à qui est favorisé des dieux) plutôt que la référence à un passage précis tiré d’Homère. Pour Lambin, honoratum renvoie à un passage précis de la « carrière » d’Achille. Voir. P. Grimal, Essai, op. cit., p. 137.

[120] Honoratum] cur honoratum ? quia Jupiter a Thetide exoratus, eum a Graecis tum honorandum curauit, cum Toianos, qui Achille pugnante extra sua praesidia prodire, & proelium inire non audebant, rursum Achille irato, ea fiducia, audaciaque compleuit, ut ausi sint belli fortunam experiri, Graecosque magnis cladibus affecerint, ita ut Agamemnonem, qui Achilli Briseïda eripuerat, magnopere sui facti poenituerit ultroque Briseïda cum aliis puellis formosissimis bello captis, amplissimisque muneribus ad eum remiserit. Sic autem Thetis apud Homerum ἰλιάδος α. Iouem orat.

Ἀλλὰ σύ πέρ μιν τῖσον Ὀλύμπιε μητίετα Ζεῦ:

Τόφρα δ᾽ ἐπὶ Τρώεσσι τίθει κράτος ὄφρ᾽ ἂν

Ἀχαιοὶ υἱὸν ἐμὸν τίσωσιν ὀφέλλωσίν τέ ἑ τιμῇ.

[Il., I, 508] id est, at tum eum honorato, ô Iupiter Olympie, consilii largitor. Tandiu autem Troianis potentiam, & robur adiicito, quoad Achiui filium meum honorauerint, & eum honore mactarint.

[121] Infatigable, irascible, inflexible, etc.] parce que c’est ainsi que le décrit Homère et qu’on peut bien reconnaître sa colère dès le début de l’Iliade. Il déclare aussi qu’il a un caractère inflexible au chant IX, quand Ajax le désigne comme σχέτλιος, [B] cruel, dur, inexorable,] et νηλής [B], c’est-à-dire impitoyable et rude]. Et dans le même livre, alors que Phénix, dans un long discours, avait cherché à l’adoucir, qu’il avait développé l’exemple de Méléagre, qu’il avait rappelé les présents que les Grecs avaient promis de lui donner s’il se laissait fléchir, et qu’il avait enfin réuni les derniers éléments qui auraient dû apaiser et adoucir son cœur, rien de tout cela finalement ne parvint à l’émouvoir assez pour qu’il vienne au secours des Grecs ou leur apporte son aide. Il se trouve une force vraiment grande, propre à éveiller la pitié, dans les vers où Phénix raconte que le héros lui a été amené enfant par Pélée, qu’il lui a été confié et qu’il l’a éduqué lui-même avec un grand soin et une grande attention, pour répondre à l’attente du père qui pensait que, comme il n’avait pas lui-même d’enfants, son fils serait pour lui comme le sien. Les vers suivants auraient pu fléchir une roche et je n’aurai pas honte de les citer afin qu’apparaisse davantage la dureté exceptionnelle et le caractère inflexible d’Achille, lui que n’ont pas su émouvoir l’avis d’un tel homme ni un tel discours. Voici donc les propos de Phénix : Ἀλλ’ Ἀχιλεῦ, δάμασον θυμὸν μέγαν· οὐδέ τί σε χρὴ Νηλεὲς ἦτορ ἔχειν· στρεπτοὶ δέ τε καὶ θεοὶ αὐτοί, τῶν περ καὶ μείζων ἀρετὴ τιμή τε βίη τε. Καὶ μὲν τοὺς θυέεσσι [p. 508] καὶ εὐχωλῇς ἀγανῇσι, Λοιβῇ τε κνίσῃ τε παρατρωπῶσ’ ἄνθρωποι Λισσόμενοι, ὅτε κέν τις ὑπερβήῃ, καὶ ἁμάρτῃ [B], c’est-à-dire, Mais Achille, dompte ton cœur superbe, tu ne dois pas te montrer impitoyable : même les dieux se laissent fléchir, eux dont le courage, l’honneur et la force sont plus grands. Avec des parfums, des sacrifices, de douces prières, des offrandes et l’odeur de la fumée, les hommes les font fléchir, quand ils les implorent après quelque faute ou erreur]. On peut aller chercher les autres vers chez Homère si on le souhaite. De même Patrocle, dans l’Iliade, chant 16, dit que le père de son ami n’est pas Pélée, ni sa mère Thétis, mais qu’il est né de la mer et des roches escarpées. Ainsi Patrocle : Νηλεές· οὐκ ἄρα σοί γε πατὴρ ἦν ἱππότα Πηλεύς, οὐδὲ Θέτις μήτηρ, γλαυκὴ δέ σε τίκτε θάλασσα, Πέτραι τ’ ἠλίβατοι * Lambin ne traduit pas la citation d’Homère ; je propose donc celle de Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 2002, p. 351 : « Cœur sans pitié, non, je le vois, tu n’as pas eu pour père Pélée, le bon meneur de chars, ni pour mère Thétis ; c’est la mer aux flots pers qui t’a donné le jour, ce sont des rocs abrupts ».. Plus loin, Apollon dit, dans le discours par lequel il persuade les autres dieux d’autoriser les parents d’Hector à honorer son corps d’une sépulture plutôt que de faire plaisir à Achille, que le héros n’a aucun penchant pour l’équité, qu’il est d’une volonté inflexible, d’une grande férocité et aussi cruel qu’un lion, qu’il s’est dépouillé de toute humanité et de toute empathie. Voici les mots d’Apollon : ἀλλ’ ὀλοῷ Ἀχιλῆϊ θεοὶ βούλεσθ’ ἐπαρήγειν, ᾧ οὔτ’ ἂρ φρένες εἰσὶν ἐναίσιμοι, οὔτε νόημα Γναμπτὸν ἐνὶ στήθεσσι· λέων δ’ ὣς, ἄγρια οἶδεν, etc. * Lambin ne traduit pas Homère ; trad. Paul Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 1998, p. 325-6 : « Vous préférez donc, Dieux, prêter aide à Achille, à l’exécrable Achille, alors que celui-ci n’a ni raison ni cœur qui se laisse fléchir au fond de sa poitrine et qu’il ne connaît que pensers féroces ». Et j’entends « infatigable » au sens de puissant et énergique, ἀγαθόν, ἀνδρεῖον [bon, courageux] * Denores et Luisini comprennent impiger comme « rapide » en pensant à l’épithète d’Achille « aux pieds ailés », πόδας ὠκὺς Ἀχιλλεὺς.. En effet, Homère le représente ainsi, ce dont témoigne aussi Aristote dans la Poétique * Poétique, 1454 b 11-14 : οὕτω καὶ τὸν ποιητὴν μιμούμενον καὶ ὀργίλους καὶ ῥᾳθύμους καὶ τἆλλα τὰ τοιαῦτα ἔχοντας ἐπὶ τῶν ἠθῶν τοιούτους ὄντας ἐπιεικεῖς ποιεῖν, παράδειγμα σκληρότητος οἷον τὸν Ἀχιλλέα ἀγαθὸν καὶ Ὅμηρος (Ainsi aussi le poète, quand il imite des hommes violents ou lâches ou qui ont n’importe quel autre défaut de ce genre dans leur caractère, doit tels quels en faire des hommes remarquables : tel est, par exemple, Achille dans Agathon ou Homère ; traduction citée de J. Hardy, p. 51). Nous voyons que Lambin comprend ἀγαθὸν, dans cet extrait, comme un adjectif qualifiant Achille, alors que les traducteurs modernes considèrent qu’il s’agit du poète tragique Agathon (fin du Ve s. av. J.-C.). . [B] Servius cite ce vers et le suivant à propos du passage suivant de Virgile : « Là le cruel Achille déployait sa tente », où il indique que le terme de « cruel » renvoie à l’écartèlement d’Hector par des chevaux, mais ce n’est pas mon avis. En effet, Virgile a dit « cruel » pour la même raison qu’Horace utilise « irascible » ou Homère σχέτλιος. Horace le dit aussi « obstiné », ode 17 des Épodes, et « incapable de céder », ode 6 du livre 1.]

[121] Impiger, iracundus, inexorabilis, &c.] quia talem describit Homerus. atque iracundiam quidem ex primo iliados perspicere licet. ingenio autem inexorabili eum fuisse, declarat liber nonus, ubi ab Aiace σχέτλιος , saeuus, durus, indomitus  . & νηλής , id est, immisericors & immitis appellatur [Il., IX, 630] & eodem libro cum Phoenix longa oratione eum ad lenitatem deducere studuisset, Meleagri exemplum adhibuisset, munera commemorasset, quae se Graeci ultro promittebant daturos, si se exorari sineret, cetera denique collegisset, quae ad animum iratum placandum, ac mitigandum ualere debuerant : his omnibus ne tantillum quidem commotus est, ut Graecis laborantibus succurreret, auxiliumque ferret. Magna sane uis est ad misericordiam commouendam in iis uersibus, quibus exponit Phoenix, illum sibi a Peleo puerum esse traditum, & commendatum, abs sese magno studio, magnaque cura educatum ea spe ducto, fore, ut, cum ipse liberos ex se non suscepisset, esset ille sibi filii loco. Iam uero alii qui deinceps sequuntur, uel saxum flectere poterant, quos non me pigebit ascribere, ut insignis Achillis acerbitas, & inexorabilis animus magis appareat, qui de sententia a tali uiro, talique oratione non potuerit demoueri. haec igitur Phoenix, Ἀλλ’ Ἀχιλεῦ, δάμασον θυμὸν μέγαν· οὐδέ τί σε χρὴ Νηλεὲς ἦτορ ἔχειν· στρεπτοὶ δέ τε καὶ θεοὶ αὐτοί, τῶν περ καὶ μείζων ἀρετὴ τιμή τε βίη τε. Καὶ μὲν τοὺς θυέεσσι καὶ εὐχωλῇς ἀγανῇσι, Λοιβῇ τε κνίσῃ τε παρατρωπῶσ’ ἄνθρωποι Λισσόμενοι, ὅτε κέν τις ὑπερβήῃ, καὶ ἁμάρτῃ, [Il., Ι, 496] id est, at Achilles magnum animum tuum domato, neque uero te oportet immisericordem mentem habere. flexibiles sunt etiam dii ipsi, quorum & maior est uirtus, & honos, & uis. Verumtamen eos suffimentis ac sacrifiis, & blandis precibus, & libaminibus, & nidore flectunt homines precantes, ubi quis iniustum aliquid commiserit, & peccarit . reliquos uersus petat, qui uolet, ex Homero. Patroclus item ἰλ. π. ait, patrem ei non esse Pelea, neque matrem Thetidem, sed eum e mari, saxisque praeruptis esse natum. sic Patroclus, Νηλεές· οὐκ ἄρα σοί γε πατὴρ ἦν ἱππότα Πηλεύς, οὐδὲ Θέτις μήτηρ, γλαυκὴ δέ σε τίκτε θάλασσα, Πέτραι τ’ ἠλίβατοι. [Il., XVI, 33] Postremo Apollo in ea oratione, qua suadet ceteris Diis ut Hectoris corpus parentibus permittant, ut honore sepulturae ab eis afficiatur, potius, quam Achilli gratificentur, ait Achillem neque animo esse ad aequitatem propenso, neque flexibili uoluntate, sed immanitate, & feritate quadam leonina praeditum, omnemque humanitatem, ac misericordiam exuisse. sic Apollo, ἀλλ’ ὀλοῷ Ἀχιλῆϊ θεοὶ βούλεσθ’ ἐπαρήγειν, ᾧ οὔτ’ ἂρ φρένες εἰσὶν ἐναίσιμοι, οὔτε νόημα Γναμπτὸν ἐνὶ στήθεσσι· λέων δ’ ὣς, ἄγρια οἶδεν [Il., XXIV, 39], &c. impigrum autem, fortem, & strenuum accipio, ἀγαθόν, ἀνδρεῖον. talem enim facit Homerus, quod & Aristoteles testatur in libro περὶ ποιητ. [Poet., 1454b 11] Seruius hunc uersum, & eum, qui proxime sequitur, profert ad illum Virgilii locum, hic saeuus tendebat Achilles [Aen., II, 29] [Comm. Aen., II, 29] . ubi notat ille saeuus propter Hectorem ab equis distractum. quod non placet. saeuus enim dictus a Virgilio est, eadem ratione, qua ab Horatio iracundus, aut certe qua ab Homero σχέτλιος. Appellatur praeterea ab Horatio peruicax, Oda .17. epodarum [Epod., 17, 14] & cedere nescius Oda 6. lib. 1. [Carm., I, 6, 6]

[121] Ardent] il faut sous-entendre « qu’il soit ».

[121] acer] sit, subintelligendum.

[122] Qu’il nie que les lois soient faites pour lui] Iliade, I : ἄλλοισιν δὴ ταῦτ᾿ ἐπιτέλλεο, μὴ γὰρ ἔμοιγε σήμαιν᾿· οὐ γὰρ ἔγωγ᾿ ἔτι σοὶ πείσεσθαι ὀΐω [B], c’est-à-dire, commande ainsi aux autres, mais ne me donne pas d’ordres à moi. Car je crois que je ne t’obéirai plus].

[122] Iura neget sibi nata] ἰλιάδ. α. ἄλλοισιν δὴ ταῦτ᾿ ἐπιτέλλεο, μὴ γὰρ ἔμοιγε σήμαιν᾿· οὐ γὰρ ἔγωγ᾿ ἔτι σοὶ πείσεσθαι ὀΐω [Il., I, 295] , id est, aliis ista manda, non mihi impera. non enim puto me tibi morem gesturum .

[122] Qu’il n’adjuge rien aux armes] Iliade, 21 et 22 et ailleurs.

[122] nihil non arroget armis] ἰλ. χ & φ. & alibi. [Il., XXI, XXII]

[123] Farouche] passionnée, ardente, fière. Pindare la dit ζαμενῆ [violente] dans la quatrième ode pythique, et on peut le comprendre en lisant la Médée d’Euripide. Mais Pausanias raconte des choses tout à fait différentes de ce que les poètes tragiques et d’autres auteurs ont rapporté dans leurs écrits au sujet de la férocité de Médée, de sa dureté, de son emportement, du massacre de son frère Absyrte, du meurtre de ses fils de sa propre main. Pausanias raconte donc, dis-je, dans La Corinthie, d’autres choses très différentes et neuves au sujet de Médée : qu’elle fut effectivement mariée à Jason et reine de Corinthe, qu’elle avait l’habitude de cacher dans le temple de Junon les fils qui lui naissaient chaque année, espérant qu’ils seraient immortels, mais qu’au moment-même où cet espoir fut trompé et où elle comprit enfin qu’elle avait fait erreur, elle se fit surprendre par Jason : il ne voulut pas lui pardonner malgré ses prières et il prit le bateau pour Iolcos en l’abandonnant. Médée demanda à Sisyphe de régner sur Corinthe et suivit Jason. Mais pour ce qui relève de ce passage, voir la Médée d’Euripide.

[123] ferox] animosa, uehemens, elata. ζαμενῆ uocat Pindarus εἰδ. δ. πυθ. [Pyth., 4, 10] licet autem hoc ex Medea Euripidis cognoscere. Sed longe diuersa ab iis, quae poetae tragici, & ceteri scriptores de Medeae ferocitate, acrimonia, & impotentia, de fratre Absyrto obtruncato, de filiis eius sua manu necatis, litteris prodiderunt, longe (inquam) alia, ac noua de ea narrat Pausanias in Corinthiacis, nempe eam Iasoni nuptam, Corinthique reginam, filios, qui sibi quotannis nascerentur, in templo Iunonis occultare esse solitam, immortales eos futuros sperantem : uerum cum haec spes eam fefellisset, & cum se errasse tandem cognouisset, eodemque tempore ab lasone deprehensa esset : illum ei multum oranti ignoscere noluisse, & ita Iolcum, ea relicta, nauigasse : Medeam autem regno Corinthi Sisypho commendato, ac tradito, illum secutam esse. [Descr. Gr., II, 3] Sed quod ad hunc locum pertinet, uide Euripidis Medeam.

[123] Et invincible] Euripide, dans Médée : Δεινὴ γάρ. οὔτοι ῥᾳδίως γε συμβαλὼν Ἔχθραν τις αὐτῇ καλλίνικον ᾄσεται [B], c’est-à-dire, car elle est terrible, il ne sera pas facile de chanter victoire à qui sera entré en conflit avec elle]. Dans la même oeuvre, Médée dit : Ἕρπ’ εἰς τὸ δεινόν· Νῦν ἀγὼν εὐψυχίας, c’est-à-dire, avance vers cette action terrible. C’est maintenant qu’il faut combattre avec grandeur d’âme et audace.

[123] inuictaque] Euripides in Medea, Δεινὴ γάρ. οὔτοι ῥᾳδίως γε συμβαλὼν Ἔχθραν τις αὐτῇ καλλίνικον ᾄσεται [Med., 44] , id est, horribilis enim est. non facile quisquam inimicitiis cum ea susceptis uictoriae carmen canet . ibidem sic Medea loquitur, Ἕρπ’ εἰς τὸ δεινόν· Νῦν ἀγὼν εὐψυχίας [Med., 407], id est, aggredere ad rem terroris plenam. nunc certatur de animi magnitudine, & praestantia.

[123] Ino la plaintive] on dit qu’Athamas et Ino eurent deux fils, Léarque et Mélicerte. Athamas, pris de folie, tua Léarque et le jeta dans un bassin plein d’eau bouillante ; sa mère Ino, elle aussi frappée de folie et de fureur, ou bien (selon d’autres versions) épouvantée de terreur, s’enfuit avec Mélicerte et sauta dans la mer. Elle devint ensuite une déesse et fut appelée Leucothée, et son fils Mélicerte fut appelé Palémon. Voir Homère, Odyssée, livre 5, et les scholies de ce passage : τὸν δ’ εἶδεν Κάδμου θυγάτηρ καλλίσφυρος Ἰνώ Λευκοθέη * « Mais Ino l’aperçut, la fille de Cadmos aux chevilles bien prises… Leucothéa » : traduction Victor Bérard, Homère, Odyssée, tome I, chants I-VII, livres Paris, Les Belles Lettres, 2012, p. 209., et les scholies de Pindare, Olympiques, ode 2 : λέγοντι δ’ ἐν καὶ θαλάσσᾳ, Mετὰ κόραισι Νηρῆος ἁλίαις βίοτον ἄφθιτον ᾿Ινοῖ τετάχθαι τὸν ὅλον ἀμφὶ χρόνον [B], c’est-à-dire, on dit même qu’Ino jouit pour toujours d’une éternelle vie dans la mer avec les filles marines de Nérée]. Et Euripide, dans Médée, quand le chœur dit qu’Ino a conduit ses deux fils à la mort.

[123] flebilis Ino] Athamantis, & Inonis duo filii, Learchus, & Melicerta fuisse dicuntur. Ac Learchum quidem Athamas furore praeceps interfecit, & in lebetem aquae seruentis plenum coniecit : mater autem Ino ipsa quoque amentia & furore affecta, uel (ut alii uolunt) metu perterrita cum Melicerta aufugit, & in mare desiliit : quae postea Dea facta, & Leucothea dicta est, eiusque filius Melicerta, Palaemon appellatus. uide Homerum ὀδυσσ. ε. & interpretes ad illum locum, τὸν δ’ εἶδεν Κάδμου θυγάτηρ καλλίσφυρος Ἰνώ Λευκοθέη. [Od., V, 333] & Pindari interpr. ὀλυμπ. εἴδ. β. ibi, λέγοντι δ’ ἐν καὶ θαλάσσᾳ, Μετὰ κόραισι Νηρῆος ἁλίαις βίοτον ἄφθιτον ᾿Ινοῖ τετάχθαι τὸν ὅλον ἀμφὶ χρόνον· [Olymp., 2, 51] , id est, dicunt etiam in mari inter Nerei filias marinas uitam immortalem Inoni constitutam esse in perpetuum. & Euripidem in Medea, ubi chorus ait, Inonem duobus filiis necem attulisse. [Med., 1282]

[124] Ixion le perfide] pourquoi dit-on Ixion le perfide ? On peut le savoir d’après d’autres auteurs, notamment le scholiaste de Pindare qui écrit sur l’ode 2 des Pythiques les termes suivants, que j’ai traduits en latin : « Ixion, fils ou de Pison ou de Mars ou de Plégyas (car les auteurs sont en désaccord), a épousé Dias, la fille de Déionée » * Lambin traduit les scholies de Pindare ; par commodité, nous avons consulté l’édition suivante : Scholia uetera in Pindari carmina / recensuit A.B.W. Drachmann. 2., Scholia in Pythionicas, Leipzig, Teubner, 1910, p. 39. La parenthèse est de Lambin, qui ne traduit Pindare qu’en partie (et résume certains passages, comme ici). Sur les scholies de Pindare, voir également Jean Schneider, « Pindare et la tradition poétique archaïque, d’après les scholies anciennes des Pythiques », Dialogues d'histoire ancienne. Supplément n°13, 2015. . La coutume était en effet chez les Anciens de donner des cadeaux au père de la mariée, comme Homère l’indique aussi : Πρῶθ’ ἑκατὸν βοῦς δῶκεν, ἔπειτα δὲ χίλι’ ὑπέστη Αἶγας ὁμοῦ καὶ ὄϊς [B], c’est-à-dire, il donna d’abord cent bœufs, puis il promit mille chèvres et autant de brebis] * Dans cet extrait, il s’agit du mariage projeté d’Iphidamas, fils d’Anténor et de Théanô – qui n’eut finalement pas lieu puisqu’il mourut au combat face à Agamemnon.. Déionée exigeait donc des présents d’Ixion, l’époux de sa fille, comme le voulait la coutume. Mais Ixion, qui se voyait sans cesse sollicité et pressé, décida de creuser une fosse et remplit celle-ci d’une matière très inflammable. Ensuite, il fit mine d’inviter son beau-père à un banquet riche et somptueux. Celui-ci, qui ignorait le piège, se rendit sur le lieu où se trouvait la fosse, tomba dans les flammes qui s’y consumaient déjà et fut ainsi brûlé. Comme personne ne voulait pardonner à Ixion, sali par un si grand crime, que tous le détestaient et fuyaient sa présence malsaine, comme les dieux eux-mêmes enfin le méprisaient et se détournaient de lui, seul Jupiter, pris de pitié pour lui, lava la tâche que représentait ce crime, le fit même monter au ciel et le prit comme compagnon. Mais Ixion, oubliant un à un les bienfaits reçus, se met à imaginer un nouveau forfait, projette une nouvelle infamie et, tout enflammé d’amour pour Junon, songe à la posséder. Apprenant cela, Jupiter façonne un nuage et lui donne l’apparence trompeuse de Junon ; quand Ixion vit cette nuée, il fut saisi d’ardeur et s’y unit : cela donna naissance à un homme terrible et monstrueux du nom de Centaure. Ensuite, avec des liens très serrés, Jupiter attacha les mains et les pieds d’Ixion à une roue, qu’il fit tourner perpétuellement, et Ixion, attaché à cette roue, crie qu’« il faut rendre grâce à ses bienfaiteurs » * Lambin traduit ici en latin l’expression pindarique τὸν εὐεργέταν ἀγαναῖς ἀμοιβαῖς ἐποιχομένους τίνεσθαι (Pythiques, II, v. 24-25) et, à travers les mots du poète grec, il cherche sans doute lui aussi à transmettre dans ce commentaire une leçon de « morale ». La scholie portant sur ce vers était assez sobre, mais le commentaire de Lonicer, dans son édition de Pindare (avec traduction et commentaire en latin, publiés en 1528 et 1535 : Pindari,... Olympia, Pythia, Nemea, Isthmia, per Joan. Lonicerum latinitate donata, adhibitis enarrationibus e graecis scholiis et doctissimis utriusque lingue autoribus desumptis... Cum Pindari encomio a J. Lonicero, Bâle, A. Cratandrum, 1535) était quant à lui largement développé et il insistait notamment sur la proximité de Pindare avec l’enseignement du Christ : Vtinam Pindaricam mansuetudinem animis nostris uolutaremus, si Christi seruatoris nostri clementia, suauitas, et mitissima consuetudo nos non permoueret (Si seulement nous méditions cette mansuétude pindarique en nos cœurs, pour voir si la clémence, la douceur et la très aimable manière d’être du Christ notre sauveur ne réussissaient pas à nous émouvoir), cité et traduit par J.-E. Girot, Pindare avant Ronsard, op. cit., p. 150-151..

[124] Perfidus Ixion] cur Ixion dicatur perfidus, cum ex aliis scriptoribus, tum ex Pindari interprete πυθ. εἴδ. β. cognoscere licet : cuius haec uerba sunt, a nobis sic Latine reddita. Ixion siue Antionis, siue Pisionis, siue Martis, siue Phlegyae filius (nam dissentiunt inter se auctores) Diam Deionei filiam duxit uxorem [Schol in Pyth., 2, 40] . Erat autem in more positum apud ueteres, sponsarum patribus munera quaedam dare, ut & Homerus indicat, Πρῶθ’ ἑκατὸν βοῦς δῶκεν, ἔπειτα δὲ χίλι’ ὑπέστη Αἶγας ὁμοῦ καὶ ὄϊς [Il., XI, 244] , id est, Primum centum boues dedit, deinde mille capras pollicitus est, & totidem oues . Deioneus igitur Ixionem, ut mos erat, filiae suae uirum munera poscebat. Ixion uero cum ab illo crebro appellaretur, atque adeo urgeretur, fossam faciendam curauit, eamque materia, quae ignem facile, & subito concipere posset, impleuit. quo facto, socerum quasi ad epulas opiparas, & sumtuosas inuitauit. Ille autem insidiarum, & fraudis ignarus, cum ad eum locum, ubi fossa suberat, accessisset : in eam iam inflammatam incidit, & ita flammis consumtus est. Iam uero cum Ixionem tanto scelere contaminatum nemo expiare uellet, cumque eum omnes detestarentur, & contagionem aspectus fugerent, cum ipsi Dii denique illum aspernarentur, ab illoque abhorrerent, solus Iupiter eius misertus, maculam ex illo scelere conceptam deleuit, eum ultro in caelum sustulit, sibi contubernalem fecit. At Ixion neque prioris beneficii, neque posterioris memor, ecce tibi nouum animo concipit facinus, nouumque flagitium aggreditur, & Iunonis amore incensus rem cum ea habere meditatur. Iupiter autem hoc cognito nubem, ut Iunoni similis esset, specie quadam falsa conformauit : qua uisa exarsit ille, & corpus cum ea commiscuit : ex qua immanem quendam, & monstrosum uirum procreauit, nomine Centaurum. Iupiter porro manus, & pedes Ixionis rotae arctissimis uinculis astrinxit : quam in perpetuum uolubilem effecit, eique rotae Ixion alligatus clamat, benemeritis gratiam esse referendam.

[124] Io vagabonde] vagabonde, parce qu’après le meurtre d’Argus par Mercure (Argus à qui Junon l’avait confiée pour la surveiller après sa métamorphose en vache par Jupiter), Io erra et parvint jusqu’en Egypte, car Junon avait envoyé un taon qui la piquait sans relâche.

[124] Io uaga] ideo uaga, quia Argo, a Mercurio, interfecto, cui fuerat, posteaquam a Ioue in uaccam uersa est, a Iunone custodienda tradita, usque eo uagata est, donec in Aegyptum peruenit, oestro a Iunone immisso, qui assidue eam insectaretur.

[124] Le triste Oreste] rien n’est plus connu ni plus célèbre que la folie d’Oreste. À ce sujet, voir l’excellente tragédie d’Euripide. Platon, dans Cratyle, écrit qu’Oreste, par son nom lui-même, annonce τὸ θηριῶδες τῆς φύσεως καὶ τὸ ἄγριον καὶ τὸ ὀρεινόν, c’est-à-dire, une nature farouche, sauvage et montagnarde en quelque sorte. Voir mes annotations à la satire 3 du livre 2 * Lambin, Horace, 1561, p. 185-186 : commentaire du lemme genitricem occidit Orestes]..

[124] tristis Orestes] nihil notius, nihil clarius Orestis furore. de quo uide Euripidis nobilissimam tragoediam. Plato in Cratylo scribit Orestem nomine ipso τὸ θηριῶδες τῆς φύσεως καὶ τὸ ἄγριον καὶ τὸ ὀρεινόν [Crat., 394e], id est, feritatem, immanitatem, & montanam quandam naturam, declarare. uide annot. ad saty. iii. lib. 2. [ad Serm., II, 3, 9]

[125] Si tu présentes sur scène quelque chose d’inédit] si tu songes à écrire une tragédie dans laquelle les personnages soient nouveaux et encore jamais traités par aucun poète, veille à ce qu’ils soient jusqu’au bout tels que tu les as créés au début. [B] Servius rapproche ce passage du vers suivant de Virgile, dans l’É néide 6 : « Surtout le pieux Énée, etc. »] « inédit » signifie « qui n’a pas été expérimenté », παθητικῶς [au passif], qui n’a pas été traité [B], ni représenté sur scène]. Car Cicéron aussi a parlé d’une vertu « éprouvée », au sens passif, dans son discours pour Cornélius Balbus, en ces termes : « Ainsi donc sa vertu, que nous ne connaîtrions que par ouï-dire, ne nous laisserait aucun doute ; et, lorsque nous la voyons présente, éprouvée, devant nos yeux, elle sera en butte aux attaques des détracteurs ? » * Traduction M. Cabaret-Dupaty, Oeuvres complètes de Cicéron, t. IX : Discours pour sa maison, pour Sextius, etc., Paris, Classiques Garnier, 1919. .

[125] Si quid inexpertum scenae commitis] si quam tragoediam scribere cogitas, in qua personae sint nouae, neque dum ab ullo poeta tractatae, uide, ut tales sint usque ad extremum, quales statim ab initio abs te productae sunt. Seruius profert hunc locum ad illum Virgilii uersum Aen. 6. praecipue pius Aeneas, &c. [Aen., VI, 175] [Comm. Aen., VI, 175] . inexpertum, ualet non expertum παθητικῶς. non tractatum , non spectatum. nam & M. Tullius expertam uirtutem dixit patiendi significatione, orat. pro Corn. Balbo, his uerbis. cuius igitur audita uirtus dubitationi locum non daret, huius praesens, experta, atque perspecta, obtrectatorum uoce laedetur ? [Balb., 16]

[128] Il est difficile de dire d’une manière qui soit propre ce qui est commun] dans ce passage, Horace appelle « ce qui est commun » les sujets des histoires qui n’avaient été traités par personne jusque-là, et qui sont à la disposition et accessibles à tous d’une manière ou d’une autre, vu qu’ils étaient pour ainsi dire vacants et que personne ne se les était appropriés. Donc, de tels sujets, il est difficile de les traiter quand tu es le premier à te les approprier et à t’en emparer, de sorte qu’ils puissent à bon droit être dits « tiens ».

[128] Difficile est proprie communia dicere] communia hoc loco appellat Horatius argumenta fabularum, a nullo adhuc tractata : & ita, quae cuiuis exposita sunt, & in medio quodammodo posita, quasi uacua, & a nemine occupata. talia igitur argumenta difficile est abs te nunc primum occupata, & suscepta ita tractare, ut proprie tua iure dici possint.

[128] Un chant de l’Iliade] ce qui n’est pas commun, mais propre à Homère – et malgré tout public, comme nous allons le dire bientôt.

[129] Iliacum carmen] quod commune non est, sed Homeri proprium : est tamen publicum, ut mox dicemus.

[129] Tu mets en actes] tu produis sur scène, tu en fais une tragédie, tu prends des personnages tragiques de l’Iliade et tu composes une tragédie. Platon, au livre 10 de la République, appelle Homère τραγῳδίας ἡγεμόνα καὶ διδάσκαλον, c’est-à-dire le chef et le maître de la tragédie.

[129] deducis in actus] in scenam producis, in tragoediam confers, ex Iliade personas tragicas sumis, & tragoediam componis. Plato lib. 10 de Rep. Homerum τραγῳδίας ἡγεμόνα καὶ διδάσκαλον. id est, tragoediae ducem, & magistrum nominat. [Rep., X, 598 d]

[131] Une matière publique…privée] avant d’expliquer ce passage, il nous faut voir quelle est la différence entre « public » et « commun ». En effet, ceux qui pensent qu’il n’y a pas de différence se trompent. Il a donc été dit que « public » est l’équivalent de « populaire ». [B] En effet, quelques exemplaires anciens donnent « une matière populaire », etc.] Donc est « public » ce qui appartient au peuple tout entier, comme le Champ de Mars ; le territoire de la Campanie est la propriété publique du peuple romain depuis la promulgation de la loi agraire : il a été mis à disposition du public. On a fait du royaume de Chypre la propriété publique du peuple romain par la loi Clodia. [B] Tous les fleuves et les ports sont publics. L’usage des rives aussi est public, tout comme celui du fleuve lui-même. L’usage des côtes aussi est public, de même que celui de la mer elle-même.] Le préteur, le consul et les autres magistrats, ainsi que les rois, sont des personnes publiques, car elles endossent le rôle du peuple tout entier. On oppose le privé au public, comme quand on dit « droit public, droit privé ; personne publique, personne privée ; jugement public, jugement privé ; roi, simple particulier ». Horace, satire 3 du livre 1 : « comme simple particulier, je vivrai plus heureux que toi, qui es roi ». Et plus bas : « Autrefois, on avait la sagesse de séparer le public du privé ». Cicéron, Pour Muréna : « Le peuple romain hait le luxe privé, aime le faste public ». Le même, Contre Rullus, au peuple : « Si le domaine de Récentore est privé, pourquoi l’exclus-tu ? Et s’il est public, quelle espèce de justice avons-nous là ? » * Ce passage du Discours sur la loi agraire pose le problème du territoire de Récentore, en Sicile, qui est public mais que Rullus accepte (suite aux réclamations de ses habitants) de considérer comme privé – et donc d’exclure des impôts prélevés par les décemvirs sur les domaines publics.. Il y a deux acceptions de « commun » : d’une part, nous appelons « commun » ce qui appartient à deux parties ou plus, comme un mur commun, une maison commune, un territoire commun, une lettre commune ; et pour ces éléments communs, il convient de demander une « action en division d’une chose commune », de même que nous disons « bataille commune, mort commune, vie commune ». À ce sujet, Cicéron dit, dans Pour Roscius d’Amérie : « Qu' y a-t-il en effet qui soit plus commun que l'air pour les vivants, la terre pour les morts, la mer pour les corps qui flottent sur les eaux, le rivage pour ceux que les flots ont rejetés ? » * D’après la traduction de M. Nisard, Cicéron, Œuvres complètes, tome III, Paris, Dubochet, 1840.. D’autre part, nous appelons « commun » ce que personne ne s’est approprié, ce qu’on ne peut posséder ni s’arroger, comme l’eau qui s’écoule, l’air, le rivage de la mer, les pierres et les perles sur le rivage de la mer, le théâtre, ce pour quoi on ne dépose pas une « action en division d’une chose commune » auprès des magistrats * Lambin tire cette argumentation et cette liste d’exemples du livre des Institutes de Gaius, II, 1 : De rebus. Le juriste oppose les « choses » qui sont « de notre droit, de droit divin ou de droit public » (aut nostri iuris, aut diuini, aut publici), et il énumère ce qui relève du « droit public » : publici iuris sunt muri, fora, portae, theatra, circus, area. (celles de droit public sont les murs d’une ville, les places publiques, les portes, les cirques, les théâtres et les rivages) ; Corpus Iuris Ciuilis, éd. A. Béranger, J.-F. Berthelot, H. Hulot et P.-A.Tissot, Metz, Behmer et Lamort / Paris, Rondonneau, 1803-1811, p. 45.. Et on oppose le bien commun à ce qui est propre, comme Cicéron dans Pour Sylla : « J’ai eu, plus que d’autres, l’occasion propre d’agir, mais le chagrin, les alarmes, les dangers constituaient la condition commune ». Il dit aussi dans une lettre à Dolabella, au livre 9 : « Le fait que tu m’aimes est commun avec beaucoup d'autres : mais ce qui n'appartient qu'à toi, c'est cette grâce aimable, cette bonté charmante et cet art de plaire » * D’après la traduction de M. Nisard, Cicéron, Œuvres complètes, tome IV, Paris, Dubochet, 1841.. Dans ce passage, en outre, « commun » doit être entendu au sens de ce que personne ne s’est approprié, c’est-à-dire que personne n’a jamais traité, comme nous l’avons dit. Donc, cela dit, nous expliquons ainsi ce passage : est publique une matière comme l’Iliade d’Homère, par exemple. En effet, cette œuvre est publique et considérée comme appartenant à tout le monde, même si elle a été inventée, écrite et exposée par Homère. Donc ce sujet pourra devenir ton bien et ta propriété propres, si tu ne restes pas cantonné au cercle accessible à tous et méprisé, c’est-à-dire si tu ne suis pas l’auteur que tu t’es proposé d’imiter avec tellement de scrupules que tu n’ ajoutes rien de ton propre cru, n’inventes et ne changes rien : si tu ne t’attaches pas à ces éléments rebattus et banals, connus de tous, faciles et ἐγκύκλια [ordinaires]. Quant à « ne fais pas le tour », je l’ai trouvé écrit dans tous les manuscrits. [B] Certains * Lambin cite ici Turnèbe, qui note dans ses Aduersaria, livre IX : publicam materiam uocat argumentum aliis poetis adhuc intactum : quod priuati iuris erit, si quis ita tractet, ut postea nemo uel idem scribere ausit, uel melius possit : quod quidem consequetur, si sententias persequatur non de medio nec e triuio sumptas. Solent enim Graeci, quorum sedulus est plerunque imitator Horatius, appellare ἐγκύκλια, id est circularia (1965, f. 138 v°-139). disent que cette « matière publique désigne un sujet auquel les autres poètes n’ont jamais touché, parce que (disent-ils), il deviendra propriété privée si quelqu’un le traite d’une façon telle que personne n’ose ensuite écrire la même chose, ou ne puisse faire mieux » - ce qui ne manquera pas d’arriver si l’on ne s’en tient pas à des idées banales et à disposition de tous. Moi, je n’approuve pas le fait qu’ils veuillent que la « matière publique » soit un sujet auquel les autres n’ont pas touché. Le reste ne diffère presque en rien de ce que j’ai écrit.]

[131] Publica materies priuati] antequam hunc locum explicemus, quid intersit inter publicum, & commune, uidendum. falluntur enim, qui haec nihil inter se differre existimant. Publicum igitur dictum est, quasi populicum. & uero nonnulli libri ueteres hic habent, Poplica materies , &c. ubi uulgati, Publica materies, &c. ita publicum est, quod est totius populi, ut campus Martius, publicus est populi Romani ager Campanus lege agraria lata, publicatus est : Regnum Cypri lege Clodia populi Romani publicum factum est : Flumina omnia & portus, publica sunt : riparum quoque usus publicus est, sicut ipsius fluminis : Littorum quoque usus publicus est, sicut & ipsius maris. praetor, consul, & ceteri magistratus, & Reges sunt publicae personae. nam totius populi personam sustinent. publico opponitur priuatum, ut cum dicimus, ius publicum, ius priuatum : publica persona, priuata persona : iudicium publicum, iudicium priuatum : Rex, priuatus. Horatius saty. iii. lib. 1. Priuatusque magis uiuam te Rege beatus. [Serm., I, 3, 142] & infra : fuit haec sapientia quondam Publica priuatis secernere. [Ars, 397] Cicero pro Murena. Odit populus Rom. priuatam luxuriam : publicam magnificentiam diligit. [Mur., 36, 76] Idem in Rull. ad pop. Si est priuatus ager Recentoricus, quid eum excipis ? sin autem publicus, quae est ista aequitas ? [Rull., II, 57] Commune duobus modis accipitur : uno modo commune appellamus, quod est duorum, aut plurium, ut paries communis, communis domus, ager communis, epistola communis : atque harum rerum communium causa competit actio communi diuidundo : [Dig., X, 3] a quarum similitudine dicimus Martem communem, mortem communem, uitam communem. & ita illud M. Tullii pro Rosc. Amer. quid tam commune, quam spiritus uiuis, terra mortuis, mare fluctuantibus, littus eiectis ? [Rosc. Amer., 26, 72] Altero modo communia dicimus, quae a nemine sunt occupata, neque possessa, & possunt fieri occupantis, ut aequae profluens, aer, littus maris, lapilli & gemmae in littore maris, theatrum : quarum rerum causa non datur actio communi diuidundo apud iuriscons. Opponitur autem commune proprio, ut Cicero pro Sylla. Tempus agendi fuit mihi magis proprium, quam ceteris : doloris uero & periculi fuit illa causa communis. [Syll., 3, 9] idem epist. ad Dol. lib. 9. Quod me amas, id tibi commune est cum multis : quod tu ipse tam amandus es, tamque dulcis, tamque in omni genere iucundus, id est proprie tuum. [Fam., IX, 15] Accipienda porro hoc loco communia, quae a nemine sunt occupata, id est, quae nondum sunt a quoquam tractata, ut diximus. His igitur expositis, hunc locum sic explicamus, publica materies est exempli causa, Ilias Homeri. est enim opus publicum, & totius populi factum, quanuis ab Homero inuentum, scriptum, & editum. Haec igitur materia tui iuris, tuique mancipi fieri poterit, si non haerebis in circulo omnibus patente, & contemto, id est, si tuum auctorem, quem tibi proposuisti ad imitandum, non sequeris ita religiose, ut nihil addas de tuo, nihil inuenias, nihil immutes : trita quaedam, & uulgata, & omnibus exposita, & facilia, & ἐγκύκλια persequaris. Non circa autem scriptum offendi in omnibus libris manuscriptis. Quidam publicam materiam dicunt esse argumentum aliis poëtis intactum : quod (inquiunt) priuati iuris erit, si quis ita tractet, ut postea nemo uel idem scribere ausit, uel melius possit : quod consequetur si sententias adhibebit non uulgareis, neque de medio sumtas. Ego quod publicam materiam, argumentum aliis intactum uult esse, non probo : cetera nihil fere ab iis, quae scripsi, discrepant.

[133] Par le mot à mot, etc.] c’est-à-dire, si tu ne t’appliques pas à rendre le mot à mot, comme un traducteur scrupuleux et fidèle, si tu ne te montres pas un traducteur trop zélé et fidèle pour oser t’écarter un tant soit peu de ton auteur. Horace conseille donc dans ce passage de ne pas suivre comme des traducteurs ceux que nous nous sommes proposés d’imiter ou dont nous cherchons à tirer notre sujet d’écriture, mais plutôt en puisant à leur source selon notre jugement et notre appréciation, dans la mesure et de la façon que nous jugerons bonnes. En effet, Cicéron écrit qu’il en a usé ainsi, et dans les termes mêmes que je viens d’utiliser, quand il a imité les Stoïciens et pour son traité Sur les devoirs. Il écrit qu’il en a fait de même lors de la traduction des discours antagonistes d’Eschine et Démosthène : « je les ai transposés (dit-il), non en traducteur, mais en orateur : je n'ai rien changé à la pensée ; mais pour la forme, je dirais la physionomie, j'ai employé des tours conformes à nos habitudes. Je n'ai pas cru nécessaire de traduire mot à mot, mais j'ai conservé à l'expression son caractère et sa force. Je n’ai pas cru en effet devoir rendre au lecteur le nombre de mots, mais en quelque sorte leur poids » * D’après la traduction de Charles Appuhn, Cicéron, De la Divination - Du Destin – Académiques, Paris, Classiques Garnier, 1936.. Et il faut rattacher ce précepte à l’élocution.

[133] Nec uerbum uerbo, &c.] id est, & si non studebis uerbum e uerbo exprimere, ut religiosus, & fidus interpres : si non te praebebis ita sedulum, ac fidelem interpretem, ut ne paululum quidem a tuo auctore discedere audeas. monet igitur hoc loco Horatius, ne eos, quos nobis proposuimus imitandos, aut e quibus argumentum scribendi petimus, ita sequamur, ut interpretes, sed potius ut e fontibus eorum, iudicio, arbitrioque nostro, quantum, quoque modo uidebitur, hauriamus. hoc enim se consilio usum esse scribit M. Tullius & quidem iis ipsis uerbis, quae modo usurpaui, in Stoicis imitandis, & in quaestione de officiis. quod item se fecisse scribit in orationibus inter se contrariis Aeschinis, Demosthenisque conuertendis. nec conuerti (inquit) ut interpres, sed ut orator, sententiis iisdem, & earum formis, tanquam figuris, uerbis ad nostram consuetudinem aptis : in quibus non uerbum pro uerbo necesse habus reddere, sed genus omnium uerborum, uimque seruaui. non enim ea me annumerare lectori putaui oportere, sed tanquam appendere. [Opt., 5] hoc autem praeceptum ad elocutionem referendum est.

[134] Et tu ne te jetteras pas, en imitant, dans un réduit] c’est-à-dire, et si tu ne précipites pas, en t’éloignant vraiment trop de celui que tu t’es proposé d’imiter, dans des impasses d’où tu ne saurais te tirer honnêtement : la sortie serait honteuse ou la nature et le système de l’œuvre ne le supporteraient pas. En effet, telle est la règle de toute œuvre : il ne faut pas délaisser ce qui a été entamé.

[134] nec desilies imitator in arctum] id est, & si te non coniicies in eas angustias, uidelicet nimium longe ab eo, quem tibi proposuisti ad imitandum discedendo, unde te explicate honeste non possis : unde egredi uel turpe sit futurum, uel operis natura, ac ratio non ferat. nam haec cuiuscunque operis lex est, ne quid inchoatum relinquatur.

[135] [B]<[135] Retirer] c’est la bonne leçon. Car « retirer » signifie porter dehors, à l’extérieur, comme nous l’avons noté ailleurs.> Retirer] c’est ce qu’il faut lire et c’est ce que donnent deux manuscrits, les plus irréprochables qui soient. Le « f » est doublé lorsque la première syllabe est longue, comme c’est le cas pour rettulit, subbigit, repperit, etc. Ainsi, on dit généralement referre pedem ex aliquo loco [retirer le pied de quelque part] et non pas proferre. César, au livre 1 de la Guerre des Gaules : « Pour finir, accablés de blessures, ils commencèrent à se retirer et, comme une montagne se dressait à environ mille pas de là, ils tentèrent de s’y replier » * D’après la traduction d’Anne-Marie Ozanam, César, Guerre des Gaules, tome I, livres I-IV, Paris, Les Belles Lettres, 2000, p. 41.. Et Servius Galba, dans une lettre du livre 10 de Cicéron à ses amis : « Notre aile gauche, qui était plus faible, n'étant composée que de deux cohortes de la légion Martiale et d'une cohorte prétorienne, commença à se retirer ».] [C, p. 387 C] Tite-Live, Annales, livre 38 : « Donc, épuisés physiquement et moralement, ils se retirèrent ».]

<supprimé>< [135] proferre] recta est scriptura. est enim proferre extra, & foras ferre, ut alibi annotauimus.> [135] Refferre] sic legendum : & ita habent duo omnium emendatissimui codices. geminatum autem est  f. ut prima syllaba producatur : qualia sunt illa, rettulit, subbigit, repperit, &c. Ita autem loqui solemus referre pedem ex aliquo loco, non proferre. Caesar lib. I de bello Gallico. tandem uulneribus defessi, & pedem referre, & quod mons suberat mille passuum, eo se recipere coeperunt. [Bell. Gall., I, 25] & lib. 10. epist. Marci Tullii ad familiareis, Seruius Galba. Cornu sinisterius, quod erat infirmius, ubi Martiae legionis duae cohortes erant, & cohors praetoria, pedem referre coeperunt. [Fam., X, 30, 4] Titus Liuius lib. XXXVIII Annalium : Fessi igitur corporibus animisque retulere pedem [Hist., XXXVIII, 29]

[136] Cet auteur cyclique] [B] je ne sais quel] poète [B] épique] ambulant, itinérant, qui avait l’habitude de réciter son poème en public. Certains pensent qu’il s’agit d’Antimaque : à ce sujet, voir Cicéron dans Brutus : « Démosthène n’aurait jamais pu dire un mot pareil à celui qu’on rapporte du célèbre poète Antimaque : celui-ci, devant un auditoire convié par lui, lisait son œuvre, le volumineux poème que vous savez. Abandonné, au milieu de sa lecture, par tout le monde, excepté Platon : « je n’en continuerai pas moins, dit-il : Platon seul vaut pour moi cent mille auditeurs » * Traduction de Jules Martha, Cicéron, Brutus, Paris, Les Belles Lettres, 1931, p. 66-67. . Certains, fort savants, pensent qu’il s’agit d’un autre poète, auteur deκυκλικά[cycles], souvent évoqué par les scholiates grecs ; on trouve parmi eux Marc-Antoine Muret. À propos de ce poème, Philopon, dans le premier livre des ἀναλυτικοί [LesAnalytiques] (comme on les appelle en général) : ἔστι δὲ καὶ ἄλλοτι κύκλος ἰδίως ὀνομαζόμενον· ὃ ποίημά τινες μὲν εἰς ἑτερους, τινὲς δὲ εἰς Ὅμηρον ἀναφέρουσιν [B], c’est-à-dire, « Il y a autre chose, que l’on appelle proprement « cycle » ; certains attribuent ce poème à Homère et d’autres à d’autres ». Moi, je vois que certains auteurs κυκλικοὺς [cycliques] sont mentionnés par le scholiaste d’Homère, Iliade, 3 : ἡ ἱστορὶα παρὰ τοῖς πολεμωνίοις ἤ τοῖς κυκλικοῖς, c’est-à-dire, l’histoire se trouve chez Polémon et les auteurs cycliques * Scholie du v. 242 du livre III de l’Iliade, qui s’attarde sur Hélène et les Dioscures. Cette scholie est reprise par Fulvio Orsini dans son édition des Carmina nouem illustrium feminarum, C. Plantin, 1568, p. 73 – mais il renvoie par erreur aux scholies au livre IV de l’Iliade (Homeri scholiastes in Iliad. δ). Voir l’édition des scholies d’Homère due à Jean-Baptiste-Gaspard d'Ansse de Villoison : Homeri Ilias ad ueteris codicis Veneti fidem recensita, Venise, Coleti, 1788, p. 98. Il existe également une édition récente de ces scholies, avec une traduction latine : Fragmenta Historicorum Graecorum, éd. Karl Müller et Theodor Müller, Cambridge University Press, 2010, vol. 3, p. 118. Il existe également un outil numérique, le DFHG project , qui permet de naviguer dans les scholies de l’ouvrage cité précédemment. Cette scholie se retrouve aussi dans les fragments d’Alcman, poète lyrique grec du VIIe s. av. JC : voir l’édition et la traduction dues à David A. Campbell dans Anacreon. Greek Lyric, Volume II : Anacreon, Anacreontea, Choral Lyric from Olympus to Alcman, Cambridge Mass., Harvard University Press & Londre, W. Heinemann, 1988, p. 412-413 ; voir également Greek Epic Fragments : From the Seventh to the Fifth Centuries BC, éd. Martin L. West, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 2003, p. 92-93.].

[136] scriptor cyclicus] poeta nescio qui epicus, circumforaneus, circulator, qui solebat suum carmen in corona recitare. nonnulli Antimachum significari putant : de quo M. Tullius in Bruto. Nec enim posset idem Demosthenes dicere, quod dixisse Antimachum Clarium poetam ferunt : qui, cum conuocatis auditoribus legeret eis magnum illud, quod nouistis, uolumen suum, & eum legentem omnes, praeter Platonem, reliquissent, legam (inquit) nihilominus : Plato enim mihi unus instar est omnium. [Brut., 51] nonnulli, & ii quidem docti, poetam quendam alium, qui scripsit κυκλικά. saepe ab interpretibus Graecis commemoratum, significari uolunt, in quibus est M. A. Muretus. de hoc poemate Philoponus in librum primum ἀναλυτεικ. (ut uulgo citant) ἔστι δὲ καὶ ἄλλοτι κύκλος ἰδίως ὀνομαζόμενον· ὃ ποίημά τινες μὲν εἰς ἑτερους, τινὲς δὲ εἰς Ὅμηρον ἀναφέρουσιν . &c. [Anal., I] id est, Est enim aliud quiddam, quod proprie nominatur cyclus : quod poëma alii aliis, nonnulli Homero adscribunt. Ego auctores quosdam κυκλικοὺς ab Homeri scholiaste uideo citari ἰλιάδος γ. ἡ ἱστορὶα παρὰ τοῖς πολεμωνίοις ἤ τοῖς κυκλικοῖς. [Schol. Il., III, 242] id est, historia est apud Polemonios, aut cyclicos.

[137] La fortune de Priam] c’est surtout à partir de ces éléments que l’on peut comprendre qu’ici, Horace ne parle pas d’Antimaque ; en effet, ce dernier a écrit la guerre de Thèbes - qui a eu lieu bien des années avant celle de Troie, alors que celui qu’évoque Horace parle de la guerre de Troie. Afin qu’on l’écarte, voici le début du poème d’Antimaque, dont les scholiastes grecs sont garants * VoirHarmut, Erbse, Scholia Graeca in Homeri Iliadem (Scholia vetera), Berlin, Walter De Gruyter, 1969 (scholie S-I01001d.). : Ἐννέπετε Κρονίδαο Διὸς μεγάλοιο θύγατρες, [B] c’est-à-dire, Dites, filles du grand Jupiter, fils de Cronos ]. L’idée de ce vers est toute autre que celle du vers grec auquel Horace fait référence dans ce passage. [B] Siméon Dubois pensait qu’il renvoyait au premier vers de la Petite Iliade du même Homère : Ἴλιον ἀείδω καί Δαρδανίην εὔπωλον, puis ἧς πέρι πολλὰ πάθον Δαναοί, θεράποντες Ἄρνος, c’est-à-dire, Je chante Ilion et Troie pleine de chevaux (ou qui abonde en beaux chevaux), pour laquelle les Grecs, serviteurs de Mars, ont enduré bien des épreuves. Grâce à cette traduction, donnée presque mot pour mot, celui qui n’a pas appris la langue grecque peut comprendre pourquoi je ne suis pas d’accord].

[137] Fortunam Priami] Antimachum non significari ab Horatio ex eo maxime intelligere licet, quod Antimachus bellum Thebanum scripsit : quod multis annis ante Troianum gestum est : hic autem, quem reprehendit Horatius bellum Troianum : ut omittam, quod principium poematis Antimachi hoc fuisse testantur Graeci interpretes, Ἐννέπετε Κρονίδαο Διὸς μεγάλοιο θύγατρες. [Schol. Il., I, 1] id est, Dicite Saturnii Iouis magni filiae. cuius uersus longe alia sententia est, quam huius, quem hoc loco de Graeco expressum profert Horatius. Simeon Bosius putabat, significari primum uersum euisdem Homeri ex parua Iliad. Ἴλιον ἀείδω καί Δαρδανίην εὔπωλον, sequitur, ἧς πέρι πολλὰ πάθον Δαναοί, θεράποντες Ἄρνος. [Ilias Parua, 1] i.e., Ilium cano, & Dardaniam equis aptam, uel pulchris equis abundantem, Pro qua multa pertulerunt Graeci, ministri Martis. ex qua interpretatione, prope ad uerbum expressa, cuiuis, qui linguam Graecam non didicerit, licet intelligere, quamobrem aliter sentiam.

[138] [B] Quelle promesse nous fait-il pour ainsi béer ?] « pour ainsi béer », il s’agit bien sûr de la bouche. Cela vient des tragédiens qui, parfois, lorsqu’ils jouent le rôle d’Agamemnon, d’Atrée ou de personnages du même type, ouvrent grand la bouche, comme s’ils étaient grandiloquents (si l’on peut employer cet adjectif), alors qu’ils parlent souvent d’une toute petite voix qui ne justifie pas du tout cette bouche béante. Ainsi, chez Lucien, le μέγα κεχηνότες est souvent utilisé pour les tragédiens, c’est-à-dire « qui ouvrent grand la bouche ». En outre, la grandeur et l’élévation des mots, ou la grandiloquence, semblent demander d’ouvrir grand la bouche. C’est pourquoi, pour « bouche-bée », nous comprenons « grandiloquence », ce qui correspond à l’usage de mots ampoulés.]

[138] Quid tanto dignum feret hic promissor hiatu] tanto hiatu, nempe oris. ductum a tragoedis, qui interdum, cum Agamemnonis, aut Atrei, & similium personarum parteis agerent, ut grandiloquentiores (si hoc nomine uti licet) uiderentur, quam maxime hiabant, cum saepe exilem uocem, minimeque tanto hiatu dignam, mitterent. sic apud Lucianum saepe usurpatur illud μέγα κεχηνότες de tragoedis, id est, magnum hiantes. Praeterea magnitudo & granditas uerborum seu grandiloquentia, uidetur oris hiatum postulare. Itaque per oris hiatum, grandiloquentiam intelligimus, quae constat fere ex ampullis uerborum.

[139] La montagne va accoucher, naîtra, etc.] c’est un proverbe contre les pédants pleins d’orgueil et contre ceux qui suscitent de grandes attentes pour ne livrer finalement rien qui en soit digne. Athénée écrit dans le livre 14 * Sur Athénée, voirAthenaeus and His World : Reading Greek Culture in the Roman Empire, éd. David Braund et John Wilkins, Exeter, University of Exeter Press, 2000. que Tachos, roi d’Égypte, avait adressé une plaisanterie malvenue à Agésilas, roi de Sparte, homme de petite taille, qui était venu pour combattre à ses côtés et lui apporter son aide : ὤδινεν ὄρος. Ζεὺς δ’ ἐφοβεῖτο. τὸ δ’ ἔτεκεν μῦν, c’est-à-dire, une montagne était enceinte, mais Jupiter la craignait, alors elle mit au monde une souris ; il s’aliéna Agélisas qui mit fin à leur alliance, et Tachos perdit son royaume.

[139] Parturient montes, nascetur, &c.] prouerbium in gloriosos ostentatores, et eos, qui magna de se expectatione concitata, nihil ea dignum ad extremum afferunt. Athenaeus lib. 14. scribit, Tacham Regem Aegyptiorum, cum Agesilaum Lacedaemoniorum Regem, breuis staturae hominem, qui iccirco uenerat, ut cum eo belli societatem iniret, eique auxilium ferret, hoc intempestiuo ioco lacessisset, ὤδινεν ὄρος. Ζεὺς δ’ ἐφοβεῖτο. τὸ δ’ ἔτεκεν μῦν [Deipn., XIV, 1] . id est, parturiebat mons : at Iupiter metuebat, ille autem murem peperit, regno suo esse spoliatum, priuatumque esse factum, alienato a se Agesilao, societateque diremta , ac dissoluta .

[141] Dis-moi, Muse, l’homme] début de l’Odyssée : Ἄνδρα μοι ἔννεπε Μοῦσα πολύτροπον, etc. [Dis-moi, Muse, l’homme aux mille ruses] [B] Je me permets, en saisissant l’occasion et le prétexte de ce passage, de citer quelques vers français de Pierre de Ronsard, homme très illustre et poète du Roi, tirés de la Franciade, poème français tout à fait comparable à l’Iliade d’Homère et à l’Énéide de Virgile, et d’en offrir aux lecteurs de mes commentaires une traduction en latin faite par Jean Dorat, érudit remarquable, poète du Roi. Ainsi, les nations étrangères comprendront la nature et la qualité des génies que la France produit, et à quel point les Belles Lettres et les humanités sont florissantes chez nous. Je vais donc d’abord présenter quelques vers tirés du début du premier livre, avant de soumettre la prophétie de Cassandre, qui fait environ quatre-vingt-dix vers, tirés du même livre, afin que tous les hommes lettrés et cultivés soient chaque jour plus pénétrés du désir de lire ce poème divin et qu’ils réclament sa publication par leurs prières et de tous leurs vœux à notre roi Charles IX ou à Ronsard lui-même * Je retranscris ci-dessous la traduction latine de Dorat d’après l’édition de l’Horace de Lambin parue chez Jean Macé en 1567..

Musa tenens summas Parnassi in uertice sedes,

Nunc adsis, orique fauens illabere nostro,

Dum memoro prima ductos ab origine reges

Franconis : qui Troiugena satus Hectore quondam

Astyanax, patrio sed dictus ab amne Camandrus.

Huius Troiugenae tu dic mihi Musa labores,

Proeliaque : inuita quoties Iunone, & iniquo

Neptuno terra, pelagoque pericula uicit,

Ante Parisicae quam moenia conderet urbis :

At tu Rex animos, dignasque in carmina uireis

CAROLE da : in uestros opus hoc mihi surgit honores,

Argumentum ingens, mea ne mergatur in alto

Cymba, caue : tantas quae nunc uaga fertur in undas.


Cassandrae Vaticinium de Franconis casibus, ex primo libro Franciados petri ronsardi, Ioanne Aurato, poëta regio interprete.

Troiugena, auspiciis cuius felicibus olim

Clara futurorum uideo tot nomina regum

Magnanimumque ducum, populis armisque potentum :

Disce memor, me uate, sacer quam concitat error,

Qui te cumque manent uenturo tempore casus,

Quo Deus usque sinit : ueniet quae cetera dicet

Ordine nympha tibi, uacua cum nudus arena

Aeger, inops rerum, confractus membra iacebis,

Naufragum ut in gelido proiectum littore corpus.

Qualis ab arboreo succrescit stirpe sub auras

Surculus, incumbens operi, quam carpsit acuto

Frondator ferro, & trunco succidit ab imo,

Vnde grauis malus, temo aut fabricetur aratri

Mensibus hibernis, niuibus cum & sparsa pruinis,

Grandineque horret humus, latet in radice recisa

Abdita, nec libro suboles caput exserit udo,

Donec uere sui nemoris renouante senectam,

Vna locum supplet uacuum generosa propago,

Frondosisque comis proauitas suscitat umbras

Luxurians, laetumque caput sub nubila tollens.

Tu quoque bis captae felicia germina Troiae

Vberibus renouas foliis, rediuiuaque fundens

Brachia Troianum tolles ad sidera nomen,

Regum progenitor, per quos subuersa resurgent

Pergama, & Argolicas spernent uiuacia flammas,

Postquam olim uictrix, armisque & legibus aequis

Gens tua perdomitum sua sub iuga miserit orbem.

Tu tempestates saeuas & proelia mille

Dura feres, caput obiectans : sed Gallica tandem

Clara manent populis uictorem spectra subactis.

Regia deinde tua nascetur origine proles :

Cui par sub magno surget non altera caelo,

Vis Pharamondorum, Clouiorum, Childericorum,

Lodoicique pii, ClaudI, fortesque Pepini,

Clari omnes armis reges, uictricia quorum

Agmina Idumaeas gestabunt uertice palmas.

Sed tamen ante omneis surget Rex maximus unus,

Diuorum genus & magni aetheris incrementum,

Filius Henrici, bello insuperabilis olim,

Et Catharina tuus : cuius sub pectore cunctae

Virtutes ponent facto uelut agmine sedem

Carolus huic magnum fama per saecula nomen :

Nomine sed maior gestarum gloria rerum,

Annis paene puer, genitoris & orbus ademti

Ante diem : cui fida tamen custodia matris

Rite regens tenerum, monitisque salubribus augens,

Et felix uigor ingenii maturior aeuo

Turbatas odiis pacabunt tristibus urbeis,

Et populos furiis in se discordibus actos.

At simul hunc matura uirum firmauerit aetas,

Et latus armatum ualidus praecinxerit ensis,

Fortibus inque humeris thoracis stridor aheni

Horruerit strepitans pro uita & honore suorum.

Florenteis tangens annos, magis ille pudore,

Quam stipante metu tutus, leget agmine terras

Belligero, & dux alba nigros defiget ad Indos

Signa, suum Oceano claudens utrinque laborem.

Iam mihi quadrupedans sonus exauditur equorum,

Pulsantum aere solum, iam regia signa ferenteis

Armigeras acies, iuuenilis robora pubis,

Ordine prospicio longo : fulgentibus armis

Terra riget, hastisque manus, latera ensibus horrent :

Saeuus inest furor his, & saeua minacibus ira

Vultibus, & sola sub pedibus concussa tremiscunt,

Compositis gradibus paeeuntia signa sequentum,

Qualis ad imperium uenti procedit in alto

Vndarum legio, cursuque ferente secundo

Post alios alii uoluuntur in ordine fluctus

Donec agens tandem ualidis uis incita flatus

Depulit impulsos extremam ad littoris oram.

Non illi audebit regi se opponere quiquam

Bellanti, siue ipse pedes peditum ante maniplos

Ibit ouans longi crispans uibrantia conti

Robora, seu campum pedibus pulsabit equinis,

Calce rigente premens armos pernicis Iberi,

Puluere foedatus uultus, aptansque Lacerto

Multa caede rubro gladii splendentis acumen,

Non secus ac quondam Segetis per plana feracis,

Densi falce cadunt maturae messis acerui:

Atque aliis alii super agglomerantur, ab aestu

Torrida cum portant sub tectum farra coloni :

Sic reuoluta ruent sub lato corpora ferro

Multa simul cumulata solo : pauor undique & horror

Illius & dextram, & ferrum ferale sequentur.

Vt tamen eius erit metuenda rebellibus ira

Gentibus, horrendae quas fulmine proteret hastae :

Sic uictis clemens populis uictoria parcet,

Temperet ut uireis leni pietate seuerus.

Carolus hic claros caeli stellantis ad axeis

Facta sua, & Troas proauos, Phoebo auspice, mittet.

Post ubi longaeuae uenient iam taedia uitae,

Alter ut in magno sol effulgebit Olympo.

Ergo age nunc alacri, Franco, loca mente relinquens,

Ne tua tot claros ignauia lenta nepotes

Obruat, aeternis, aeuo ueniente, tenebris,

Perge celer, quo fata uocant, superique secundi.

[141] Dic mihi Musa uirum] principium Odyss. Ἄνδρα μοι ἔννεπε Μοῦσα πολύτροπον , &c. [Od., I, 1] Libet mihi hoc loco occasionem & ansam nacto ex Petro Ronssardi, uiri clarissimi, poëtae Regii, Franciade, poëmate Gallico, plane cum Iliade Homerica, & Aeneïde Virgiliana comparando, uersus aliquot Gallicos decerpere, eosque ab Ioanne Aurato uiro singulari doctrina ornato, poëta Regio, Latinos factos, commentariorum meorum lectoribus legendos exponere, ut intelligant exterae nationes, quae & qualia ingenia efferant nostra Gallia, & quantopere apud nos floreant bonae litterae, liberalesque doctrinae. Primum autem ex principio primi libri paucos uersus proferam, deinde Cassandrae uaticinium, quod constat nonaginta circiter uersibus, ex eodem libro subiiciam, ut omnes mortales litteris exculti maiore in dies huius diuini poëmatis legendi desiderio afficiantur, eiusque editionem uel a Rege nostro Carolo nono, uel ab ipso Ronsardo precibus & uotis omnibus flagitent. Sic igitur poëma suum orditur poëta noster Ronsardus :

Muse qui tiens les sommets de Parnasse

Entre en ma bouche, et me chante la race

Des rois François issus de Francion,

Enfant d’Hector Troyen de nation

Qu’on appelait en sa ieunesse tendre

Astyanax, et du nom de Scamandre.

De ce Troyen conte moy les assaux,

Guerres, discours, et combien sur les eaux

Il y a de fois en despit de Neptune,

Et de Iunon, surmonte la fortune,

Et sur la terre eschappé de perils,

Ains que bastir les grands murs de Paris.

Vous Charles Roy enflez moy le courage :

En vostre honneur i’entreprens cest ouurage

De long labeur, et gardez d’abismer

Ma nef qui flotte en si profonde mer.

[Franciade, I, 1]

La prophétie de Cassandre Des fortunes de Francus, prinse du Premier liure de la Franciade de Pierre De Ronsard

Prince Troien, de qui des meinte annee

L’ay bien preueu la belle destinee,

Tige de Ducs, de Rois, et d’Empereurs,

Grands aux combats, des peuples conquereurs ;

Entends de moy d’esprit tout rauie,

La plus grand part des gestes de ta vie.

Dieu me deffend de te chanter le tout :

Tu en sçauras commencement et bout

Par une nymphe, apres que le naufrage

T’aura jecté tout nud sur le riuage,

Froissé, cassé, sans aide, et sans support,

Comme un corps froid estendu sur le bord.

Or tout ainsi qu’en parfaict’ accroissance

Le rejeton de l’arbre prend naissance,

Qu’un bucheron à l’ouurage panché,

A fleur de champ, de son fer a tranché,

Pour faire un mas, ou bien une charrue

Au mois d’hyuer, quand la terre est chenue,

Blanche de neige, et de gresle qui poingt :

Mais au printemps renouuelant son estre

Seul prend la place au lieu de son ancestre,

Et fait reuiure en son bois les ayeulx,

Leuant son chef fueillu iusques aux cieulx :

Ainsi tu es de Troyes saccagée

Le rejecton, à la cyme chargée

De fueille et de fruict, qui doibs par ton moyen

Iusques au Ciel pousser le nom Troyen,

Père des Rois, qui en despit des flames,

Des Grecs veincqueurs, referont noz Pergames,

Ayant par force et iustice domté

Le monde entier d’un, et d’autre costé.

Tu passeras meinte dure tempeste,

Et meint combat, ennemy de ta teste.

Mais à al fin par bataille tu doibs

Vaincre soubs toy tout le peuple Gaulois.

De toy doibt naitre une race Royalle,

Qui soubs le ciel n’aura point son egalle,

Des Pharamonds, Cilderics et Clouis,

Des Claudions, des Pepins, des Louys.

Princes guerriers dont les belles armées

Auront au chef les palmes Idumees.

Un roy viendra des cieulx le fauory,

Fils d’un grand Prince, inuincible Henry,

Et d’une Roine accorte Catherine :

Roine qui doibt loger en sa poitrine

Toute vertu : Charles sera son som :

Dont les haults faicts passeront le renom

Bien ieune d’aage, orphelin de son père,

Estant conduict des conseils de sa mere,

Et d’un aduis heureusement bien né

Appaisera son peuple mutiné,

Qui furieux, par les villes Françoises

Bouillonnera des sectes et de noises.

Mais aussi tost que la viue vertu

Armera ce Roy du fort glaiue pointu,

Et qu’on voirra pour l’honneur de ses gaules,

Le corselet craquer sur les espaules,

Ayant la fleur de la ieunesse attaint,

De ses seubjects plus honoré que craint :

Ira couurir le monde de gendarmes,

Et plantera iusqu’aux Indes les armes,

De l’Ocean limitant ses trauaux.

I’entend déjà le pié de ses cheuaux

Frapper la terre, et dessoubs ses banières,

Aller de rang les ieunesses guerrieres,

Ayant le dos herisse de harnois,

Le flanc d’espee, et la main de long bois.

Eux menacant d’une effroyable face

Les ennemis, feront trembler la place

Dessousbs leurs pieds, en ordre se suyuants,

Comme les flots marchent dessousbs les vents

L’un et l’autre, et de suite esbranlée

S’en vont roulant par la pleine salee

Iusques à tant que le venteux effort

Les ait poussez contre le front du bord.

Nul n’osera se trouuer en bataille

Contre ce Roy, soit que pieton il aille

Deuant les siens, d’alegresse tout plein,

Crespant les plis d’une picque en la main :

Soit qu’à cheual il frappe la campagne,

Piquant les flans d’un beau genet d’Espaigne,

Couuert de poudre, ayant pendu au bras

Vermeil de sang, le tranchant coutelas :

Ainsi qu’on voit tomber soubs la faucille

Meinte iauelle en la pleine fertille

L’une sur l’autre, alors que la saison

Fait emporter les bleds en la maison,

Ainsi tombra dessoubs sa large espee

Maint corps, meint bras, meinte teste coupee,

Roulante à terre : un horreur, un effroy

Suyuront le glaiue et la main de ce Roy.

Mais tout ainsi qu’aux rebelles courages

Fera sentir l’effort de ses orages,

Il sera doux au peuple surmonté,

Ayant la force ensemble et la bonté.

Ce Charles Roy iusqu’aux flammes celestes

Fera voller nostre race et ses gestes :

Puis estant soul de ce monde ennuyeux,

Comme un soleil reluira dans les cieux.

Pource Francus alaigrement desplace :

N’estouffe point une si belle race

Par ton sejour, et marche sans effroy,

Ayant les cieux si dextrement pour toy.

[145] Antiphate] Antiphate, roi des Lestrygons, qui auraient détruit Ulysse et ses compagnons jusqu’au dernier s’ils n’avaient pas coupé les cordes des ancres, quitté le port au plus vite et rejoint la haute mer. Mais tous les bateaux ne réchappèrent pas à ce danger et certains périrent avec leurs passagers. Ulysse raconte cela dans l’Odyssée, 10 : Δή τότ’ ἐγὼν ἑτάρους προΐειν πεύθεσθαι ἰόντας, etc. [B], c’est-à-dire « Alors, moi, j’envoie des compagnons pour reconnaître, etc. » * D’après la traduction de Victor Bérard, Homère, Odyssée, tome III,chants XVI-XXIV , Paris, Les Belles Lettres, 2015, p. 99..]

[145] Antiphaten] Antiphates Rex Laestrygonum, a quibus Vlysses, eiusque socii ad unum discerpti essent, nisi funibus anchorarum praecisis quamprimum e portu soluissent, seseque in altum recepissent : quo ex periculo tamen non omnes naues seruatae sunt, sed aliquot cum uectoribus perierunt. narrantur haec ab Vlysse ὀδ. κ. Δή τότ’ ἐγὼν ἑτάρους προΐειν πεύθεσθαι ἰόντας. [Od., X, 100] , &c. id est, Tum ego socios praemisi, ut exquirerent, & explorarent, &c.

[145] Et Scylla] Scylla (comme l’écrit le scholiaste d’Homère dans l’Odyssée, 12) est la fille de Phorcys et d’Hécate : on raconte que ses flancs étaient entourés de jeunes chiens qui aboient. En réalité, Scylla était un tourbillon qui dissimulait des récifs tournant sur eux-mêmes et mobiles. D’autres disent que c’était une roche ou un écueil. Mais Homère, dans le livre de l’Odyssée évoqué plus haut, la décrit et dit qu’elle pousse des cris semblables à ceux d’un tout jeune chiot, alors qu’elle est un monstre énorme, immense et propre à effrayer même un Dieu immortel ; elle a douze pieds, tous incapables de marcher : si elle veut aller quelque part, elle vole avec ses ailes, mais ne marche pas avec ses pieds ; elle a six longs cous, au bout de chacun desquels se trouve une tête à l’aspect horrible, avec, dans la bouche, trois rangées de dents serrées, pleines de sang. Pour le reste, cherche dans Homère, tu y trouveras ces vers : Ἔνθα δ’ ἐνὶ Σκύλλη ναίει δεινὸν λελακυῖα. τῆς ἦτοι φωνὴ μὲν ὅση σκύλακος νεογιλῆς γίγνεται, αὐτὴ δ' αὖτε πέλωρ κακόν : οὐδέ κέ τίς μιν γηθήσειεν ἰδών, οὐδ' εἰ θεὸς ἀντιάσειεν * Cette citation n’est pas traduite par Lambin ; je propose la traduction citée de Victor Bérard, Odyssée , tome III, p. 191 : « où Skylla, la terrible aboyeuse, a son gîte : sa voix est d’une chienne, encor toute petite ; mais c’est un monstre affreux, dont la vue est sans charme et, même pour un dieu, la rencontre sans joie, etc. ». . Cicéron dans son discours Sur la réponse des haruspices : « Les chiens de Scylla s'élançaient avec moins de fureur, ils étaient moins affamés que les Gellius, les Clodius et les Titius, que vous voyez avec lui dévorer la tribune elle-même » * Traduction de M. Nisard, Cicéron, Oeuvres complètes, t. III, Paris, Dubochet, 1840.. Le même dans les Verrines, Sur les Supplices : « Verrès fit plus de mal aux navigateurs que Scylla, lui qui s’était entouré de chiens bien plus nombreux et bien plus grands ». Sur la loi Scylla, voir Apollonios, livre 4 des Argonautiques et son scholiaste * Voir l’édition de Guy Lachenaud, Scholies à Apollonios de Rhodes, Paris, Les Belles Lettres, 2010..

[145] Scyllamque] Scylla (ut scribit interpres Homeri ὀδυσσ. μ ) Phorcynis, & Hecatae filia : cuius latera catulis latrantibus succincta fuisse dicuntur. reuera Scylla uortex aquarum fuit, cui saxa uolubilia, uagaque suberant. alii rupem, seu scopulum esse dicunt. Homerus autem libro Odyss. supra commemorato, eam describens, ait uocem mittere uoci catuli nuper admodum nati simillimam : ipsam monstrum esse ingens, & immane, & uel Deo immortali formidolosum, pedes habere duodecim omnes ad incessum ineptos : si quo autem ire uelit, eo pennisuolare, non pedibus ambulare : sex ei colla esse longa, & in uno quoque eorum caput inesse horribili aspectu, in ore triplicem dentium ordinem crebrorum, & cruentorum : cetera ex Homero pete : cuius hi sunt uersus. Ἔνθα δ’ ἐνὶ Σκύλλη ναίει δεινὸν λελακυῖα. τῆς ἦ τοι φωνὴ μὲν ὅση σκύλακος νεογιλῆς γίγνεται, αὐτὴ δ' αὖτε πέλωρ κακόν : οὐδέ κέ τίς μιν γηθήσειεν ἰδών, οὐδ' εἰ θεὸς ἀντιάσειεν. [Il., XII, 85] &c. M. Tullius orat. de Arusp. responsis. Quam Scyllam tam eminentibus canibus, tamque ieiunis poetae fingendo exprimere potuerunt, quam quibus istum uidetis Gelliis, Clodiis, Titiis rostra ipsa mandentem ? [Harusp. Resp., 27] Idem Verr. de suppliciis. Hoc infestior nautis Verres, quam Scylla, quod multo se pluribus, & maioribus canibus succinxerat. [Verr., II, 5, 56] De Scylla lege Apollonium lib. 4. Argon. & interpretem. [Arg., IV, 922]

[145] Avec le cyclope] Odyssée9, où l’histoire de Polyphème et des cyclopes est racontée. Homère : Ἔνθα δ’ ἀνὴρ ἐνίαυε πελώριος, ὃς ῥάτε μῆλα Οἶος ποιμαίνεσκεν ἀπόπροθεν : οὐδὲ μετ’ ἄλλους Πωλεῖτ’, ἀλλ’ ἀπάνευθεν ἐὼν ἀθεμίστια ᾔδῃ. Καὶ γὰρ θαῦμ’ ἐτέτυκτο πελώριον, οὐδὲ ἐῴκει, ἀνδρί γε σιτοφάγῳ * « C’est là que notre monstre humain avait son gîte ; c’est là qu’il vivait seul, à paître ses troupeaux, ne fréquentant personne, mais toujours à l’écart et ne pensant qu’au crime. Ah ! Le montre étonnant ! Il n’avait rien d’un bon mangeur de pain, d’un homme, etc. » ; traduction de Victor Bérard, Odyssée, tome II,chants VIII-XV, Paris, Les Belles Lettres, 2001, p. 61..

[145] cum Cyclope] ὀδυσσ. ι. Polyphemi, & Cyclopum fabula narratur. Homerus. Ἔνθα δ’ ἀνὴρ ἐνίαυε πελώριος, ὃς ῥάτε μῆλα Οἶος ποιμαίνεσκεν ἀπόπροθεν : οὐδὲ μετ’ ἄλλους Πωλεῖτ’, ἀλλ’ ἀπάνευθεν ἐὼν ἀθεμίστια ᾔδῃ. Καὶ γὰρ θαῦμ’ ἐτέτυκτο πελώριον, οὐδὲ ἐῴκει, ἀνδρί γε σιτοφάγῳ [Od., IX, 187], &c.

[146] Ni le retour de Diomède à la mort] c’est-à-dire, il ne fait pas remonter le retour de Diomède à la guerre de Troie, ou n’importe quel autre récit trop loin. Il critique à mots couverts Antimaque, qui a fait commencer son poème sur les malheurs de Diomède à la mort de son père Méléagre. Méléagre fut le frère de Tydée, fils d’Oenée : il avait tué le sanglier de Calydon et donné sa peau et sa tête à son amie Atalante ; ses deux oncles, fils de Thestios, les lui arrachèrent et tendirent des embûches à Méléagre. Apprenant cela, il les tua. Althée, la mère de Méléagre, en colère contre son fils à cause du meurtre de ses frères, le maudit et souhaita sa mort. Ensuite, alors que Calydon était assiégée par les Curètes et que les Calydoniens ne parvenaient pas à soutenir l’assaut ennemi, Méléagre ne voulut pas apporter son aide à la patrie, malgré les implorations de son père et de sa mère, alors adoucie à son égard. Finalement, les prières de sa femme Cléopâtre vinrent à bout de sa résistance : il repoussa les ennemis des remparts de Calydon, les terrassa et libéra sa patrie du danger. Althée se remit à haïr son fils, comme par le passé, et fit brûler la bûche que la Parque lui avait donnée et qui bornait la vie de celui-ci : il mourut donc. Voir Homère et Eustathe * On doit à Eustathe de Thessalonique (XIIe siècle), un commentaire grammatical et philologique sur l’Iliade et l’Odyssée. Voir Georgia E. Kolovou, « Le Proème d’Eustathe de Thessalonique sur l’Odyssée : traduire en français un commentaire autonome et suivi sur l’épopée », Babel, 35 | 2017, p. 287-301 ; voir aussi Paolo Cesaretti, Allegoristi di Omero a Bisanzio : richerche ermeneutiche (XI-XII secolo), Milan, Guarini, 1991, p. 205 sq. Et Robert Browning, « Homer in Byzantium », Viator 6, 1975, p. 15-33., Iliade, 9.

[146] Nec reditum Diomedis ab interitu] id est, nec reditum Diomedis a bello Troiano, aut aliam narrationem, nimis longe repetit. Antimachum obscure reprehendit, qui poema suum de Diomedis casibus conscriptum, ab interitu Meleagri patrui orsus est. Meleager Tydei frater fuit Oenei filius : qui, cum aprum Calydonium interfecisset, eiusque pellem, & caput, Atalantae amicae suae donauisset, Thestiadae eius auunculi utrunque illi ademerunt, & Meleagro insidias compararunt. Qua re cognita ille eos interfecit. Althaea Meleagri mater ob fratrum suorum caedem filio irata, eum execrata est, eique interitum exoptauit. Cum Calydon postea a Curetibus oppugnaretur, neque iam Calydonii impetum hostium sustinerent, Meleager neque patris, neque matris iam placatae rogatu opem ferre patriae uoluit. flexus tandem, & uictus Cleopatrae uxoris precibus, hostes a moenibus Calydonis propulsauit, ac profligauit, periculoque patriam liberauit. Althaea autem odio in filium pristino renouato, facem ei a Parcis donatam, qua eius uita definiebatur, inflammauit, & consumsit. quo facto ille interiit. uide Homerum & Eustathium ἰλιάδ. ί.[Il., IX, 527]

[147] Ni aux jumeaux] Jupiter, pris d’amour pour Léda, s’unit à elle sous la forme d’un cygne. Suite à cette union, Léda pondit un oeuf et cela forma une coquille d’où naquirent ensuite Pollux et Hélène. Castor et Clytemnestre sortirent d’un autre oeuf, qu’elle avait pondu suite à une union avec Tyndare. Donc, si l’enlèvement d’Hélène aux Grecs fut la cause de la guerre de Troie, Homère cependant ne remonte pas à cet oeuf d’où est sortie Hélène, c’est-à-dire qu’il ne va pas chercher si loin et ne remonte pas jusqu’à la source, mais il commence son illustre et immortel poème avec la colère d’Achille. [B] Et Achille commence à se mettre en colère un peu avant la chute de la ville de Troie.]

[147] Nec gemino] Iupiter Ledae amore captus, sub cycni specie rem cum ea habuit. ex hoc concubitu Leda ouum peperit, idque in capsam quandam condidit, ex quo postea Pollux, & Helena nati sunt. Castor autem, & Clytemnestra ex altero, quod illa a Tyndaro compressa ediderat, extiterunt. Quanuis igitur Helenae raptus Graecis belli Troiani causam praebuerit, non tamen Homerus ab ouo illo, ex quo exclusa Helena est, id est, non tam ex alto rem repetit, neque usque a capite arcessit, sed ab ira Achillis egregium illud, & immortale poema orditur. Irasci autem coepit Achilles paullo ante urbis Troiae exscidium.

[148] Et au milieu des faits, etc.] il emporte son auditeur au milieu des faits si bien que le début ne lui manque pas. [B] Car ce qui s’est passé avant la chute de la ville de Troie et la colère d’Achille, les poètes le racontent dans les livres suivants, quand il en ont l’occasion, grâce à un artifice étonnant ou grâce à leur génie naturel – ou aux deux. Et même, quelques événements qui ne semblaient pas avoir lieu dans l’Iliade sont racontés dans l’Odyssée.]

[148] & in medias res, &c.] in medias res ita rapit auditorem, ut is earum principium non desideret. nam quae antecesserunt urbis Troiae expugnationem, & iram Achillis, ea miro poëtae artificio, seu ingenio, seu utroque in libris deinceps sequentibus occasione arrepta narrantur. nonnulla etiam, quae in Iliade locum habere non uidebantur, in Odyssea referuntur.

[151] Il ment] de manière vraisemblable. Car « Homère a appris aux autres à dire le faux et à mentir quand il le faut », dit Aristote dans la Poétique * Sans le citer en grec, Lambin traduit ici Aristote : Δεδίδαχεν δὲ μάλιστα Ὅμηρος καὶ τοὺς ἄλλους ψευδῆ λέγειν ὡς δεῖ..

[151] mentitur] uerisimiliter. nam docuit alios Homerus ita falsa dicere, & mentiri, quemadmodum oportet, inquit Aristoteles lib. de poetica. [Poet., 1460a 18]

[149] Ce qu’il désespère de traiter] c’est-à-dire, s’il voit qu’il traite des éléments qu’il ne parvient pas à rendre dans un style brillant et orné, il les laisse de côté.]

<supprimé><[150] Quae desperat tractata] Id est, quae uidet nullum orationis nitorem neque ornatum capere, si a se tractentur, ea praetermittit. >

[154] Si tu recherches un admirateur qui attend le rideau] c'est-à-dire, si tu désires gagner un spectateur au point qu'il regarde jusqu'à ce qu'on lève le rideau (qui cache la scène [B] – ou plutôt le théâtre] et qui l'orne), qu'il ne quitte pas la salle avant que le rideau n'ait été retiré [B], etc]. Il appelle « admirateur » le spectateur qui approuve en applaudissant. Voir plus haut dans l'épître à Auguste, livre 2, dans ce passage : « Le rideau reste baissé quatre heures ou davantage ».

[154] Si plausoris eges aulaea manentis] id est, si spectatorem cupis tibi contingere, qui tantisper spectet, donec aulaea (quibus obtenditur, ornaturque scena seu theatrum potius ) remoueantur : qui non discedat e cauea antequam aulaea sublata sint , &c. . plausorem appellat spectatorem plausu fauentem. uide supra in epist. ad Augustum lib. 2. ad illum locum Quattuor, aut plures aulea premuntur in horas. [Epist., II, 1, 189]

[155] Et qui reste assis] avec le terme sessor, il désignait le spectateur, épître à Julius Florus, [B] livre 2] : « spectateur tout joyeux qui applaudit dans un théâtre vide » ; et les termes « gradins », « bancs » signifiaient le lieu d’où on assistait au spectacle. Voir plus bas : « couvrir de ses accents les gradins aux rangs encore peu serrés ».

[155] & usque Sessuri] ab hoc uerbo sessorem nominauit spectatorem epist. ad Iulium Florum [Epist., II, 2, 130] lib. 2. In uacuo laetus sessor, plausorque theatro : & sedilia, sedes, unde spectabant hoc libro infra: Nondum spissa nimis complere sedilia flatu. [Ars, 205]

[155] Jusqu'à ce que le chanteur dise : « Vous, applaudissez ! »] c'est-à-dire, jusqu'à ce que [B] l’acteur] annonce que la pièce est finie. Cicéron l'a <placé> [B] utilisé] par métaphore dans Caton : « L’acteur, pour plaire, n'a pas besoin de jouer toute la pièce, il suffit qu’il se fasse apprécier dans les scènes où il a paru ; de même, le sage n’a pas besoin d’aller jusqu’à « l’Applaudissez » final, car une courte vie est assez longue pour être bonne et honorable » * Traduction citée de Pierre Wuilleumier, p. 174.. [B] « chanteur » est mis pour « acteur » ou « comédien ».]

[155] donec cantor, uos plaudite, dicat] id est, donec peracta ab histrione sit fabula. M. Tullius <supprimé><posuit> usurpauit translate in Catone. neque enim histrioni, ut placeat, peragenda est fabula : modo in quocunque fuerit actu, probetur : neque sapienti, usque ad plaudite, ueniendum : breue enim tempus aetatis satis est longum ad bene, honesteque uiuendum. [Senect., 19, 70] cantorem autem pro actore, seu histrione posuit.

[157] Ce qui convient] c'est-à-dire τὸ πρέπον, la convenance * Cicéron traduit πρέπον par decorum dans le De Officiis (I, XXVII, 93)..

[157] decor] id. est, τὸ πρέπον. decorum.

[157] Changeants] non pas légers ou inconstants, comme on pourrait le penser, mais qui évoluent et varient avec les années.

[157] Mobilibus] non leuibus, aut inconstantibus, ut quidam putat, sed quae uariatis aetatibus immutantur.

[158] Qui sait répondre] un enfant qui sait déjà répondre aux questions et à ce qu'il a entendu. Ainsi parle Virgile dans l'Énéide, 1 : « Pourquoi ne m'est-il pas donné de mettre ma main dans une main, d'entendre au vrai tes paroles et d'y répondre de même ? » * Traduction Jacques Perret, Virgile, Énéide, tome I, livres I-IV, Paris, Les Belles Lettres, 2009, p. 21.. Et Catulle, dans les Noces de Thétis et Pélée : « Et ils ne cherchent pas à entendre les paroles perdues ni à y répondre ». * Nous voyons que Lambin cherche ici à comprendre le détail du texte d’Horace et qu’il compare pour ce faire ses formules avec celles d’autres poètes, sans s’interroger sur le choix des âges présentés. Nous remarquons la même chose chez Estaço (1553, f. 35 v°), qui cite un autre de vers de l’Énéide et relève une seconde leçon : uocem. Denores, en revanche, montre qu’Horace a choisi, parmi les sept âges habituellement recensés (infantiam, pueritiam, adolescentiam, iuuentutem, uirilitatem, senectutem, decrepitatem ; 1555, p. 1232), les quatre qui sont aptes à prendre la parole sur une scène de théâtre (le nourrisson et le vieillard sont exclus ; l’adolescent et le jeune homme sont regroupés) ; il précise que si Aristote, dans la Rhétorique (1388 b 36), a pour sa part exclu l’enfance, c’est qu’il s’adresse aux seuls hommes assez mûrs pour devenir des oratores. Selon Denores, Horace pense ici au jeune esclave Pégnion, dans le Perse de Plaute. Luisini insiste de son côté sur la différence entre parler et répondre (qui demande une plus grande compétence) et cite Cicéron (In Qu. Caec., 47) et la Physique d’Aristote sur l’enfance (I, 184 b 12).

[158] Reddere qui uoces] puer, qui scit iam ad interrogata, & ad ea, quae audiuit, respondere. sic loquitur Virgilius Aeneid. i. cur dextrae iungere dextram Non datur, ac ueras audire, & reddere uoces ? [Aen., I, 408] & Catullus de Thet. & Pelei nupt. Nec missas audire queunt, nec reddere uoces. [Carm., 64, 166]

[159] Sa colère éclate et s'apaise sans motif] il se met en colère sans motif et s'apaise sans motif. Térence dans l'Hécyre : « Vois les enfants : quels futiles griefs suffisent à les fâcher entre eux ! Et pourquoi ? Parce qu'ils n'ont, pour se gouverner, qu'un esprit faible » * Traduction citée d’ H. Clouard..

[160] iram Colligit, ac ponit temere] temere irascitur, & temere placatur. Terentius in Hecyra. Pueri inter sese quam pro leuibus noxis iras gerunt ? Quapropter ? quia enim, qui eos gubernat, animus, infirmum gerunt. [Hec., 310]

[161] son gardien <parti>] son <professeur> [B] pédagogue], satire 4 du livre 1 : « tant que tu as besoin d'un gardien », et satire 6 : « Lui-même, gardien incorruptible, m'accompagnait partout chez les maîtres », et plus bas : « Silène, gardien et serviteur du dieu qu'il a élevé ».

[161] custode <supprimé><remoto> ] <supprimé><magistro> paedagogo . idem saty. iiii. lib. 1. Dum custodis eges. [Serm., I, 4, 118] & saty. vi. Ipse mihi custos incorruptissimus omneis Circum doctores aderat. [Serm., I, 6, 81] & infra . An custos, famulusque dei Silenus alumni. [Ars, 269]

[162] [B] et des pelouses du Champ de Mars ensoleillé] du champ ensoleillé. Un lieu ensoleillé, exposé au soleil, vient du mot grec φρίκη qui signifie « frisson », d'où ἄφρικος c'est-à-dire « sans frisson », sous-entendu « de froid ». Ce sont à peu près les mots de Festus * Festus est un grammairien de la fin du IIe s. ap. J.-C.; il ne reste que des fragments de son ouvrage : De Significatione uerborum, trouvés dans les manuscrits de Pomponius Laetus et publiés notamment à Rome par Fulvio Orsini en 1581. Lambin évoque le passage du livre I relatif à l’expression apricum locum et cite le grammairien : a sole apertum a graeco uocabulo φρίκη appellamus, quasi ἀφρικήςid est sine horrore uidelicet frigoris. unde etiam putatur et Africa appellari (Paris, C.-L.-F. Panckoucke, 1846, p. 7). Voir Wouter Bracke, « La première « édition » humaniste du De uerborum significatione de Festus (Vat. Lat. 5958) », Revue d'Histoire des Textes n° 25, 1995, p. 189-215. .]

[162] et aprici gramine Campi] & campo aprico. Apricus locus, a sole apertus, a Graceo uocabulo φρίκη, quod horrorem significat, appellatur, quasi ἄφρικος, id est, sine horrore, uidelicet frigoris. Haec fere Festus. [Sign. Verb., Budapest p. 2, « Apricum »]

[163] de cire pour recevoir le vice] « de cire pour recevoir », c'est le genre de choses que nous avons indiquées plus haut pour l'ode 8 du livre 4 : cela signifie dans ce passage « mou » et « malléable ». C'est pourquoi « de cire pour recevoir le vice », c'est-à-dire, d’une mollesse encline au vice. En effet, rien n'est plus mou que la cire, il n’est rien qui puisse davantage se modeler à notre guise. Voir Platon, au livre 9 de la République : lorsque Socrate demande à Glaucos de peindre en pensée une bête variée, avec de nombreuses têtes différentes dont les unes iraient à des animaux domestiques et les autres à des bêtes sauvages, il lui répond : δεινοῦ πλάστου τὸ ἔργον· ὅμως δὲ ἐπειδὴ εὐπλαστότερον κηροῦ, καὶ τῶν τοιούτων, ὁ λόγος, πεπλάσθω, c'est-à-dire, « c'est l'ouvrage d'un artisan étonnant et habile. Mais puisque le discours peut être façonné et modelé dans toutes les formes que l'on veut plus facilement que la cire et toutes les autres matières de ce genre : voilà qui est fait ». Cicéron semble renvoyer à ce passage de Platon au livre 3 du livre Sur l'orateur avec ces mots : « Rien n'est aussi souple, aussi flexible, aussi facile à diriger que le discours » * D’après la traduction de François Richard, Paris, Garnier, 1932, p. 469.. Et dans le même livre : « nous prenons les termes qui sont là, devant nous, à notre portée, et, comme une cire molle, nous les façonnons et les arrangeons à notre fantaisie » * Ibidem, p. 471..

[163] Cereus in uitium flecti] cereus flecti, ex eorum genere est, quae annotauimus supra ad Od. viii. lib. 4. significat autem hoc loco mollem, & flexibilem. Itaque cereus in uitium flecti, [Carm., IV, 8, 8] id est, flexibilis ad uitium. nihil enim mollius cera : nihil, quod facilius sequatur, quocunque ducas : nihil, quod magis arbitrio nostro fingatur. Itaque Plato lib. 9. de Republica cum apud eum Socrates, Glauconem, feram quandam animo depingere iussisset, uariam, & multorum, ac dissimilium capitum, ex quibus alia cicuribus bestiis, alia feris conueniant, ita respondet Glauco, δεινοῦ πλάστου τὸ ἔργον· ὅμως δὲ ἐπειδὴ εὐπλαστότερον κηροῦ, καὶ τῶν τοιούτων, ὁ λόγος, πεπλάσθω [Rep., IX, 588d], id est, miri cuiusdam, & sollertis artificis opus : Veruntamen quoniam oratio facilius, quam cera, & cetera id genus, in quaslibet formas fingi, & flecti potest, esto tibi ficta. quem Platonis locum uidetur M. Tullius lib. 3. de oratore expressisse, his uerbis, Nihil est enim tam tenerum, neque tam flexibile, neque quod tam facile sequatur, quocunque ducas, quam oratio. [De orat., III, 45] Idem eodem libro sed uerba nos cum iacentia sustulimus, sicut mollissimam ceram ad nostrum arbitrium formamus, & fingimus.

[164] Peu empressé à pourvoir à l'utile] de même Aristote, Rhétorique, 2 : φιλοχρήματοι δὲ ἥκιστα, διὰ τὸ μήπω ἐνδείας πεπειρᾶσθαι, c'est-à-dire, « les jeunes gens aiment peu l'argent (ou sont peu cupides), c'est pourquoi ils ne sont pas encore gênés par la pauvreté » * Noter la tendance de Lambin à traduire en redoublant certains termes, ici : φιλοχρήματοι, traduit par pecuniae amantes, aut cupidi sunt..

[164] Vtilium tardus prouisor] sic Aristoteles ῥητορ. β. φιλοχρήματοι δὲ ἥκιστα, διὰ τὸ μήπω ἐνδείας πεπειρᾶσθαι [Rhet., II, 12, 6], id est, minimum pecuniae amantes, aut cupidi sunt iuuenes, propterea quod nondum egestatis incommodum experti sunt.

[165] Hautain] orgueilleux et fougueux. De même Aristote, au même endroit : καὶ φιλότιμοι μέν εἰσι, μᾶλλον δὲ φιλόνικοι. ὑπεροχῆς γὰρ ἐπιθυμεῖ ἡ νεότης. ἡ δὲ νίκη ὑπεροχή τις, c'est-à-dire, « ils sont certes ambitieux, mais surtout avides de vaincre. En effet, dans la fleur de l'âge, on recherche la supériorité et l'excellence * Autre exemple de traduction double. D’après T. W. Baldwin, Shakespeare se serait inspiré de ce passage (v. 165-175) du commentaire de Lambin à l’ars ; voir T. W. Baldwin, William Shakespeare’s Small Latine and Lesse Greeke, Urbana, Univ. of Illinois Press, 1944, vol 1, p. 669-72. : mais la victoire est une forme d'excellence ».

[165] Sublimis] elatus, & ferox. sic Aristoteles Ibidem. καὶ φιλότιμοι μέν εἰσι, μᾶλλον δὲ φιλόνικοι. ὑπεροχῆς γὰρ ἐπιθυμεῖ ἡ νεότης. ἡ δὲ νίκη ὑπεροχή τις. [Rhet., II, 12, 5] , id est & ambitiosi quidem sunt, sed magis uincendi cupidi. praestantiam enim, excellentiamque expetit aetas florens : at uictoria, excellentia quaedam est.

[165] Prompt à abandonner ce qu'il aimait] ainsi Aristote, dans le même livre : εὐμετάβολοι δὲ, καὶ ἁψίκοροι πρὸς τὰς ἐπιθυμίας· καὶ σφόδρα μὲν ἐπιθυμοῦσι, ταχὺ δὲ παὺονται, c'est-à-dire, ils sont changeants, leurs désirs rapidement rassasiés et dédaignés, et plus ils désirent violemment, plus ils renoncent rapidement à leurs désirs.

[165] & amata relinquere pernix] sic Aristoteles eodem libro. εὐμετάβολοι δὲ, καὶ ἁψίκοροι πρὸς τὰς ἐπιθυμίας· καὶ σφόδρα μὲν ἐπιθυμοῦσι, ταχὺ δὲ παύονται. [Rhet., II, 12, 4], id est, mutabiles autem sunt, & in cupiditatibus satietate, ac fastidio, cito afficiuntur, & cum uehementer concupiscunt, cum celeriter concupiscere desinunt.

[166] Les goûts changent] avec l'âge, les goûts et le caractère changent. C'est pour cela qu'il a qualifié plus haut la nature de « changeante », comme je l'ai dit * Voir plus haut le commentaire de Lambin sur mobilibus (naturis) v. 157..

[166] Conuersis studiis] cum aetate conuertuntur studia, & naturae. iccirco mobiles naturas supra [Ars, 157] appellauit, ut dixi [ad Art., 157]

[166] l'âge d’homme] que l'on qualifie de moyen et constant * Voir Cicéron, De Senectute, 76 : num ea constans iam requirit aetas quae media dicitur ?.

[61] aetas uirilis] quae media, & constans appellatur.

[167] [B] Recherche des ressources] recherche des ressources, c'est-à-dire recherche les richesses « en vue des nécessités de la vie et pour jouir des plaisirs » * Traduction Maurice Testard, Paris, Les Belles Lettres, 1965, p. 116. : et si on a l'âme un peu plus élevée, « la passion de l’argent se propose la puissance et la possibilité de faire des largesses » * Ibidem., de vivre dans la pompe et le luxe, avec élégance et abondance, comme l'écrit Cicéron dans Sur les devoirs, livre 1.]

[167] Quaerit opes] quaerit opes, id est, quaerit diuitias, tum ad usus uitae necessarios, tum ad perfruendas uoluptates : quod si maiore paullo sit animo, in eo pecuniae cupiditas spectat ad opes, & ad gratificandi facultatem, & ad magnificos apparatus uitaeque cultum, cum elegantia & copia, ut scribit M. Tullius de officiis lib. 1. [Off., I, 8]

[167] [B] et les amitiés] les amis sont en effet le meilleur et le plus beau « mobilier de la vie », comme le dit encore Cicéron, dans Laelius.]

[167] et amicitias] sunt enim amici optima & pulcherrima uitae suppelex, ut ait idem M. Tullius in Laelio. [Lael., 55]

[167] poursuit les honneurs] court après son ambition : s'emploie à la recherche des honneurs. [B] Aristote :] φιλοτιμεῖται πρὸς ἄλλους * Rhet. 1384 a 31 : φιλοτιμοῦνται δὲ πρὸς τοὺς ὁμοίος (on est en rivalité d’honneur avec ses pairs) ; traduction Médéric Dufour, Rhétorique, tome II, livre II, Paris, Les Belles Lettres, 2002, p. 78., <Aristote>. [B] De même Cicéron dans l'introduction du livre 2 Sur les devoirs : « et quand je commençai à m’asservir aux charges publiques, que je me livrai tout entier à l’État, etc. » * Traduction Maurice Testard, Paris, Les Belles Lettres, 1970, p. 14..]

[167] inseruit honori] studet ambitioni : in studio honorum occupatus est. Aristoteles φιλοτιμεῖται πρὸς ἄλλους. <supprimé><Aristoteles> [Rhet., II, 6, 15] sic autem loquitur M. Tullius prooemio lib.2 de officiis Posteaquam honoribus inseruire coepi, meque totum reip. tradidi, &c. [Off., II, 1]

[168] ce qu'il devrait bientôt travailler à changer] ce dont il devrait bientôt se repentir. Térence, Andrienne : « et je n'y change rien ».

[168] quod mox mutare laboret] cuius mox eum poeniteat. Terentius Andr. Haud muto factum. [Andr., 39]

[169] soit qu'il recherche et les bien acquis, etc.] voilà un gros et grave inconvénient de la vieillesse, un des principaux : s'appliquer à rechercher quelque chose de tout son coeur et répugner à s'en servir.

[169] uel quod Quaerit, & inuentis, &c.] magnum hoc in primis, & graue senectutis incommodum, & ad quaerendum omni studio incumbere, & ab utendo abhorrere.

[170] acquis] recherchés, obtenus. Térence, Héautontimoroumenos : « je dois trouver quelqu'un à qui donner les biens que j'ai acquis à grand' peine ».

[170] inuentis] quaesitis, partis. Terentius Heautontim. inueniendus est Aliquis, labore inuenta meo cui dem bona. [Heaut., 840]

[170] et craint d'utiliser] de même Aristote, au même endroit : ἀνελεύθεροι. ἓν γάρ τι τῶν ἀναγκαίων ἡ οὐσία. ἅμα δὲ καὶ διὰ τὴν ἐμπειρίαν ἴσασιν ὡς χαλεπὸν τὸ κτήσασθαι καὶ ῥᾴδιον τὸ ἀποβαλεῖν, c'est-à-dire, « les vieillards sont avares et peu généreux. En effet, ils comptent l'argent parmi les choses nécessaires pour se nourrir et se couvrir, et en même temps, ils savent par expérience qu'il est difficile d'en acquérir et facile, à l'inverse, d'en perdre » * Autre exemple de traduction-explication, avec deux équivalents latins pour ἀνελεύθεροι (auari et illiberales) et développement de rebusnecessariis (ad uictum, cultumque), absent du grec τῶν ἀναγκαίων..

[170] ac timet uti] sic Aristoteles Ibid. ἀνελεύθεροι. ἓν γάρ τι τῶν ἀναγκαίων ἡ οὐσία. ἅμα δὲ καὶ διὰ τὴν ἐμπειρίαν ἴσασιν ὡς χαλεπὸν τὸ κτήσασθαι καὶ ῥᾴδιον τὸ ἀποβαλεῖν, [Rhet., II, 13, 6] id est, auari sunt senes, atque illiberales. facultates enim in rebus ad uictum, cultumque necessariis numerantur : simulque usu didicerunt, quam difficile sit inuenire, quam facile rursus amittere.

[171] Soit qu'il gère toutes ses affaires de façon timide et glaciale] Aristote, au même endroit : κατεψυγμένοι γάρ εἰσιν, οἱ δὲ θερμοί, ὥστε προῳδοπεποίηκε τὸ γῆρας τῇ δειλίᾳ. καὶ γὰρ ὁ φόβος κατάψυξίς τίς ἐστιν, c'est-à-dire, « en effet, les vieillards sont glacés, alors que les jeunes sont pleins de feu. C'est pourquoi la vieillesse se laisse guider par la crainte : et en effet, la peur est une sorte de refroidissement ».

[171] Vel quod res omnes timide gelideque] Aristoteles ibid. κατεψυγμένοι γάρ εἰσιν, οἱ δὲ θερμοί, ὥστε προῳδοπεποίηκε τὸ γῆρας τῇ δειλίᾳ. καὶ γὰρ ὁ φόβος κατάψυξίς τίς ἐστιν [Rhet., II, 13, 7], id est, frigent enim senes : iuuenes autem calent. itaque ad timiditatem senectus, quodammodo uiam munit. Nam & metus ipse refrigeratis quaedam est.

[171] Soit qu'il gère] qu'il administre, dirige.

[171] ministrat] administrat, gerit.

[172] long à l'attente] qui attend longuement ; par exemple : qui met longtemps à prendre une décision, alors qu'il ne lui reste que peu de temps à vivre. Personne en effet n'est assez vieux pour pouvoir croire qu'il ne va pas vivre l'année. Il a dit la même chose plus haut : « la longue attente », dans l'ode 4 du livre 1, à Sextius : «la vie, au total si brève, nous interdit de commencer une longue attente ». Et à Leuconoé, ode 11 du même livre : « puisque la vie est courte, retranche une longue attente ». Aristote cependant, dans le même passage, dit également à propos des vieillards : ζῶσι τῇ μνήμῃ μᾶλλον, ἢ τῇ ἐλπίδι, c'est-à-dire, ils vivent davantage de mémoire que d'attente.

[172] spe longus] longinqua sperans, exempli causa, consilia capiens, quae in longum tempus conferantur, cum breue admodum ei uitae spatium sic reliquum. nemo enim tam senex est, ut se annum non putet posse uiuere. ita supra spem longam dixit, ad Sextium Od. iiii. lib. 1. Vitae summa breuis spem nos uetat inchoare longam. [Carm., I, 4, 15] & ad Leuconoen, Od. xi. eiusdem spatio breui spem longam refeces. [Carm., I, 11, 6] Aristoteles tamen ibid. ita de senibus. ζῶσι τῇ μνήμῃ μᾶλλον, ἢ τῇ ἐλπίδι. [Rhet., II, 13, 12] id est, uiuunt memoria potius, quam spe.

[172] inerte] apathique et incapable d'agir à cause de son âge. Aristote, dans le même passage : οὐ πρακτικοὶ κατὰ τὰς ἐπιθυμίας, ἀλλὰ κατὰ τὸ κέρδος. [B] Ils ne sont pas capables d'agir par désir, mais par intérêt. Ou encore, ce qui les pousse à agir n'est pas le désir, mais l'intérêt.]

[172] iners] segnis, & ad agendum ineptus aetatis uitio. Aristoteles ibid. οὐ πρακτικοὶ κατὰ τὰς ἐπιθυμίας, ἀλλὰ κατὰ τὸ κέρδος. [Rhet., II, 13, 13] non sunt ad agendum apti ob cupiditates, sed ob lucrum. uel sic, ad agendum non impellit eum cupiditas : sed lucrum.

[172] et avide d'avenir] Aristote, au même endroit : καὶ φιλόζωοι, καὶ μᾶλλον ἐπὶ τῇ τελευταίᾳ ἡμέρᾳ, διὰ τὸ τοῦ ἀπόντος εἶναι τὴν ἐπιθυμίαν· καὶ οὗ δὲ ἐνδεεῖς, τούτου μάλιστα ἐπιθυμουσι, c'est-à-dire, et ils sont avides de vivre, et ce d'autant plus qu'il leur reste peu de temps à vivre, car on désire ce qui nous manque. C'est pourquoi, ils souhaitent surtout ce qui leur fait défaut.

[172] auidusque futuri] Aristoteles ibid. καὶ φιλόζωοι, καὶ μᾶλλον ἐπὶ τῇ τελευταίᾳ ἡμέρᾳ, διὰ τὸ τοῦ ἀπόντος εἶναι τὴν ἐπιθυμίαν· καὶ οὗ δὲ ἐνδεεῖς, τούτου μάλιστα ἐπιθυμουσι, [Rhet., II, 13, 8] id est, & uitae sunt cupidi, idque maxime decurso propemodum uitae curriculo, propterea quod eius rei, quae abest, cupiditas est. Itaque quo egent, id maxime concupiscunt.

[173] Difficile] δύσκολος, morose. Cicéron, dans Caton : « mais les vieillards sont moroses, colériques et difficiles ».

[173] Difficilis] δύσκολος . morosus. M. Tullius in Catone. at sunt morosi, & iracundi, & difficiles senes. [Senect., 18, 65]

[173] geignard] μεμψίμοιρος. Aristote appelle les vieillards ὀδυρτικοὺς, ce qui signifie la même chose.

[173] querulus] μεμψίμοιρος . Aristoteles senes ὀδυρτικοὺς appellat, quod idem ualet. [Rhet., II, 13, 15]

[173] nostalgique du temps passé, quand il était enfant] Aristote, même passage : διατελοῦσι γὰρ τὰ γενόμενα λέγοντες. ἀναμιμνησκόμενοι γὰρ ἥδονται. c'est-à-dire, « ils ne s'arrêtent jamais de raconter les événements passés. En effet, ils aiment les rappeler à la mémoire ».

[173] laudator temporis acti Se puero] Aristoteles ibid. διατελοῦσι γὰρ τὰ γενόμενα λέγοντες. ἀναμιμνησκόμενοι γὰρ ἥδονται. [Rhet., II, 13, 12] id est, res praeteritas nunquam narrare intermittunt. laetantur enim, cum eas memoria repetunt.

[174] [B] censeur et critique] quelques manuscrits inversent l’ordre : « critique et censeur ».]

[174] censor castigatorque] nonnulli libri ueteres habent conuerso ordine castigator censorque.

[175] Les années en venant apportent beaucoup, etc.] Horace dit que les années « viennent », depuis le berceau jusqu'à un âge mûr et moyen, et qu'elles « se retirent » de cet âge moyen jusqu'à la mort. Je comprends en outre comme des « avantages » la fleur de l'âge, la rapidité, la force physique, la beauté, la joie, l'acuité et la vivacité des sens : tout ce que la vieillesse ôte aux hommes et qu'elle remplace par les rides, les cheveux blancs, la lenteur de la marche, l'infirmité et la fragilité, la laideur, la tristesse, la cécité, la surdité, l'oubli, l'engourdissement et tous les autres maux. Xénocrate [C] ou plutôt Eschine le Socratique, comme l’indique Harpocration * Valerius Harpocration serait un grammairien grec d'Antioche du IIe siècle, né en Égypte. Il est l'auteur d'un Lexique des orateurs attiques, qui traite du droit et du lexique, publié par Alde l'Ancien, à Venise, en 1503. Cet ajout de 1579 est sans doute inspiré des annotations d’Henri Estienne aux œuvres complètes de Platon qui, publiées en 1578, mentionnent également cet auteur ( Platonis opera, annotationes in Plat., 1578, vol. 3, p. 71).] expose aussi cela de manière fort élégante dans l’Axiochos * L'Axiochos est un dialogue qui nous est parvenu sous le nom de Platon, qui a aussi été attribué à Xénocrate ou à Eschine le Socratique. Quand Lambin écrit, publie et revoit son édition du commentaire d’Horace, les débats sont vifs autour de cette question. Voir notre introduction, ainsi que l’ouvrage de J. Chevalier : Étude critique sur le dialogue néo-platonicien l'Axiochossur la mort et sur l'immortalité de l'âme, Paris, Alcan, 1915. , en ces termes : εἶτα λαθὸν ὑπεισῆλθε τὸ γῆρας· εἰς ὃ πᾶν συῤῥεῖ τὸ τῆς φύσεως ἐπίκηρον, καὶ δυσαλθές. κἂν μή τις θᾶττον, ὡς χρέος, ἀποδιδῷ τὸ ζῇν, ὡς ὀβολοστάτις ἡ φύσις ἐπιστᾶσα ἐνεχυράζει τοῦ μὲν ὄψιν, τοῦ δ’ ἀκοήν, πολλάκις δὲ ἄμφω. κἂν ἐπιμείνῃ τις, παρέλυσεν, ἐλωβήσατο, παρήρθωσεν, c'est-à-dire, puis insensiblement survient la vieillesse, qui réunit tout ce que la nature comporte d'infernal : la faiblesse, la difficulté à se soigner, le désespoir. Si vous tardez un peu à payer votre dette à la nature, comme une usurière impatiente, elle prend en gage à l’un la vue, à l’autre l’ouïe, souvent tous les deux ensemble. Si vous vous obstinez à vivre, elle vous paralyse, vous estropie, disloque et fragilise vos membres. Ainsi Diphile, chez Stobée : παντά τ’ ἐργαζόμενος ἀσθενέστερα Πολιὸς τεχνίτης ἐστὶν ὁ χρόνος, ὦ ξένε· Χαίρει μεταπλάττων πάντας ἐπὶ τὰ χεῖρονα [B], c'est-à-dire, le temps est un artisan chenu qui rend tout plus fragile, ô mon hôte. Il se plaît à gâcher tous les hommes. Cela concorde avec ce que dit Hérodote, dans Thalie : νῦν γὰρ ἄν τι καὶ ἀποδέξαιο ἔργον, ἓως νέος εἶς ἡλικίην· αὐξανομένῳ γὰρ τῷ σώματι συναύξονται καὶ αἱ φρένες· γηράσκοντι συγγηράσκουσι καὶ ἐς τὰ πράγματα πάντα ἀπαμβλύνονται, c'est-à-dire, en effet, tu pourrais faire de grands exploits, tant que tu es jeune. Car l'intelligence croît avec le corps et elle vieillit en même temps qu'il vieillit, et elle n'est plus capable de rien faire ». Horace le dit autrement, plus haut, dans l'épître à Auguste : « revevant chaque année ». En effet, dans ce passage, il fait référence à la nature des années et des autres moments qui, lorsqu'ils sont morts, renaissent ; de même, il déclare dans cette fameuse ode 7 du livre 4: « Les neiges s'en sont allées, déjà les plaines voient revenir leur gazon, etc. », « N'espère rien d'immortel, conseillent l'année et l'heure qui emporte le jour nourricier. Les froids s'adoucissent sous les Zéphyrs, le printemps disparaît sous les pas de l'été, qui périra aussitôt que l'automne, père des fruits, sera venu répandre ses dons, et bientôt cette course ramène l'hiver inactif. Du moins, les dommages, etc. » Et la fameuse énigme que voici traduit bien cette logique des années, des mois et des jours qui meurent et renaissent : Εἷς ὁ πατὴρ παῖδες δὲ δύωδεκα· τῶν δὲ ἑκάστῳ Παῖδες τριήκοντα διάνδιχα εἶδος ἔχουσαι· Αἰ μὲν λευκαὶ ἔασιν ἰδεῖν αἰ δʹ αὖτε μέλαιναι. Άθάνατοί δέ τε οὖσαι, ἀποφθινίθουσιν ἃπασαι, c'est-à-dire (pour traduire mot à mot), « il y a un père et douze fils. Chacun de ceux-ci a trente filles à l'allure différente : certaines sont blanches et les autres noires. Alors qu'elles sont immortelles, toutes meurent ». Mais si on veut faire correspondre les vers latins aux grecs * Aux hexamètres grecs de l’énigme, Lambin fait correspondre des hexamètres latins. J’ai tâché de rendre moi-même les hexamètres de Lambin en alexandrins., vois quelle tournure je leur donne : « Six fois deux fils nés d'un seul père, et dix fois trois/ Enfants fort dissemblables, héritiers de ceux-là ;/ Noirs sont les uns, les autres blancs, eh bien ma foi : / Malgré leur sort funeste, ils ne s’éteignent pas ». Cela signifie l'année, qui comporte douze mois, qui comptent chacun trente jours, etc.] * Cette énigme, attribuée à Cléobule, se trouve chez Diogène Laërce (Vitae, VI, 1: « Cléobule »), chez Stobée, Anthologium,  I, viii, 37, 3) et dans l’Anthologie grecque (épigramme n° 101), voir la thèse d’Aurélien Berra,Théorie et pratique de l’énigme en Grèce ancienne, Études classiques, EHESS, 2008 (dont j’adapte la première traduction, « littérale »). D’après Aurélien Berra, qui établit l’apparat critique de cette énigme, l’emploi par Lambin de la forme τριήκοντα (pour τριακοντα), indiquerait que sa source est la Souda. Voir également Simone Beta, « Exercices amusants pour entraîner l’esprit : les énigmes byzantines en Italie (xiiie-xve siècles) », Cahiers d’études italiennes, 21 | 2015, 149- 167.

[175] Multa ferunt anni uenientes, &c.] anni uenientes appellantur ab Horatio, usque ab incunabulis ad corroboratam, & mediam aetatem : recedentes autem usque a media aetate ad rogum. commoda porro accipio, florem aetatis, uelocitatem, uires corporis, pulchritudinem, hilaritatem, sensus integros, ac uegetos : quae omnia adimit hominibus senectus, atque in eorum locum reponit rugas, & canitiem, pedum tarditatem, infirmitatem, ac debilitatem, deformitatem, tristitiam, caecitatem, surditatem, obliuionem, stuporem, & cetera mala. quod item elegantissime exponit Xenocrates [seu potius Aeschines Socraticus, ut testatur Harpocration.] in Axiocho, his uerbis, εἶτα λαθὸν ὑπεισῆλθε τὸ γῆρας· εἰς ὃ πᾶν συῤῥεῖ τὸ τῆς φύσεως ἐπίκηρον, καὶ δυσαλθές. κἂν μή τις θᾶττον, ὡς χρέος, ἀποδιδῷ τὸ ζῇν, ὡς ὀβολοστάτις ἡ φύσις ἐπιστᾶσα ἐνεχυράζει τοῦ μὲν ὄψιν, τοῦ δ’ ἀκοήν, πολλάκις δὲ ἄμφω. κἂν ἐπιμείνῃ τις, παρέλυσεν, ἐλωβήσατο, παρήρθωσεν. [Axioch., 367a] id est, deinde furtim subit senectus, in quam, quicquid habet natura Acherunticum, debile, sanatu difficile, ac desperatum, confluit. Quod nisi quis sat cito uitam, ut aes alienum, reddat, instans, ut faeneratrix, natura pigneratur ab hoc uidendi sensum, ab illo auditum, saepenumero utrunque. Quod si quis diutius manserit in uita, eneruat, mutilat, membra luxat, ac debilitat, sic Diphilus apud Stobaeum Ἅπαντά τ’ ἐργαζόμενος ἀσθενέστερα Πολιὸς τεχνίτης ἐστὶν ὁ χρόνος, ὦ ξένε· Χαίρει μεταπλάττων πάντας ἐπὶ τὰ χεῖρονα. [Anth., IV, 50b. 60] id est, Omnia efficiens infirmiora canus artifex tempus est, o hospes. Gaudet conuertisse omneis homines in deterius.Cum his congruunt illa, quae sunt apud Herodotus, Thalia, [Hist., III, 134] νῦν γὰρ ἄν τι καὶ ἀποδέξαιο ἔργον, ἓως νέος εἶς ἡλικίην· αὐξανομένῳγὰρ τῷ σώματι συναύξονται καὶ αἱ φρένες· γηράσκοντι συγγηράσκουσι καὶ ἐς τὰ πράγματα πάντα ἀπαμβλύνονται. id est, Nunc enim aliquod facinus edere possis, dum iuuenis es. Nam una cum crescere corpore crescit etiam mens : & cum senescente, senescit, & ad res omneis obtunditur. Aliter autem dixit sup. epist. ad Augustum annos recurrenteis [Epist., II, 1, 147] . significatur enim illo loco annorum, & aliorum temporum natura, quae, ubi occiderunt, renascuntur : quemadmodum declarat Oda illa 7. lib. 4. [Carm., IV, 7, 1] Diffungere niues, redeunt iam gramina campis, &c. Immortalia ne speres, monet annus, & almum Quae rapit hora diem : Frigora mitescunt Zephyris : uer proterit aestas, Interitura, simul Pomifer automnus fruges effuderit : & mox Bruma recurrit iners. Damna tamen, &c. Atque haec annorum, & mensium, & dierum morientium, ac renascientium ratio declarat illud aenigma : Εἷς ὁ πατὴρ παῖδες δὲ δύωδεκα· τῶν δὲ ἑκάστῳ Παῖδες τριήκοντα διάνδιχα εἶδος ἔχουσαι·Αἰ μὲν λευκαὶ ἔασιν ἰδεῖν αἰ δʹ αὖτε μέλαιναι. Άθάνατοί δέ τε οὖσαι, ἀποφθινίθουσιν ἃπασαι, id est (ut ad uerbum interpreter), unus pater est : filii autem duodecim. horum autem unicuique filiae sunt triginta, formis dissimiles, aliae quidem adspectu candidae, aliae uero nigrae. Cum sint autem immortales, moriuntur omnes . Si quis autem totidem uersus Latinos Graecis respondenteis postulabit, age, mos ei a nobis geratur. Bis sex sunt nati patris unius : & decies tres Forma dissimiles illorum a stirpe profecti, Nigri alii, albi contra alii. cum autem Libitinae Exsortes omnes sint, intereunt tamen omnes. significatur autem annus, qui constat duodecim mensibus : quorum uniuscuiusque dies sunt triginta, &c.

[178] qui accompagnent] qui sont associés et adaptés à l'âge.

[178] adiunctis] appositis, & accommodatis aetati.

[179] Ou l'action se passe sur la scène, ou] certaines choses doivent se passer sur scène : c'est ce que dit Aristote : διὰ τῆς ὄψεως, c'est-à-dire, placées sous les yeux. Mais des choses qui seraient trop atroces ou horribles ou honteuses à voir ou invraisemblables ne doivent pas se passer sur scène : il suffit qu'un acteur les raconte comme si elles s’étaient passées à l’intérieur ; de cette façon, ils pourront susciter la piété ou la terreur ἐκ συστάσεως τῶν πραγμάτων [grâce à l’agencement des faits].

[179] Aut agitur res in scenis, aut] quaedam sunt agenda in scenis : estque id, quod dicit Aristoteles διὰ τῆς ὄψεως [Poet., 1453b] . id est, rebus in conspectu positis : quaedam propterea quod sint nimis atrocia, aut horribilia, aut uisu foeda, aut incredibilia, non sunt coram agenda, sed ea satis est ab histrione, quasi intus acta sint, renuntiari : & hoc modo misericordiam commouent, aut terrorem animis inferunt ἐκ συστάσεως τῶν πραγμάτων . [Poet., 1450a 32]

[180] touchent moins vivement l'esprit] ce que l'on entend affecte moins l'esprit que ce que l'on voit ou que ce à quoi l'on assiste. Lucien écrit sur Hérodote ces mots qui viennent clairement d'Hérodote : τὰ δι’ ὀμμάτων φαινόμενα, πιστότερα εἶναι τῶν ὤτων δοκεῖ * Lucien, dans son traité Sur la danse (De Saltatione, 78, 7), cite ce passage d'Hérodote (Hist., I, 8). Lucien a par ailleurs écrit un Hérodote, où il explique comment celui-ci a conquis les foules., [B], c'est-à-dire, ce que les yeux voient paraît plus sûr que ce qu'on entend. Ainsi Cicéron dans l'épître 1 du livre 6 à Torquatus : « car où que l'on soit, on ressent la même sensation et la même douleur face à la destruction de la chose publique et privée ; mais la vue augmente le supplice, car elle nous force à voir ce que les autres ne font qu'entendre et ne peut détourner la pensée de ces malheurs ». Le même, dans l'épître 4 du même livre : « moi qui suis à Rome, je trouve qu'il n'y a rien de plus malheureux, parce que les maux sont toujours plus cruels quand on les voit que quand on les entend, etc. » Ainsi, le grand poète tragique * Sophocle.: Τῶν δὲ πραχθέντων τὰ μὲν ἄλγιστ´ ἄπεστιν· ἡ γὰρ ὄψις οὐ πάρα, c'est-à-dire, de ce qui s'est passé, le plus triste et le plus horrible vous est épargné. Car vos yeux n'ont point vu. Je pense cependant que l'idée d'Horace est la suivante : ce que l'on entend est plus incertain et plus difficile à croire que ce que l'on voit de ses yeux. Et à l'inverse, ce que l'on voit de ses yeux est plus sûr et plus facile à croire que ce que l'on entend. Et, cela étant posé, il est également très vrai qu'il est plus difficile de se fier à ce que l'on voit qu'à ce que l'on entend, c'est-à-dire que les yeux ont moins de force de conviction que les oreilles et qu’il leur manque une puissance efficace plus grande que l’ouïe. Car la vue ne va pas sans ce qui s'offre aux yeux, tandis qu'il est facile d'attirer l'oreille avec des mots disposés avec art et rythmés, de la tenir en suspens, de la charmer et de la tromper par des moyens trompeurs. C'est grâce aux mots qu'Homère, quand il décrit un combat, le fait si grand que la tête touche le ciel, et que les pieds, dans le même temps, touchent le sol : et cela, l'auditeur croit Homère quand il le dit ; le sculpteur ou le peintre ne pourrait y parvenir parce qu'il ne peut pas mettre sous nos yeux une image ou une statue aussi impressionnants. Voici à peu près les mots de Dion Chrysostome, dans son Discours olympique– j'indiquerai le passage * Lambin semble avoir oublié de compléter la référence précise du passage de Dion Chrysostome.: καὶ δὴ τὸ λεγομένον, ὡς ἔστιν ἀκοῆς πιστότερα ὄμματα, ἀληθὲς ἴσως · πολύ γε μὴν δυσπειθέστερα καὶ πλείονονος δεόμενα ἐνεργείας. ἡ μὲν γὰρ ὄψις ἀυτοῖς ὁρωμένοις ξυμβάλλει. τὴν δ'ακοὴν οὔκ ἀδύνατον ἀναπτερῶσαι * « De ce fait, le proverbe selon lequel les yeux sont plus fiables que l’ouïe, est peut-être vrai. Ils sont vraiment plus difficiles à convaincre et appellent une force d’évidence supérieure, car la vue se confronte avec les objets sur lesquels porte le regard, alors que l’ouïe, il est très facile de la faire s’envoler » ; traduction de T. Grandjean et L. Thévenet,Œuvres. Discours olympique, ou sur la conception première de la divinité (or. XII) et À Athènes, sur sa fuite (or. XIII), texte établi par G.Ventrella, Paris, Les Belles Lettres, 2017, p. 128re. Dans ses discours, Dion Chrysostome loue la capacité d'Homère à créer des images très évocatrices et il assigne à son éloquence l'objectif classique de faire voir avec les mots. Voir Anne Gangloff, Dion Chrysostome et les mythes : hellénisme, communication et philosophie politique, Paris, Jérôme Millon, 2006 (en particulier p. 177-179). Dans son Discours olympique, il compare sculpteur et poète, à l'avantage de ce dernier, dont la matière est plus facile et rapide à travailler, et pour qui il est aisé d'enchanter l'oreille avec les sons – alors que les yeux demandent beaucoup de précision pour être persuadés (XII, 69-71). Voir aussi sur ce point Alain Billault, « Dion Chrysostome avait-il une théorie de la sculpture ? », BAGB, 1999, p. 211-229.. [C] Mais pour revenir à Horace, cette phrase semble signifier que ce qu'on entend permet moins de toucher l’esprit que ce qu'on voit. Aristote cependant ne l'approuverait sans doute pas, lui qui écrit au livre 8 de la Politique : il semble que, de tout ce que nous percevons ac nos sens, ce qui produit le plus d’effet et qui modifie le mieux notre caractère est ce que nous entendons, comme le chant et ses mesures, et qu’en second lieu, ce que nous voyons, comme les images et les autres représentations qui stimulent les autres sens, sont moins capables, ou pas du tout, de toucher l’esprit. Mais ici Aristote parle des imitations, des images et de ce qui a l'apparence du vrai, et parmi ces imitations, il y en a que l'on voit, d'autres que l'on entend, etc. Donc ce que l'on entend, comme le chant et ses mesures, touche davantage l’esprit que ce que l'on voit, comme un tableau ou des images].

[180] Segnius irritant animos] minus afficiunt animos, quae sunt audita, quam, quae sunt uisa, aut spectata. Lucianus in Herodoto ex Herod. ut proxime planum fiet, τὰ δι’ ὀμμάτων φαινόμενα, πιστότερα εἶναι τῶν ὤτων δοκεῖ. [Saltat., 78, 7] id est, quae oculis cernuntur, certiora uidentur esse, quam quae audiuntur. sic M. Tullius epistola I. lib. 6. ad Torquatum. Nam &si, quocumque in loco quisque est, idem est ei sensus, & eadem acerbitas ex interitu rerum & publicarum, & suarum, tamen oculi augent dolorem, qui ea, quae ceteri audiunt, intueri coguntur, nec auertere a miseriis cogitationem sinunt. [Fam., VI, 1] Idem epistola 4. ad eundem eodem lib. Equidem nos quod Romae sumus, miserrimum esse duco, non eo solum, quod in omnibus malis acerbius est uidere, quam audire, sed etiam, &c. [Fam., VI, 4] Sic tragicus ille : τῶν δὲ πραχθέντων τὰ μὲν ἄλγιστ´ ἄπεστιν· ἡ γὰρ ὄψις οὐ πάρα : [Oed. Rex, 1237] id est, eorum, quae acta sunt, tristissima & luctosissima absunt. aspectus enim non adest. Puto tamen hanc esse Horatii sententiam, incertiora esse, & difficilius credi, quae audiuntur, quam quae oculis cernuntur. & contra, certiora esse, & facilius credi, quae oculis cernuntur, quam quae auditu sentiuntur. Atque, ut haec uera sunt, ita & illud est uerissimum, oculis difficilius fidem fieri, quam auribus : hoc est, oculos minus esse facileis ad credendum, quam aureis, & maiorem efficacitatem, quam audiendi sensum, desiderare. Nam aspectus quidem una cum iis, quae oculis subiiciuntur, concurrit, & conspirat : auditum uero facile est uerbis artificiosis, & numerosis attollere, suspensumque tenere, & falsis rationibus capere, ac fallere. Verbi gratia Homerus contentionem describens ita magnam facit, ut caput caelo tangat, & tamen humi uno tempore pedes ponat : atque haec credit auditor Homerum legens : quod fictor, haud pictor consequi non possit, quia tantam imaginem, aut statuam oculis spectatorum subiicere non possit. Haec Dionis Chrysostomi sunt fere, oratione Olympica, locum indicabo, καὶ δὴ τὸ λεγομένον, ὡς ἔστιν ἀκοῆς πιστότερα ὄμματα, ἀληθὲς ἴσως · πολύ γε μὴν δυσπειθέστερα καὶ πλείονονος ;δεόμενα ἐνεργείας. ἡ μὲν γὰρ ὄψις ἀυτοῖς ὁρωμένοις ξυμβάλλει. τὴν δ'ακοὴν οὔκ ἀδύνατον ἀναπτερῶσαι , &c. [Or., XII, 71] sed ut ad Horatium redeam, haec sententia significare uidetur, minus ad animos permouendos ualere, quae audiuntur, quam quae cernuntur. Quod tamen non probaretur fortassis Aristoteli qui l. 8. de republ. uidetur sentire eorum omnium, quae sub sensum cadunt, ea maxime ad effectus mouendos moresque conformandos ualere, quae audiuntur, ut cantus et modos, secundo loco quae cernuntur, ut imagines et simulacra caetera quae alios sensus mouent, aut minus aut nihil ualere ad animos permouendos. Sed ibi Aristoteles loquitur de similitudinibus et imaginibus et imitationibus rerum uerarum, quarum similitudinum aliae cernantur, aliae audiantur, etc. quae igitur audiuntur, ut cantus et modi, magis animos permouent, quam quae cernuntur, ut pictura et figurae [Pol., VIII, 1340a 18]

[181] fidèles] il qualifie les yeux de « fidèles », car ce que l'on voit paraît plus fiable que ce que l'on entend, comme l'écrit Hérodote dans Clio. ὦτα γὰρ τυγχάνει ἀνθρώποισιν ἐόντα ἀπιστότερα ὀφθαλμῶν, c'est-à-dire, les oreilles sont moins fidèles aux hommes que les yeux. Il les appelle « incertains » pour une autre raison dans l'épître 1 du livre 2 * Lambin commente l’expression incertos oculos de l’épître II, 1, 188 en évoquant quelques illusions d’optique (1561, p. 442) : qui saepe fallunt, ut apparet in infracto remo sub aqua, in columbae collo, in duabus ex lucerna flammis, cum oculum torseris. Quod tamen negat Epicurus oculorum esse mendacium, sed opinionum. .

[181] fidelibus] oculos iccirco fideles appellat, quia quae cernuntur magis ualent ad fidem faciendam, quam quae audiuntur, ut scribit Herodotus in Clione. ὦτα γὰρ τυγχάνει ἀνθρώποισιν ἐόντα ἀπιστότερα ὀφθαλμῶν. [Hist., I, 8] id est, aures enim hominibus minus sunt fideles, quam oculi. Incertos alia ratione appellauit epist. i. lib. 2. [Epist., II, 1, 188]

[183] tu ne présenteras pas sur scène] tu ne produiras pas sur scène ; tu ne montreras pas aux yeux des spectateurs.

[183] non promes in scenam] non produces in scenam : non constitues ante oculos spectatorum.

[184] qu'un discours présent racontera ensuite] que rapportera ensuite une personne venue sur scène. « Présent », c'est-à-dire, aux yeux de tous, devant le public. L'adjectif * Lambin écrit que praesens est un nomen. Il ne s'agit pas d'une erreur de sa part : au XVIe siècle, l'adjectif ne constitue par une « partie du discours » à part entière, il fait partie de la très vaste classe des noms, qui englobe les « noms substantifs » et les « noms adjectifs ». Cf. Robert et Henri Estienne, Traicté de la gramaire Françoise, Paris, Estienne, 1569, p. 15 et Sophie Piron, « La Grammaire française au XVIe s. », Histoire de la grammaire, volume 13, n° 4, 2008 . « présent » s'oppose à l’adverbe « dedans » * Extra ou praesens s'oppose à intus, que l'on trouve au v. 182 (non tamen intus/digna geri promes in scaenam) et qui désigne ce qui se passe dans les coulisses. .

[184] quae mox narret facundia praesens] quae mox referat persona aliqua in scenam producta. presens, id est, extra, & coram spectatoribus. nomen praesens opposuit illi aduerbio intus.

[186] ou des chairs humaines devant tous] nous avons parlé d'Atrée et de Thyeste plus haut, à l'ode 16 du livre 1, et ce point a été traité * Dans son commentaire du lemme irae Thyesten (Carm., I, 16, 17), Lambin renvoie aux poètes tragiques et il cite longuement les Tusculanes (IV, 36) de Cicéron, qui prend l’exemple de Thyeste et d’Atrée pour montrer que la colère et la folie sont la même chose (Lambin, Horace, 1561, p. 79). ; on voudrait l’insérer ici qu’on aurait l’air de vouloir abuser du temps et de la bonne volonté des lecteurs. Et « être présenté sur scène, dehors, aux yeux de tous, devant le public, être raconté par quelqu’un de présent » signifient la même chose ; ce à quoi s'opposent « se passer dedans, être caché à la vue ».

[186] Aut humana palam] de Atreo, & Thyesta & supra diximus nonnulla ad Oden xvi. lib. 1. & res ita nota est, ut, qui haec inculcare uelit, lectorum opera, & otio abuti uelle uideatur. Iam haec promi in scenam, extra, coram, palam, a praesente narrari, [Carm., I, 16, 17] idem ualent : quibus respondent e contrario, intus narrari, tolli ex oculis.

[187] <Progné> * Noter que les autres commentaires de l'époque conservent en général l’orthographe Progne. [B] Procné ] sur <Progné> [B]Procné] voir plus haut, ode 12 du livre 4 * Dans l'ode 12 du livre 4, Lambin utilise la leçon Procne dès la première édition. Dans le commentaire des v. 6-7 Cecropiae domus Aeternum opprobrium, &c., il raconte le mythe de ce personnage..

[187] <supprimé><Progne]> Procne] de <supprimé><Progne> Procne supra ad Od. xii. lib. 4. [Carm., IV, 12, 6]

[187] Cadmos en serpent] voir plus haut, où nous avons dit deux mots sur Pelée et Cadmos.

[187] Cadmus in anguem] uide, quae supra de Peleo, & Cadmo coniuncte, leuiter attigimus.

[188] incrédule, je déteste] parce qu’elles sont ἀπίθανα, ἄλογα, μοχθηρά, ἀδύνατα, c'est-à-dire, incroyables, irrationnelles, mauvaises et impossibles, et qu’elles ne peuvent arriver en aucune façon. Voir Aristote, Poétique * Lambin renvoie ici à la Poétique, 1460 a 26 à 1460 b 2 et 1458 b 30 ( ἀπίθανα, ἀδύνατα, ἄλογα), mais aussi , implicitement, à l’Éthique à Nicomaque III, 5, IX, 1172 et X, 117 (μοχθηρά). Ce dernier adjectif ajoute une dimension morale à ce passage : les scènes invraisemblables sont contraires à l’art poétique, mais également à la morale. Lambin ne souligne pas la différence entre Aristote et Horace ; en effet, si le philosophe condamne l’irrationnel (τὸ ἄλογον) dans la tragédie (sauf s’il a l’apparence du vrai), il accepte cependant le merveilleux τὸ θαυμαστόν (1460 a 12). .

[188] incredulus odi] quia ἀπίθανα, ἄλογα, μοχθηρά, ἀδύνατα . id est, non probabilia, ratione carentia, improba, & nefaria, & quae fieri nullo modo possunt. lege Aristotelem περὶ ποιητικῆς . [Poet., 1460a 26]

[189] Cinq actes, ni plus ni moins] il ne fait aucun doute que les actes étaient les parties de la pièce ; et il n'est pas peu difficile de dire combien d'actes il y avait dans une pièce, et de distinguer malgré tout un acte incertain et obscur d'un autre, si nous en croyons Donat * Lambin renvoie ici à la préface du commentaire de Donat à l'Eunuque : (Donatus, ad Eun., Praef. 1, 5) : Actus sane implicatiores sunt in ea et qui non facile a parum doctis distingui possint, ideo quia tenendi spectatoris causa uult poeta noster omnes quinque actus uelut unum fieri, ne respiret quodammodo atque, distincta alicubi continuatione succedentium rerum, ante aulaea sublata fastidiosus spectator exsurgat (Les actes y sont particulièrement imbriqués et difficiles à distinguer si l’on n’est pas spécialiste, parce que, pour captiver le spectateur, notre poète veut que les cinq actes n’en fassent globalement pour ainsi dire qu’un, sans pratiquement le laisser reprendre haleine, dans une succession à peine interrompue ici ou là d’événements continus, empêchant le spectateur fatigué de quitter le théâtre avant le lever de rideau) ; traduction de Christian Nicolas, « À la recherche des fins d’acte et des fins de scène dans les comédies de Térence lues par Donat », Commencer et Finir. Débuts et fins dans les littératures grecque, latine et néolatine, B. Bureau & C. Nicolas (dir.), Lyon, CRGR, 2007, tome 2, p. 595-620. Dans cet article, C. Nicolas montre bien qu'Horace est le premier à avoir énoncé le dogme des cinq actes, qui a ensuite (mais pas immédiatement) fait école ; c'est ainsi que Donat, par exemple, analyse chaque pièce de Térence selon cinq actes - même si Térence lui-même n'avait sans doute pas conçu sa pièce ainsi.. Et, même si Horace indique clairement une autre idée, il ne manque pas d'érudits pour dire qu'une pièce peut consister en seulement quatre actes, dans la mesure où ces quatre actes sont suffisants pour atteindre la bonne taille d’une pièce. Moi-même, je vois chez Cicéron et d'autres bons auteurs qu’il est question de troisième, de quatrième et dernier acte (et jamais de cinquième). Il écrit à son frère Quintus, dans le livre 1 : « Je finis en vous proposant l'exemple des bons poètes et des acteurs de talent, et en vous exhortant à vous montrer comme eux plus soigneux que jamais à la fin de votre oeuvre. Que semblable au dernier acte d'un drame, votre troisième année soit la plus brillante et la plus parfaite » * Traduction citée de M. Nisard, tome V.. Moi, je suis d'accord avec Horace et Donat et je pense que la tragédie et la comédie doivent comporter cinq actes.

[189] Neue minor quinto, neu sit productior] Non est dubium, quin actus, partes fabulae fuerint : quot actus in fabula fuerint, incertum atque obscurum actum autem ab actu distinguere, id uero non parum difficile est, si Donato credimus : neque desunt uiri docti, qui, quanuis perspicue aliter sentiat Horatius, quattuor actibus tantum constare fabulam posse dicant, modo hi quattuor actus iustam fabulae magnitudinem expleant. ego uideo a M. Tullio & ceteris bonis scriptoribus tertium, quartum, & extremum fabulae actum commemorari : quintum non reperi. idem scribens ad Quintum Fratrem libr. 1. tertium actum, extremum facere uidetur his uerbis. Illud te ad extremum oro, & hortor, ut tanquam poetae boni, & actores industrii solent, sic tu in extrema parte, & conclusione muneris, ac negocii tui diligentissimus sis, ut hic tertius annus, tanquam tertius actus, perfectissimus, atque ornatissimus fuisse uideatur. [Ad Quint., I, 16, 46] Ego Horatio, & Donato assentior, ut putem tragoediam, & comoediam quinque actibus constare debere. [Comm. Eun., Praef., 1, 5]

[190] faire revenir] faire voir de nouveau, comme dans la satire 10 du livre 1: « et qu'on ne verra pas revenir et revenir encore sous les yeux des spectateurs ». [B] Certains veulent y lire « voir réclamer encore » * Voir le commentaire de Luisini, qui mentionne l’origine de la leçon reposci (mais qui défend quant à lui la leçon spectata reponi, et comprend reponi dans le sens de deponi, « être mis à l'abri ») : Acron legit, & spectanda reponi, ut sit sensus, & reponi spectanda, ut denuo agatur. cuius sententiam magis probarem, si reposcilegeretur, non reponi,ut in codice peregrini Aluernii doctissimi amici mei scriptum reperi nam denuo fabulas reposci solitas (1555, p. 1086).. Voir plus haut : « si par hasard tu remets Achille à l'honneur ».]

[190] reponi] iterum doceri, ut saty. x. lib. 1. Nec redeant iterum, atque iterum spectanda theatris. [Serm., I, 10, 39] quidam legi uolunt, reposci. aliter sup. honoratum si forte reponis Achillem [Ars, 120] .

[191] Qu'un dieu n'intervienne pas, etc.] Aristote dit, dans la Poétique, qu' il faut utiliser une machine ou un mécanisme (c'est-à-dire qu'il faut faire apparaître un dieu par une machinerie) pour apporter une fin aux éléments qui sont extérieurs à la fable : ou bien ceux qui se sont passés avant et qu'un homme ne peut pas savoir, ou bien ceux qui sont à venir et qui ont besoin d'être prédits ou annoncés. Car nous reconnaissons aux dieux la faculté de tout voir. Les mots d'Aristote sont les suivants : Φανερὸν οὖν ὅτι καὶ τὰς λύσεις τῶν μύθων ἐξ αὐτοῦ δεῖ τοῦ μύθου συμβαίνειν, καὶ μὴ ὥσπερ ἐν τῇ Μηδείᾳ, ἀπὸ μηχανῆς, καὶ ἐν τῇ Ἰλιάδι τὰ περὶ τὸν ἀπόπλουν· Ἀλλὰ μηχανῇ χρηστέον ἐπὶ τὰ ἔξω τοῦ δράματος, ἢ ὅσα πρὸ τοῦ γέγονεν, ἃ οὐχ οἷον τε ἄνθρωπον εἰδέναι, ἢ ὅσα ὕστερον, ἃ δεῖται προαγορεύσεως καὶ ἀγγελίας. ἅπαντα γὰρ ἀποδίδομεν τοῖς θεοῖς ὁρᾶν * « Il est donc évident que de même les dénoûments de fable doivent résulter de la fable même, et non d’une intervention divine comme c’est le cas dans Médée, et dans l’Iliade quand il est question de se rembarquer : au contraire, on ne doit recourir à l’intervention divine que pour les événements situés en dehors du drame, pour des événements qui se sont passés avant, événements que l’homme ne peut savoir, ou pour des événements qui se sont passés après et ont besoin d’être prédits et annoncés ; car nous reconnaissons aux dieux le don de tout voir » ; traduction citée de J. Hardy, p. 51. Lambin ne traduit pas entièrement cette citation (il en a paraphrasé la fin juste au-dessus).. Dans ce passage, Horace s'accorde avec Aristote : il interdit en effet de faire apparaître un dieu par une machinerie, à moins que ne survienne un noeud difficile et digne d'un dieu, c'est-à-dire, à moins que ne survienne une difficulté si grande qu'il serait impossible de dénouer la fin de la pièce sans machine * Lambin établit une équivalence entre les deux auteurs, alors que le passage de la Poétique qu’il cite ne dit pas exactement la même chose qu’Horace : Aristote admet une intervention divine uniquement pour des événements qui sont situés en dehors du drame (avant ou après) ; sinon, la fable doit trouver son dénouement en elle-même.. Il existe beaucoup d'exemples et de témoignages de ce procédé chez de bons auteurs. Platon, dans le Cratyle : εἰ μὴ ἄρα δὴ, ὥσπερ οἱ τραγῳδοποιοὶ ἐπειδάν τι ἀπορῶσιν ἐπὶ τὰς μηχανὰς ἀποφεύγουσι, θεοὺς αἴροντες, καὶ ἡμεῖς οὕτως εἰπόντες ἀπαλλαγῶμεν, ὅτι τὰ πρῶτα ὀνόματα οἱ θεοὶ ἔθεσαν, καὶ διὰ ταῦτα ὀρθῶς ἔχει, c'est-à-dire, « à moins de faire comme les auteurs de tragédies qui, lorsque survient un noeud, recourent aux machines et font apparaître les dieux. Nous aussi, tirons-nous d'affaire, comme si nous étions quittes de notre charge, en disant que ce sont les dieux qui ont institué les premiers noms et qu'ils sont donc corrects ». Cicéron, au livre 1Sur la nature des dieux : « Vous ne concevez pas comment s'opère cette genèse sans l'intervention active d'une intelligence et en conséquence, comme les poètes tragiques embarrassés pour trouver un dénouement, vous avez recours à un dieu » * Traduction C. Appuhn, Cicéron, De la nature des dieux, Paris, Garnier, 1935.. Aristote, Métaphysique, I : Ἀναξαγόρας τε γὰρ μηχανῇ χρῆται τῷ νῷ πρὸς τὴν κοσμοποιΐαν. ὅταν γὰρ ἀπορήσῃ διὰ τίν’ αἰτίαν ἐξ ἀνάγκης ἐστί, τότε παρέλκει αὐτόν, ἐν δὲ τοῖς ἄλλοις πάντα μᾶλλον αἰτιᾶται τῶν γιγνομένων ἢ νοῦν, c'est-à-dire, « Anaxagore se sert de l'intelligence comme d'une machine pour fabriquer le monde. Et quand il ne parvient pas à trouver la cause réelle d'un phénomène, il l’appelle à la rescousse ; dans tous les autres cas, il invoque autre chose que l’intelligence comme cause de ce qui advient ». [B] Servius, dans le passage suivant de Virgile, tiré de l'Énéide, 1 : « Muse, rappelle-moi les causes, etc. », cite à témoin le vers d'Horace en question en montrant la règle à observer dans tous les poèmes : qu'il ne faut faire appel à aucune divinité, à moins que l'on ait besoin de quelque chose qui dépasse les forces et les capacités proprement humaines * Voir Servius, à l’école de Virgile. Commentaire à l’Énéide, livre I, traduit, présenté et annoté par A. Baudou et S. Clément-Tarantino, Paris, Presses Universitaires du Septentrion, 2015, p. 46. Dans l’ajout de 1567, Lambin sollicite Servius et l’Énéide pour recadrer la réflexion sur des enjeux plus poétiques que philosophiques, et sur la pensée aristotélicienne exprimée dans la Poétique : l’intervention de la muse se situe en effet avant l’action et la divinité apporte des informations dont ne disposent pas les hommes..]

[191] Nec deus intersit, &c.] Aristoteles lib. περὶ ποιητ. scribit utendum esse machina, seu machinatione : id est, deum esse adhibendum a machina, ad ea, quae sunt extra fabulam, expedienda : quae uel antea facta sunt, neque hominem scire fas est, uel postea futura sunt, & praedictionem, ac nunciationem desiderant. Omnium enim rerum uidendarum facultatem Diis attribuimus. uerba Aristotelis sunt haec, Φανερὸν οὖν ὅτι καὶ τὰς λύσεις τῶν μύθων ἐξ αὐτοῦ δεῖ τοῦ μύθου συμβαίνειν, καὶ μὴ ὥσπερ ἐν τῇ Μηδείᾳ, ἀπὸ μηχανῆς, καὶ ἐν τῇ Ἰλιάδι τὰ περὶ τὸν ἀπόπλουν· Ἀλλὰ μηχανῇ χρηστέον ἐπὶ τὰ ἔξω τοῦ δράματος, ἢ ὅσα πρὸ τοῦ γέγονεν, ἃ οὐχ οἷον τε ἄνθρωπον εἰδέναι, ἢ ὅσα ὕστερον, ἃ δεῖται προαγορεύσεως καὶ ἀγγελίας. ἅπαντα γὰρ ἀποδίδομεν τοῖς θεοῖς ὁρᾶν. [Poet., 1454a] Cum Aristotele consentit hoc loco Horatius, qui uetat Deum ex machina adhibere, nisi nodus difficilis, & Deo dignus inciderit, id est, nisi talis difficultas extiterit, ut sine machina exitus fabulae non possit explicari. Extant multa apud probatos auctores huius moris exempla, ac testimonia. Plato in Cratylo, εἰ μὴ ἄρα δὴ, ὥσπερ οἱ τραγῳδοποιοὶ ἐπειδάν τι ἀπορῶσιν ἐπὶ τὰς μηχανὰς ἀποφεύγουσι, θεοὺς αἴροντες, καὶ ἡμεῖς οὕτως εἰπόντες ἀπαλλαγῶμεν, ὅτι τὰ πρῶτα ὀνόματα οἱ θεοὶ ἔθεσαν, καὶ διὰ ταῦτα ὀρθῶς ἔχει. [Crat., 425d] id est, nisi utique, quemadmodum tragoediarum scriptores, posteaquam nodus aliquis inciderit, ad machinas confugiunt, deos attollentes. nos quoque, ubi dixerimus deos prima nomina rebus imposuisse, atque iccirco ita recte se habere, quasi nostro munere defuncti, discedamus. M. Tullius lib. 1. de natura Deorum, Quod quia quemadmodum natura efficere sine aliqua mente possit, non uidetis, ut tragici poetae, cum explicare argumenti exitum non potestis, confugitis ad Deum. [Nat. Deor., I, 20] Aristoteles i. τῶν μετὰ τά φυσικά Ἀναξαγόρας τε γὰρ μηχανῇ χρῆται τῷ νῷ πρὸς τὴν κοσμοποιΐαν. ὅταν γὰρ ἀπορήσῃ διὰ τίν’ αἰτίαν ἐξ ἀνάγκης ἐστί, τότε παρέλκει αὐτόν, ἐν δὲ τοῖς ἄλλοις πάντα μᾶλλον αἰτιᾶται τῶν γιγνομένων ἢ νοῦν. [Met., 985a] id est, Anaxagoras enim ueluti machina quadam, mente utitur ad mundi fabricam. Cum enim haesitat quam ob causam necessario sit, tunc eam aduocat : in ceteris, cuiuis reipotius, quam menti, causam earum rerum, quae oriuntur, ascribit. Seruius ad illum Virgilii locum Aen. 1. Musa mihi causas memora, &c. [Aen., I, 8] hunc Horatii uersum pro testimonio profert, ostendens, hoc obseruandum esse in omnibus carminibus, ne numen aliquod inuocetur, nisi quid ultra uireis humanas facultatemque hominis propriam requiramus. [Comm. Aen., I, 8]

[191] digne d'un garant] on appelait proprement « garant » celui qui libérait un débiteur obligé par une dette et que son créditeur devait saisir instamment, soit en la payant, soit en se portant caution pour lui * Cette loi existait déjà dans la loi des douze tables, que rapporte Aulu-Gelle dans les Nuit attiques, XVI, 10. Il s’agit d’un des cas de legis actio per manus iniectionem. Voir Andrea Lovato, Salvatore Puliatti et Laura Solidoro Maruotti, Droit Privé romain, Turin, G. Giappichelli, 2014. .

[191] uindice dignus] uindex proprie dicebatur, qui debitorem nexu obligatum, & iamiam a creditore ducendum, uel numerando, uel pro eo spondendo liberabat.

[192] et qu'un quatrième personnage n’essaie pas de parler] qu'il n'y ait pas plus de trois personnages qui s'avancent pour parler en même temps sur la scène ; si un quatrième intervient, qu’il écoute en se taisant, ou qu’il se parle à lui-même, mais pas aux autres, ou bien qu’il dialogue avec une seule personne tout au plus. On peut voir des exemples de ce précepte chez Térence, comme dans l'Andrienne, à l'acte 3 ; Mysis, Simon, Dave, Lesbie, Glycère : cinq personnages se trouvent sur scène en même temps, mais Mysis parle seulement avec Lesbie et Glycère reste dans sa maison et n'en sort pas. De même à l'acte 4 on voit quatre personnages : Mysis, Pamphile, Charinus et Dave en même temps sur scène, mais Mysis intervient d'un autre côté * Mysis parle avec Glycère, dans la maison, puis avec Pamphile, qu'elle essaie de ramener vers sa maîtresse alors que court le bruit qu'il souhaite se marier avec une autre. et ne parle pas avec Charinus. Chez Plaute, on voit parler entre eux quatre ou cinq personnages, comme c'est aussi le cas dans les tragédies. Mais Horace donne des règles aux hommes de son temps, non aux Anciens, dont les écrits ne lui paraissaient peut-être pas encore absolument parfaits. Certains veulent rapprocher ce passage de la question du nombre d'acteurs et ils soutiennent qu' Horace veut dire qu'il ne faut pas plus de trois acteurs dans une comédie ou une tragédie, puisque chacun incarne plusieurs personnages. Ils s'appuient sur les mots d'Aristote dans son traité sur la Poétique, lorsqu'il écrit que Sophocle a ajouté un troisième acteur, alors qu'avant lui seulement deux intervenaient dans une tragédie, et qu' Eschyle, avant lui, le premier, porta de un à deux le nombre des acteurs. Les mots d'Aristote sont les suivants : Καὶ τό τε τῶν ὑποκριτῶν πλῆθος ἐξ ἑνὸς εἰς δύο πρῶτος Αἰσχύλος ἤγαγε, καὶ τὰ τοῦ χοροῦ ἠλάττωσε καὶ τὸν λόγον πρωταγωνιστὴν παρεσκεύασε· τρεῖς δὲ, καὶ σκηνογραφίαν Σοφοκλῆς· Ἔτι δὲ τὸ μέγεθος, etc. * « Eschyle le premier porta de un à deux le nombre des acteurs, diminua l’importance du choeur et donna le premier rôle au dialogue ; Sophocle porta le nombre des acteurs à trois et fit peindre la scène. De plus la tragédie prit de l’étendue, etc. » ; traduction citée de J. Hardy, p. 34.. Aristote dit aussi, au livre 3 de la Rhétorique, que le jeu de l'acteur (que les Grecs appellent ὑποκρισιν) a été introduit assez tard dans la tragédie et la rhapsodie parce qu’au début les poètes récitaient eux-mêmes leurs tragédies. Mais moi, je ne suis pas du tout d'accord avec ces gens-là et je ne pense pas qu' Horace veuille dire cela * Les remarques de Lambin, et tout son commentaire sur ce point, ressemblent aux développements de Pedemonte, qui mettait également ses lecteurs en garde contre une telle idée : Vnde minime audiendi sunt, qui Horatium hic decreuisse arbitrantur, nullo pacto quartam personam in scenam esse recipiendam. Dramata enim nonnulla cum graecorum, tum latinorum, deprehenduntur, in quibus quarta loquitur, paucis tamen uerbis, uel seorsum ab aliis (Ainsi, il ne faut en rien écouter ceux qui considèrent qu’Horace indique ici qu’il ne faut en aucun cas introduire sur la scène un quatrième personnage. En effet, on trouve plusieurs pièces, tant chez les Grecs que chez les Latins, dans lesquelles un quatrième personnage parle – certes très peu, ou bien en aparté. Ekphrasis in Horatii Flacci artem poeticam, Venise, 1546, f. 32 r°). Estaço mentionne quant à lui la dispute entre Giorgio Merula et Domizio Calderini à ce sujet, qui s’est développée au sujet d’un passage de Martial (Epigr. VI, 6) : Comoedi tres sunt, sed amat tua Paula Luperce/ Quattuor, & κωφόνPaula πρόσωπονamat (il y a trois acteurs, mais ta Paulla en aime quatre, Lupercus ; elle aime jusqu'au personnage muet). Estaço rappelle que, dans son commentaire de ces vers, Merula nie absolument le fait qu’il puisse y avoir un quatrième personnage (1553, f. 42 v°). Lambin pense-t-il ici à Maggi ? Celui-ci semble en effet confondre personnage et acteur et, en prenant appui sur Aristote (qu’il cite en latin), conclut qu’Horace interdit d’introduire un quatrième personnage (1550, p. 350). Grifoli également (1555, p. 1165) mentionne ceux qui (sunt qui…) confondent persona et ὑποκριτής et tirent des conclusions hâtives. Luisini et Grifoli comprennent le passage comme Lambin et citent ce passage d'Aristote. Grifoli (1555, p. 1165), comme lui, évoque ceux qui confondent personnages et acteurs en s'appuyant sur Aristote. Mais, selon lui, Horace ne parle que de la tragédie, et il prend ses exemples chez Sophocle, tandis que Lambin inclut la comédie (et cite Térence). Denores, comme Lambin, suggère la possibilité d'un quatrième personnage, s'il parle peu, et il justifie ce précepte : quod multorum sermones mentem confundant auditorum (p. 57) ; il cite le même passage d'Aristote, mais dans sa traduction latine, en l'utilisant comme un argument en faveur de la réduction du nombre de personnages (en confondant donc personnage et acteur). Pigna, lui, est plus confus et tend à confondre persona et histrio, en s'appuyant sur Aristote. Lui aussi justifie cette limitation des personnages qui prennent la parole et finit par citer Térence (Andrienne, acte 3) et il se réfère au même passage que Lambin :Quoniam uero cum fit fabulae exodus, plures in scenam inducuntur personae, opportune admodum de numero histrionum eodem dialogo interloquentum trigesimum octauum praeceptum traditur (…). personarum turba uerba, & sensa ipsarum ac spectatorum animos perturbat atque confundit. Mais ce n'est sans doute pas Pigna que Lambin incrimine dans son commentaire ; ce doit être le ou les mêmes que Grifoli : il faut donc que ça soit des commentaires antérieurs à 1555..

[192] nec quarta loqui persona laboret] nec plures <supprimé><personas> personae uno, eodemque tempore in scenam prodeant locuturae, quam tres. quod si quando quarta intercedat : uel tacita audiat, uel secum, non cum aliis loquatur, uel cum una duntaxat sermonem conferat, huius praecepti exempla uidere licet apud Terentium : ut in Andria actu tertio [Andr., 459] , Mysis, Simo, Dauus, Lesbia, Glycerium quinque personae eodem tempore in scenam producuntur : sed Mysis cum Lesbia duntaxat sermonem habet : Glycerium autem domi suae est, non foris, ibidem actu iiii. quattuor personae, Mysis, Pamphilus, Charinus, Dauus, uno tempore in scena spectantur, sed Mysis aliunde interuenit, & cum Charino non loquitur. [Andr., 684] Apud Plautum autem & quattuor, & quinque personae communiter inter se loquentes introducuntur, quod item sit in Tragoediis. At Horatius praecepta dat suae aetatis hominibus, non ueteribus quorum scripta fortasse nondum ei usquequaque perfecta uidebantur. Quidam hunc locum ad numerum histrionum referri uolunt, dicuntque hoc ab Horatio significari, non plures in comoedia, aut tragoedia histriones, quam tres esse oportere, quorum quisque plures personas sustineat. Nituntur autem uerbis Aristotelis in libello περὶ ποιητικῆς . ubi scribit, Sophoclem, cum duo ante eum duntaxat histriones in tragoedia intercederent, tres adhibuisse : Aeschylum uero eo superiorem, primum omnium multitudinem histrionum ex uno ad duos deduxisse. uerba Aristotelis sunt haec. Καὶ τό τε τῶν ὑποκριτῶν πλῆθος ἐξ ἑνὸς εἰς δύο πρῶτος Αἰσχύλος ἤγαγε, καὶ τὰ τοῦ χοροῦ ἠλάττωσε καὶ τὸν λόγον πρωταγωνιστὴν παρεσκεύασε· τρεῖς δὲ, καὶ σκηνογραφίαν Σοφοκλῆς· Ἔτι δὲ τὸ μέγεθος [Poet., 1449a 16], &c. idem lib. 3. ῥητορ. ait histrionum actionem (quam ὑποκρισιν Graeci nominant) in tragoediam, & rapsodiam sero admodum introductam esse, quia poetae ipsi tragoedias initio recitabant. [Rhet., III, 1, 3] uerum ego ab illis magnopere dissentio, neque puto hoc sentire Horatium.

[193] le choeur doit remplir le rôle d'un acteur] il montre à quoi sert le chœur (quelle part il prend à la pièce κατὰ τὸ ποσόν [jusqu’à une certaine mesure]), dans quels cas il convient qu'il prenne part à l'action, ce qu’il doit dire ou chanter - car les personnages qui composaient le choeur chantaient et parlaient ; d'ailleurs, pour ce qui est de la parole, un seul personnage parlait sans doute pour tous, tandis que les autres restaient à côté en silence, qu’ils soient hommes ou femmes, surtout s'il dialoguait avec un autre personnage qui n'appartenait pas au choeur. Si, donc, nous acceptons la leçon répandue « le rôle de l'auteur », que nous trouvons dans les manuscrits Giannotti et Faërne, alors son idée est la suivante : que le choeur joue son rôle et qu'il s'acquitte de la tâche de l'auteur, c'est-à-dire, celle de conseiller et de guide. En effet, personne, sauf celui qui se distingue par son l'autorité, ne donne de conseil ou d'indication à un autre. C'est de là que vient ce genre de propos : « j’ai autorité sur toi, tu dois faire cela » et « sous le contrôle de ton autorité, j'ai fait cela ». Et « défendre un rôle » a été mis pour tenir, endosser, jouer un rôle, c'est-à-dire accomplir sa fonction, comme dans la satire 10 du livre 1 : « il est besoin d'un langage âpre quelquefois, souvent enjoué, remplissant le rôle par moment d'un orateur ou d'un poète ». Mais des hommes très savants avec lesquels je suis d'accord * Il s’agit notamment de Parrasio (f. 54 r°), Maggi (1550, p. 350) et Grifoli (1555, p. 1165) ; Luisini (1555, p. 1087), Estaço (1553, f. 41 r°) et Denores (1555, p. 1241) préfèrent auctoris ou authoris. Sur ces diverses leçons, voir Monique Bouquet « L’Art poétique d’Horace et la Poétique d’Aristote », art. cit., p. 379 sq. lisent « acteur » et je l'ai trouvé écrit ainsi dans trois ouvrages au Vatican, [B], dans les manuscrits fournis par de Tournes, Le Clerc, Nicot, Roussard] ; il me semble que le sens de cette leçon est le suivant : que le choeur garde son rôle d'acteur, c'est-à-dire, que le choeur joue le rôle d'un unique acteur, assume la fonction d'un seul acteur, endosse la charge d’un homme, c'est-à-dire qu'il occupe la place d'une seule personne. Nous disons en effet « le rôle d’un homme » et « pour mon propre rôle d’homme » ; c'est le rôle d’un homme, le rôle de chacun. Cicéron, Pour Sextius Roscius * La citation est tirée du discours pour Publius Sextius (et non de celui pour Sextius Roscius d'Arménie). : « ceux qui les défendent en jouant chacun leur rôle sont des honnêtes gens ». Le même dans les Verrines, discours Sur les statues : « ce rôle est le mien propre, parce que je suis citoyen d'une patrie qu'il a honorée, agrandie, illustrée ». Le même Sur les blés : « moi surtout qui, pour obéir à la volonté du peuple romain plus qu'à la mienne propre, ai cru devoir accepter cette charge ». Tite-Live, livre 6 : « Cette victoire a été remportée par chacun individuellement, car tous les soldats ont combattu ensemble ». Et cette explication est confirmée par ce qui suit : « la charge d’un homme ». Et ce n'est pas, comme on pourrait me le dire, que le choeur aussi pouvait parfois être composé de femmes et que, donc, « la charge d’un homme » ne pouvait pas convenir pour un choeur composé de femmes. En effet, je réponds qu'on dit « la charge d’un homme » soit parce qu’on regarde le mot « chœur », qui est masculin, soit parce qu'on a l'habitude d'englober le féminin avec le genre masculin. Enfin, on peut lire, comprendre et expliquer ce passage à partir de ces quelques mots d'Aristote tirés de la Poétique : καὶ τὸν χορὸν δὲ ἕνα δεῖ ὐπολαβεῖν τῶν ὑποκριτῶν, c’est-à-dire, « il convient de considérer (ou de voir) le choeur comme un seul acteur ».

[193] Actoris partes chorus] docet quamobrem adhibeatur chorus, (quae pars est fabulae κατὰ τὸ ποσόν ) & quibus, in rebus eum operam sumere, quid loqui, & canere oporteat. personae porro, ex quibus constabat chorus, & cantabant, & loquebantur : quanquam, quod ad locutionem pertinet, una persona fortasse pro omnibus loquebatur, reliquis adstantibus, & silentibus, siue uiri essent, siue mulieres, maxime si cum altero, qui non esset e choro, sermo haberetur. Si uulgatam igitur scripturam probabimus. Auctoris parteis, quae reperitur in cod. Iann. & Faern. haec erit eius sententia. Chorus agat partes, & fungatur munere auctoris, id est, suasoris, & monitoris. nemo enim quicquam alteri suadet, aut praecipit, nisi qui auctoritate ualet. ex quo natum est hoc loquendi genus, tibi auctor sum, ut illud facias : & hoc, te auctore feci. defendere partes autem positum est pro eo, quod est, agere, & sustinere, & tutari partes, id est, fungi munere, ut saty. x. lib. 1. Et sermone opus est modo tristi, saepe iocoso, Defendente uicem modo rhetoris, atque poetae. [Serm., I, 10, 11] Sed doctissimi uiri, quibus assentior, legunt Actoris. & ita scriptum est in tribus libris Vat. & in Tornes. Clerico Nicotiano Russardinocuius scripturae mihi uidetur haec esse sententia, Chorus tutetur, & agat parteis actoris, id est, chorus habeatur unius actoris loco, unius munere fungatur, & officium uirile obeat, id est, unius personae locum obtineat. dicimus enim Latine pars uirilis, & pro mea. parte uirili est autem pars uirilis, pars uniuscuiusque. M. Tullius pro Sext. Rosc. Haec qui pro uirili parte defendunt, optimates sunt. [Sext., 66] Idem in Verr. orat. de signis, Est aliqua mea pars uirilis, quod eius ciuitatis sum, quam ille amplam, illustrem, claramque reddidit. [Verr., II, 4, 37] Idem frument. qui praesertim plus etiam, quam pars uirilis postulat, pro uoluntate populi Ro. oneris, ac muneris suscipere debeam. [Verr., II, 3, 3] T. Liuius lib. 6. illius gloriae pars uirilis apud omnes milites sit, qui simul uicerint. [Hist., VI, 11] atque hanc explicationem adiuuat, & confirmat id, quod sequitur, officiumque, uirile. neque est, quod quisquam mihi dicat, chorum etiam mulierum coetum interdum fuisse : ergo officium uirile ad chorum, qui ex mulieribus constet, pertinere non posse. respondeo enim uel uirile officium dici spectata uoce, chorus, quae est mascula, & uirilis : uel propterea quod masculinum genus concipere, & complecti solet faemininum. Postremo sic hunc locum esse legendum, atque explicandum intelligere licet ex his paucis Aristotelis uerbis lib. de arte poëtica. καὶ τὸν χορὸν δὲ ἕνα δεῖ ὐπολαβεῖν τῶν ὑποκριτῶν. [Poet., 1456a 25] id est, chorum autem accipere, seu existimare oportet tanquam unum actorem.

[194] qu'il ne chante entre les actes] qu'il ne chante rien à l’entr’acte. « Entrechanter », en un seul mot, pour « chanter entre », comme « tu vas doucement entre les bois salubres », « l'ours rugit autour des bergeries », « donner de cet énorme monceau » et des dizaines d'autres, que j'ai rassemblées pour l'ode 7 du livre 2 * Lambin renvoie à son commentaire du lemme quis udo Deproperareapio (Carm., II, 7, 24 ; 1561, p. 171-172), où il évoque la figure de « l’anastrophe » (il écrit en grec : ἀναστροφὴ). Pour l’illustrer, il cite de très nombreux vers tirés d’Horace, de Lucrèce, Virgile, Catulle, Varron, Plaute. Les exemples cités montrent que Lambin suit la définition de l’anastrophe donnée par Quintilien dans l’Institution oratoire (VIII, 6, 65) - et non celle, actuelle, de Gradus, qui indique un « renversement de l’ordre dans lequel se présentent habituellement les termes d’un groupe » (Bernard Dupriez, Paris, UGE éditions 10/18, 1984, p. 46). Quintilien écrit en effet : Verum id cum in duobus uerbis fit, anatrophe dicitur, reuersio quaedam qualia sunt uulgo mecum, secum, apud oratores et historicos quibus de rebus (Quand l’hyperbate porte sur deux mots, elle s’appelle anastrophe, une sorte de reuersio, tels que, dans la langue courante mecum, secum, et, chez les orateurs et les historiens quibus de rebus. Traduction Jean Cousin, Paris, Les Belles Lettres, 1978). Lambin semble ici compléter l’Institution oratoire en montrant notamment quels emplois les poètes font de cette figure.. Donc, le choeur pourra chanter entre un acte et un autre, mais il ne le pourra pas au milieu des actes, pendant les actes ; et il ne pourra parler en aucun cas avec un autre personnage.

[194] ne quid medios intercinat actus] ne quid inter medios actus canat. intercinat, pro canat inter, qualia sunt illa, siluas interreptare salubreis , circumgemit ursus ouile  : tanto emetiris aceruo  : & sexcenta alia, quae collegi ad Od. vii. lib. 2. [ad Carm., II, 7, 24] canere igitur choro inter actum, & actum licebit : inter medios actus, seu in mediis actibus, non licebit loqui autem quouis loco cum alia persona licebit.

[196] qu'il donne des conseils <à des amis> [B] en ami]] c'est la leçon de <quatre >[B] dix] manuscrits <et de presque tous les ouvrages imprimés>: et, à mon avis, je n'ai pas de raison de m'en écarter. « Conseiller » est un verbe qui vient de « conseil », qui est utilisé plus haut, ode 3 du livre 3 : « quand Junon eut prononcé ce mot bien accueilli devant le conseil des dieux » * Estaço est le seul à adopter la leçon concilietur, mais il mentionne que tous les manuscrits comportent consilietur. Lambin lui a peut-être repris la citation d’Horace tirée des Carmina, qui ne se trouve chez aucun autre commentateur des années 1550 pour ce passage (1553, f. 41 v°).. Dans ce passage, le verbe semble signifier la même chose que « consulter ». Si la leçon est correcte, ce serait la même chose que « donner un conseil », et je ne me rappelle pas l'avoir lu ailleurs dans ce sens. <Cinq manuscrits très fiables ont « qu'il donne des conseils en ami » : à mon avis, il ne faut pas rejeter cette leçon >[B] Quatre autres manuscrits ont « qu'il donne des conseils à des amis », comme presque tous les exemplaires imprimés, sauf quelques-uns qui ont « qu'il se concilie ». Il ne faut pas rejeter cette leçon.] Et c’est curieux, mais il me plaît que, d’après deux manuscrits, il manque la particule -que après le verbe « favorise ».

[196] consilietur <supprimé><amicis> amice ] haec est scriptura <supprimé><quattuor> decem librorum manuscriptorum <supprimé><, & omnium fere uulgatorum >  : a qua discedere nefas, mihi esse putaui. consiliari autem uerbum est a consilio deductum, quo usus est supra Oda. iii. lib. 3. Gratum elocuta consiliantibus Iunone diuis. [Carm., III, 3, 17] quo quidem loco idem uidetur ualere, quod consultare : hic autem, si recta, & emendata scriptura est, idem erit, quod consilium dare, quod alibi non memini me legere in hanc significationem. <supprimé>< quinque libri manuscripti, iique fidelissimi habent & consilietur amice : quae scriptura non est reiicienda, meo quidem iudicio, > quattuor alii libri manuscripti, habent, & consilietur amicis, ut omnes fere uulgati, nisi quod nonnulli habent concilietur. quae scriptura non est reiicienda. placet autem mihi mirum in modum, quod a duobus codicibus abest copulatio que post uerbum faueat.

[198] Qu'il loue les mets d'une table restreinte] qu'il loue la tempérance, la frugalité, la modération lors des repas.

[198] Ille dapes laudet mensae breuis] laudet parsimoniam, frugalitatem, continentiam in uictu.

[198] salubre] efficace, salutaire. C'est une métaphore, car on dit « salubre » pour désigner ce qui bon pour la santé du corps ; épître à Albius Tibullus: « vas-tu doucement à travers les bois salubres ? » ; satire 7 du livre 1 : « et il appelle ses compagnons astres salubres » et satire 4 du livre 2 : « il passera des étés salubres, celui qui finira son déjeuner par des mûres noires, etc. ». Emploi métaphorique aussi chez Cicéron, à Atticus, livre 8 : « afin que nous usions de conseils non seulement glorieux, mais même particulièrement salubres ».

[198] salubrem] utilem, salutarem, translatio est. nam salubre de iis rebus dicitur, quae ad corporis ualetudinem sunt utiles, epist. ad Alb. Tib. An tacitum siluas inter reptare salubreis ? [Epist., I, 4, 4] & saty. vii. lib. 1. stellasque salubreis Appellat comites. [Serm., I, 7, 24] & saty. iiii. lib. 2. ille salubreis Aestates peraget, qui nigris prandia moris Finiet, [Serm., II, 4, 21] &c. translate etiam M. Tullius ad Atticum lib. 8. ut non solum gloriosis consiliis utamur, sed etiam paulo salubrioribus. [Att., VIII, 12]

[199] le calme qui ouvre les portes] [B] c'est-à-dire] la paix. En effet, les portes des villes sont ouvertes en temps de paix car on n'a plus peur des ennemis. Ode 5 du livre 3 : « j'ai vu des citoyens, les bras liés derrière leurs dos d'hommes libres, les portes ouvertes ».

[199] & apertis <supprimé><ocia> otia portis] id est, pacem, aperiuntur enim urbium portae pacis tempore, uel sublato hostium metu. Od. v. lib. 3. uidi ego ciuium Retorta tergo brachia libero, Portasque non clausas. [Carm., III, 5, 21]

[200] les confidences] les secrets que l'on confie, comme plus haut l'épître à Lollius au livre 1: « s'il trahissait les confidences ».

[200] commissa] arcana fidei commissa, ut supra epist. ad Lollium lib. 1. Prodiderit commissa fide. [Epist., I, 3, 95]

[201] Qu'il ramène la fortune vers les malheureux et l'écarte] de sorte que la fortune revienne avec bienveillance et embrasse ceux auxquels elle s'est opposée et dont elle s'est détournée ; qu'elle se détourne des insolents et des orgueilleux. Voir mon commentaire sur l'ode 29 du livre 3, où je disais qu'une fortune présente et qui demeure signifie qu'elle est favorable, tandis qu'une fortune qui s'en va est contraire.

[201] redeat miseris, abeat fortuna] ut fortuna eos, quibus aduersata est, quosque deseruit, placata reuisat, & complectatur : insolentes, ac superbos deserat. uide annotationem ad Od. xxix. lib. 3. ubi diximus, per fortunam praesentem, & manentem, significari secundam : per abeuntem, aduersam.

[202] La flûte] les flûtes servent à accompagner le chant. Ce passage a trait à la μελοποιΐαν * Voir Aristote Poétique, 1449 b 28-35 et 1450 b 16-21 : la μελοποιΐαν (la musique) est une des six parties de la tragédie, avec la fable, les caractères, l’élocution, la pensée et le spectacle ; elle représente le moyen par lequel passe l'imitation. Aristote parle de « rythme » (ῥυθμὸν), de « mélodie » (ἁρμονίαν), de « chant » (μέλος), de « langage relevé d'assaisonnement » (ἡδυσμένον λόγον), mais pas de flûte. .

[202] Tibia] tibiae adhibentur ad cantum chori adiuuandum. pertinet autem hic locus ad μελοποιΐαν.

[202] fabriquée en orichalque] c’est ainsi que nous l’avons trouvé écrit dans trois manuscrits au Vatican, [B] dans] celui du cardinal Ranuce * Il s’agit du cardinal Ranuce (Ranuccio) Farnèse (1530-1565), frère d’Alexandre Farnèse (le « Grand cardinal ») : il est célèbre pour avoir enrichi la bibliothèque du palais Farnèse, dont le bibliothécaire n’était autre que Fulvio Orsini. Sur les sources manuscrites de Lambin, voir mon introduction critique. et dans l’exemplaire de Tournes [B], dans les manuscrits Le Clerc, Nicot et Roussard]. On peut d’autant plus approuver cette leçon que, quand il dit que la flûte, autrefois, était douce et simple, il veut signifier que la nouvelle, avec deux expressions différentes, est distincte de l’autre : « rivale de la trompette » s’oppose à « douce » et « fabriquée en orichalque », à « simple ». Et si nous lisons uincta [liée] * L’édition des Belles-Lettres donne uincta, comme le texte qui accompagne le commentaire de Parrasio (1531, f. 55 v°). Grifoli mentionne dans son commentaire la leçon iuncta et développe la question de la musique associée au jeu des acteurs dans la tragédie et l’idée que tout s’est amplifié progressivement dans la tragédie (d’où le passage à un instrument plus puissant et plus précieux) ; il fournit des explications sur le matériau de l’orichalque, son étymologie grecque et son orthographe ; il évoque Aristote, qui doute de l’existence de ce matériau (1555, p. 1167). Denores (1555, p. 1245-6), quant à lui, donne la même leçon que Lambin, uincta, qu’il commente dans trois lemmes différents. Il cite Grifoli et s’y oppose : il veut montrer que l’orichalque n’est pas un ornement (iuncta), mais un composant nécessaire (uincta). Luisini (1555, p. 1090) présente les deux leçons (iuncta puisuincta) dans deux lemmes différents, qu’il analyse l’un après l’autre : l’explication de iuncta donne l’occasion d’un petit cours sur la Poétique d’Aristote et sur la place que le philosophe accorde à la musique ; il cite des orateurs (Cicéron, Orateur, Démosthène Contre Midias), mais aussi Plutarque (Sur la musique) et une autre œuvre d’Aristote (Politique : la flûte n’est pas adaptée à l’éducation). L’analyse de uincta donne l’occasion à Luisini de critiquer (stultum, ignorare...) ceux (dont Denores) qui pensent qu’il faut deux morceaux de bois reliés (avec de l’orichalque) pour former une plus grande flûte, là où on pourrait utiliser un plus gros morceau de bois... Dans la Poetica horatiana de Pigna (section XL), nous trouvons la leçon iuncta et le commentateur relève les différentes interprétations existantes (Grifoli, Denores, sans les nommer) ; il penche pour l’orichalque comme ornement (comme Grifoli et Luisini). , nous ne pouvons pas les opposer terme à terme.

[202] oricalcho iuncta] ita reperi scriptum in tribus cod. Vatic. & in Card. Rainut. & Tornes. Cleric. Nicot. Russ. quae scriptura eo fortasse probari potest, quia cum tibiam ueterum tenuem, ac simplicem fuisse dicat, nouam autem duobus contrariis nominibus significare uelit esse illi dissimilem : tubae aemula, tenui opponitur : orichalco iuncta, simplici : quod si uincta legamus, non aeque contrarium contrario respondeat.

[203] avec peu de trous, à résonner] elle servait, avec « peu de trous », c’est-à-dire quatre, à rendre un son, à soutenir les choeurs et à remplir les théâtres du son qu’elle produisait. « Servir à résonner, soutenir, remplir » est une tournure grecque que nous avons souvent relevée * En français « utile » ne se construit guère qu’avec le verbe savoir, dans l’expression « utile à savoir » ; nous avons choisi, dans la traduction, de remplacer d’adjectif utile par le verbe servir. Voir également le commentaire de Lambin portant sur le lemme Sollers nunc hominem ponere (Carm., IV, 8, 8), qui commence ainsi : id est, sollers in ponendo. frequens est Horatius hoc loquendi genere : quod a Graecis sine dubio manauit (c’est-à-dire, habile à poser. Horace utilise souvent cette tournure, qui vient sans aucun doute des Grecs ; 1561, p. 376). Après plusieurs citations grecques tirées de Plutarque, Eschyle, Homère, destinées à illustrer l’emploi de cette tournure, il note : Libet autem mihi hoc loco Horatiana omnia, quae ad hoc genus pertinent, colligere, ac sub uno ueluti aspectu ponere (Je me permets d’insérer ici tous les passages d’Horace qui présentent cette tournure pour qu’on puisse les embrasser d’un seul regard, en quelque sorte). Suivent ensuite pas moins de vingt-et-une citations d’Horace tirées de toutes ses œuvres – notamment de l’Ars (v. 163, 165 et 204).. Dans quelques manuscrits, j’ai trouvé « de petits trous ».

[203] foramine pauco Aspirare] ad eam rem erat utilis, ut paucis, id est, quattuor foraminibus sonitum redderet, & choros adiuuaret, & theatra sonitu compleret. utilis aspirare, adesse, complere, genus loquendi Graecum est, ut saepe admonuimus. in quibusdam libris scriptum reperi foramine paruo.

[205] Des rangs encore peu serrés] qui ne sont pas encore fréquentés : pas très peuplés ou remplis, épître à Mécène 3, livre I : « indignes des rangs serrés du théâtre » et plus bas : « les bataillons serrés ».

[205] Nondum spissa nimis] non admodum frequentia : non nimis celebria, aut referta epist. ad Maec. 3. lib. 1. spissis indigna theatris. [Epist., I, 19, 41] & inf. spissae cateruae. [Ars, 381]

[205] Sièges] dans lesquels s’asseyaient les spectateurs, quand il n’y avait pas encore de théâtre en dur.

[205] sedilia] in quibus sedebant spectatores, nondum theatro aedificato.

[206] Où] dans quel lieu, dans quels sièges ; et non pas (comme d’autres le lisent) * C’est-à-dire sans la virgule, et en accordant quo à flatu, au lieu d’en faire un adverbe de lieu. Quo flatu : c’est la lecture de Parrasio notamment (mais pas de Bade ni des autres commentateurs des années 1550). « dans quel souffle ».

[206] Quo] in quem locum, in quae sedilia : non (ut alii) quo flatu.

[207] un peuple très facile à compter] c’est l’explication des mots ci-dessus : « Des rangs encore peu serrés ». Et « facile à compter » signifie la même chose que « peu ». Les Grecs aussi s’expriment ainsi. Théocrite, seizième idylle, intitulée « Les Grâces » : φίλων μόρον ἀγγελέοντας Τέκνοις ἠδ’ ἀλόχοισιν, ἀριθματοὺς ἀπὸ πολλῶν [B], c’est-à-dire, ils annonceront la mort de leurs amis à leurs enfants et à leurs femmes, faciles à compter alors qu’ils étaient si nombreux].

[206] sane populus numerabilis] explicatio est uerborum illorum, Nondum spissa nimis. numerabilis autem idem ualet, quod paucus. & ita loquuntur Graeci. Theocritus εἰδ. ις. quod inscribitur Χάριτες, φίλων μόρον ἀγγελέοντας Τέκνοις ἠδ’ ἀλόχοισιν, ἀριθματοὺς ἀπὸ πολλῶν [Idyll., 16, 86] id est, amicorum mortem nuntiaturos liberis & uxoribus, numirabileis ex multis .

[207] se rassemblait] se retrouvait, s’associait.

[207] coibat] conueniebat, congregabatur.

[209] et plaire à son Génie avec du vin, en plein jour] de même plus haut épître à Auguste : « ils offraient en sacrifice du lait à Silvain, des fleurs et du vin au Génie qui n’oublie pas la brièveté de la vie ».

[209] uinoque diurno Placari Genius] sic supra epist. ad Augustum siluanum lacte piabant : Floribus, & uino Genium memorem breuis aeui. [Epist., II, 1, 143 ]

[210] [B] impunément] car leur précarité ne permettait pas aux Romains, qui ne vivaient pas encore de manière bien fixe, stable et apaisée, de festoyer ni de boire en plein jour.

[210] impune] nam rebus Romanis angustis, nondumque constitutis & constabilitis, ac pacatis, non licebat de die conuiuari, & potare.

[211] dans les mesures] dans les pieds ou les rythmes ; car tous les sons et toutes les paroles comportent un certain nombre d’accents * Voir Cicéron, de Or., III, 185 : les impressiones sont les temps marqués par le rythme. que nous pouvons mesurer à intervalles réguliers.

[211] numeris] pedibus, uel rythmis, numerosum est enim id in omnibus sonis, atque uocibus, quod habet quasdam impressiones, & quod metiri possumus interuallis aequalibus.

[211] et dans les mélodies] dans la musique, dans l’ἁρμονίᾳ[l’harmonie], ou, comme certains le veulent, dans le μέλει [le chant]. Mais il semble que μέλος ait un sens plus large. Platon, livre 3 de la République : τὸ μέλος ἐκ τριῶν ἐστι συγκείμενον, λόγου τε, καὶ ἁρμονίας καὶ ῥυθμοῦ[B], c’est-à-dire, la mélodie consiste en trois choses : les paroles, l’harmonie et le rythme].

[211] modisque] cantui, ἁρμονίᾳ . uel, ut quidam, μέλει . uidetur tamen μέλος latius patere. Plato lib. 3. de rep. τὸ μέλος ἐκ τριῶν ἐστι συγκείμενον, λόγου τε, καὶ ἁρμονίας καὶ ῥυθμοῦ [Rep., III, 398d] id est, melos ex tribus constat, ratione, & harmonia, & numero. .

[212] Car en quoi l’inculte, etc.] <le sens> de ces mots <est le suivant : car, avant que le peuple romain eut vaincu les peuples voisins, élargi ses frontières et renforcé les remparts de la ville, comment l’art et la qualité des tragédies et des comédies pouvaient-ils être appréciés des hommes incultes de la campagne mêlés aux citadins, des hommes vils et vicieux mêlés aux personnes les plus illustres et les honnêtes ?> [B] Je pense que le sens de ces mots est le suivant : il n’est pas étonnant que cette licence et ces excès, qui étaient si loin de la rigueur des Anciens et s’accordaient si peu avec l’art de la comédie, fussent approuvés et acceptés par le peuple. Quel goût en effet aurait-il pu y avoir chez des campagnards incultes, une fois délivrés de leur travail, et chez ces hommes vils, mêlés à la population urbaine ? D’autres le comprennent ainsi : Il n’est pas étonnant que cette licence dans les mesures et les mélodies eût été approuvée par les campagnards, ou du moins tolérée. En effet, quel goût pouvait avoir le campagnard inculte, une fois délivré de sa tâche, mêlé au citadin, l’homme vil à la personne honnête ? C’est-à-dire, en quoi pouvait-il réussir, s’il le voulait, à donner l’impression d’avoir plus de goût que le citadin honnête ? Ou encore, quel goût pouvait-il avoir, c’est-à-dire, dans quelle mesure pouvait-il avoir du goût ? On pourrait presque dire que les campagnards incultes étaient exclus s’ils désapprouvaient et condamnaient les excès et la licence des citadins. Ou bien en quoi, c’est-à-dire, en raison de quoi ou pourquoi voulait-il goûter, etc.]

[212] Indoctus quid enim, &c.] horum uerborum <supprimé>< haec sententia est. Nam ante quam populus Rom. uicinis populis deuictis, suos fines latius protulisset, urbisque moenia amplificasset, quid saperent, aut quid iudicii haberent de tragoediarum, & comoediarum artificio, ac bonitate rustici homines, & indocti cum urbanis confusi : ignobiles, & infames cum uiris clarissimis, & honestissimis ?> hanc sententiam esse puto. Neque uero mirum est, hanc licentiam & luxuriem, quae ab antiquorum seueritate tam longe abesset, & ab arte comica tantopere discreparet, fuisse a populo probatam, ac receptam. Quae enim sapientia esset in rusticis, & indoctis, & labore solutis, & turpibus hominibus cum populo urbano confusis ? alii sic. neque uero mirum est hanc numerorum & modorum licentiam a rusticis esse probatam, aut uero toleratam. quid enim saperet rusticus, indoctus, ab opere solutus, cum urbano, turpis cum honesto permistus ? id est, quid enim profisceret si plus sapere uideri vellet, quam urbanus, & honestus ? uel quid saperet, id est, quantum saperet ? quasi dicat, ut insipientes eiicerentur rustici, si urbanorum luxuriem, ac licentiam improbarent et condemnarent. uel quid, id est, propter quid, seu quamobrem sapere uellet, &c.

[212] et libre de ses travaux] libéré, délivré de ses travaux, comme ci-dessus l’ode 17 du livre 3 : « avec des serviteurs libérés de leurs tâches ».

[212] liberque laborum] laboribus defunctus, laboribus solutus, sic supra dixit Od. xvii. lib. 3. cum famulis operum solutis. [Carm., III, 17, 16]

[214] et le mouvement] ou bien parce que le joueur de flûte s’agitait et sautait, ou parce qu’il faisait des gestes.

[214] motumque] uel quia mouebatur, & saltabat tibicen, uel quia gestum agebat.

[214] et ajouta le luxe] il dit cela ou bien parce qu’on augmenta le nombre de trous de la flûte, ou bien à cause de l’ornementation de cet objet d’art, trop élégant et somptueux – à cause de l’orichalque qu’on avait ajouté. Lucien donne un exemple dans son livre πρὸς ἀπαίδευτον πολλὰ βιβλία ὠνούμενον * « Contre un ignorant bibliomane » ; le titre latin habituel de cet ouvrage de Lucien est : Aduersus indoctum et libros multos ementem. tout à fait adapté à ce passage, à propos d’un citharède de Tarente, qui s’appelait Evangélus ; voici ses termes : ἧκεν οὖν εἰς τοὺς Δελφοὺς τὰ τ’ ἀλλα λαμπρὸς, καὶ δὴ καὶ ἐσθῆτα χρυσόπαστον ποιησάμενος, καὶ στέφανον δάφνης χρυσῆς κάλλιστον, ὡς ἀντὶ καρποῦ τῆς δάφνης σμαράγδους εἶναι ἰσομεγέθεις τῷ καρπῷ· τὴν μέν γε κιθάραν αὐτήν ὑπερφυές τι χρῆμα εἰς κάλλος καὶ πολυτέλειαν, etc. [B], c’est-à-dire, son arrivée à Delphes fut donc en tout point splendide et remarquable : il portait un vêtement fait pour l’occasion, parsemé et relevé d’or, une superbe couronne de laurier en or qui, à la place des baies du laurier, offrait des émeraudes aussi grosses que les fruits ; sa cithare elle-même était un objet beau et coûteux, une merveille, etc. » Inutile d’en citer davantage.

[214] & luxuriam addidit] hoc dicit uel propterea quod aucta sint foramina, uel propter ipsius artificis ornatum nimis elegantem, ac sumtuosum : & propter orichalcum tibiae additum. affert exemplum Lucianus in libro πρὸς ἀπαίδευτον πολλὰ βιβλ. ὠνούμ. ualde ad hunc locum accomodatum, de citharoedo quodam Tarentino, cui Eueno nomen erat, his uerbis. ἧκεν οὖν εἰς τοὺς Δελφοὺς τὰ τ’ ἀλλα λαμπρὸς, καὶ δὴ καὶ ἐσθῆτα χρυσόπαστον ποιησάμενος, καὶ στέφανον δάφνης χρυσῆς κάλλιστον, ὡς ἀντὶ καρποῦ τῆς δάφνης σμαράγδους εἶναι ἰσομεγέθεις τῷ καρπῷ· τὴν μέν γε κιθάραν αὐτήν ὑπερφυές τι χρῆμα εἰς κάλλος καὶ πολυτέλειαν [Aduersus indoct., 8],&c. , id est, Venit igitur Delphos cum ceteris rebus splendidus & clarus, tum ueste facta, auro inspersa, ac distincta, corona ex lauro aurea pulcherrima, ita ut pro fructu laurus smaragdi essent fructui magnitudine pares atque aequales, cithara ipsa, re, quod ad pulchritudinem, & sumtum attinet, naturam rerum superante, &c. nam satis est mihi locum indicasse.

[215] et traîna en bougeant] avec le verbe « traîner » il signifie le fait que le flûtiste utilise un vêtement long qui descend jusqu’aux talons, que les Grecs appellent σύρμα. Il dit également « en bougeant », insinuant qu’il ne reste pas posté à un seul endroit, mais qu’il va et vient, se déplace à droite à gauche [B] ; c’est autre chose que de traîner une queue, comme nous l’avons dit dans la satire 3 du livre 2 pour l’expression « il traîne une queue »].

[215] traxitque uagus] per uerbum traxit significat, eum ueste usum esse longa, & ad talos demissa, quam σύρμα nominant Graeci. uagum autem dixit, innuens non uno in loco constitisse, sed huc, & illuc se circuntulisse, ac circumegisse. aliud est caudam trahere, ut diximus ad sat. 3 lib. 2. ibi, caudam trahat. [ad Serm., II, 3, 53]

[215] sur l’estrade] sur la scène. Plus bas : « dressa une estrade sur de petits étais ».

[215] per pulpita] per scaenam. inf. & modicis instrauit pulpita tignis. [Ars, 279]

[216] De même encore les cordes de la lyre] de même (dit-il) que le flûtiste se procura des flûtes plus grandes et qu’il les emplit d’un souffle plus puissant, les sons de la cithare devinrent plus suaves. Il veut sans doute dire qu’on ajouta des cordes à la cithare. En effet, la cithare n’a pas toujours eu une seule corde, mais, alors qu’elle en avait seulement quatre au départ, on raconte que Mercure en ajouta trois. Strabon et quelques autres racontent que Terpandre de Méthymne fut le premier à utiliser une lyre à sept cordes. C’est pourquoi on relate aussi que les Lacédémoniens accusèrent Timothée d’utiliser plus de cordes que de besoin et de pervertir la musique antique * Timothée de Milet, citharède (né vers 450 av. J.-C.). Voir Boèce De Instit. Mus. 1, 1, et Annie Bélis, « Timothée, l'aulète thébain », Revue belge de Philologie et d’Histoire, 2002, p. 107-123. Lors des Carnéia, auxquelles Timothée participait comme citharède, les éphores lacédémoniens lui demandèrent de supprimer les cordes qu’il avait ajoutées aux sept de la cithare traditionnelle.. On dit qu’au moment où l’on s’apprêtait à supprimer les cordes superflues, il montra une statuette d’Apollon qui se trouvait à un certain endroit de leur ville et qui tenait dans sa main une lyre comportant toutes ces cordes ; ainsi, il fut innocenté et relâché. Plutarque aussi écrit dans les Apophtegmes qu’Emerèpe supprima deux cordes à l’instrument du chanteur Phrynis, qui en comportait neuf, en l’invectivant avec ces mots : μὴ κακούργει τὴν μουσικήν, c’est-à-dire, « ne corromps (ou ne dénature) pas la musique ».

[216] Sic etiam fidibus uoces] quemadmodum (inquit) tibicen tibias sibi parauit ampliores, easque inflauit uehementius, ita et citharis soni accesserunt molliores. fortasse significat, citharae chordas additas esse. non enim unus semper chordarum citharae fuit numerus : sed cum initio quattuor tantum fuissent, Mercurius treis addidisse dicitur. Strabo, & alii nonnulli Terpandrum Methymnaeum lyra septem chordarum primum usum esse tradunt. [Geog., XIII, 2, 4] Itaque & Timotheum apud Lacedaemonios accusatum esse memoriae proditum est, quod pluribus, quam opus esset, chordis uteretur, & quod antiquam musicam corrumperet. Ille autem cum iamiam quidam chordas superuacuas praecidere pararet, fertur sigillum Apollinis illis ostendisse in eorum urbis quodam loco positum lyram manu tenens, quae totidem chordis constaret, & ita dimissus, atque absolutus esse. Plutarchus item scribit in apophthegm. Emerepen in Phrynidis cantoris organo, quod nouem fidibus constabat, duas incidisse, his uerbis increpantem, μὴ κακούργει τὴν μουσικήν  : [Apopht., 220 c] id est, ne corrumpe, aut ne adultera musicam.

[217] Et la parole porta une éloquence inhabituelle] et la parole coula plus rapidement ; ou bien, comme d’autres le veulent : en peu de temps, le genre de l’éloquence offrit de l’inouï et de l’inhabituel.

[217] Et tulit eloquium insolitum facundia] & facundia celeriter fluens : uel, ut alii uolunt, breui tempore comparata, genus eloquentiae protulit inauditum, atque inusitatum.

[218] Habile à découvrir les choses utiles, etc.] c’est-à-dire, il se trouva des hommes dont le discours prudent et prévoyant l’avenir se distingua peu de l’oracle d’Apollon ; ou bien, certains hommes commencèrent à prédire l’avenir de manière ni moins εὐστόχως [sagace] ni moins perspicace ni moins vraie que l’Apollon de Delphes ; ou bien, les déclarations de certains hommes ne furent pas différentes de l’oracle d’Apollon. Euripide : Μάντις δ’ ἄριστος, ὅστις εἰκάζει καλῶς * « Le meilleur devin est celui qui prévoit le bien ».. Cicéron, livre 2 du De Finibus : « se trouve dans l’âme une intuition de l’avenir qui diffère peu de la divination ».

[218] Vtiliumque sagax rerum, &c.] id est, extiterunt quidam homines, quorum prudens, & rerum futurarum prouida oratio parum ab oraculo Apollinis distitit : uel hoc modo : coeperunt quidam homines non minus εὐστόχως. neque minus acute neque minus uere res futuras praedicere, quam Apollo Delphicus : uel sic, quorundam uirorum sententiae Apollinis oraculo non dissimiles fuerunt. Euripides Μάντις δ’ ἄριστος, ὅστις εἰκάζει καλῶς. [Frag., TGF, p. 674, fr. 973] M. Tullius lib. 2. de finibus inest in animo coniectura consequentium non multum a diuinatione differens. [Fin., II, 34]

[219] [B] sortilèges] c’est-à-dire, d’où on tire des oracles. Car « sorts » est utilisé καταχρηστικῶς [de manière impropre] à la place d’« oracle ». Servius le note à propos de ce vers de Virgile, Énéide, 7 : « les sorts reçus dans le sanctuaire de mon père, etc. ». Et Horace, plus bas : « c’est en vers que les sorts furent rendus ».]

[219] sortilegis] id est, unde oracula petuntur. nam sortes καταχρηστικῶς pro oraculo usurpantur. notat Seruius ad illum uers. Virg. Aeneid. 7 Non patrio ex adyto sortes, &c. [Aen., VII, 269] [Comm. Aen., VII, 269] & Horat. infra , dictae per carmina sortes. [Ars, 403]

[220] Qui avec un chant tragique, un vil, etc.] Horace suit ici ceux qui estiment que la tragédie tire son nom du bouc que l’on donnait en récompense aux auteurs tragiques. [B] Servius en fait aussi partie ; voir le passage suivant, tiré de Palémon : « toi, tu te cachais derrière les joncs », où il cite aussi ce vers d’Horace]. En effet, τράγος signifie bouc en langue grecque. De même, plus bas, il semble insinuer que le nom de la tragédie vient du fait que les premiers auteurs tragiques donnaient leurs pièces sur des chariots, le visage barbouillé de suie. Ainsi Horace, plus bas : « On raconte que Thepsis inventa le genre de la Camène tragique, encore inconnu, et qu’il promena ses poèmes sur des chariots ». Et Athénée, au livre 2, écrit les lignes suivantes sur l’invention de la comédie et de la tragédie : Ἀπὸ μέθης καὶ ἡ τῆς κωμῳδίας καὶ ἡ τῆς τραγῳδίας εὕρεσις. ἐν Ἰκαρίῳ δὲ τῆς Ἀττικῆς εὑρέθη καὶ κατ’ αὐτὸν τὸν τῆς τρύγης καιρόν, ἀφ’ οὗ καὶ τρυγῳδία τὸ πρῶτον ἐκλήθη ; ces mots signifient que [B] c’est à l’ivresse qu’on doit l’invention de la comédie et de la tragédie. C’est à Icarie, en Attique, que] la tragédie fut inventée, au moment des vendanges. En effet, τρύγη signifie vendange en grec. Les vers suivants, tirés du deuxième livre des Géorgiques de Virgile, ont un rapport avec ce passage : « Ce n’est point pour une autre faute qu’on immole un bouc à Bacchus, sur tous ses autels, que des jeux antiques envahissent la scène, que les Théséides proposèrent des prix aux talents en allant de bourg en bourg et de carrefour en carrefour » * D’après la traduction citée de M. Rat, p. 123. . Mais Aristote écrit dans la Poétique qu’elle est née de ceux qui pratiquaient le dithyrambe.

[220] Carmine qui tragico uilem, &c.] Eos sequitur hic Horatius, qui tragoediam eo esse appellatam existimant, quod tragoediarum scriptoribus hircus praemii loco daretur. . in quibus est & Seruius ad illum Virgilii locum Palaemonis tu post carecta latebas : [Buc., 3, 20] ubi & hunc uersum profert. [Comm. Buc., III, 20] τράγος enim Graecorum lingua hircum ualet. idem infra uidetur innuere, tragoediae appellationem inde esse natam, quod primi illi tragoediarum auctores e plaustris tragoedias agerent ore <supprimé><fece> faece peruncto. sic Horatius infra . Ignotum Tragicae genus inuenisse camoenae Dicitur, & plaustris uexisse poemata Thespis. [Ars, 275] Athenaeus autem lib. secundo, de comoediae & tragoediae inuentione sic scribit. Ἀπὸ μέθης καὶ ἡ τῆς κωμῳδίας καὶ ἡ τῆς τραγῳδίας εὕρεσις. ἐν Ἰκαρίῳ δὲ τῆς Ἀττικῆς εὑρέθη καὶ κατ’ αὐτὸν τὸν τῆς τρύγης καιρόν, ἀφ’ οὗ καὶ τρυγῳδία τὸ πρῶτον ἐκλήθη. [Deipn., II, 40a] quae uerba significant, post ebrietatem comoediae et tragodiae inuentionem extitisse. In Icario autem Atticae loco tragoediam uindemiae tempore inuentam esse. τρύγη enim uindemia est Graecis. ad hunc locum pertinent illa Virgiliana Georg. ii. Non aliam ob causam Baccho caper omnibus aris Coeditur, & ueteres ineunt proscenia ludi, Praemiaque ingentes pagos, & compitae circum Thesidae posuere. [Georg., II, 380] At Aristoteles περὶ ποιητ. scribit esse ortam ab iis, qui Dithyrambum exercebant. [Poet., 1449a ]

[221] il dénuda les agrestes satyres] les drames satyriques inventés par les Grecs diffèrent très peu des Atellanes, qui sont latines * Grifoli rappelle que Diomède rapproche le drame satyrique des Atellanes (1555, p. 1170), mais il se refuse à croire qu’Horace donne ici des conseils pour écrire ce type de pièces ; selon lui, Horace s’intéresse à la tragédie, qu’il oppose ici à la comédie (qui inclut le drame satyrique). . Car, de même que dans les uns on trouve des satyres nus, des faunes, des silènes qui font rire avec leurs mots et leurs gestes obscènes, de même dans les Atellanes interviennent des personnages vils qui, avec leurs propos assez libres, leurs gestes osés et impudents, apaisent les soucis des spectateurs et les détendent. « Il dénuda des satyres », c’est-à-dire, il introduisit des satyres nus entre les actes des tragédies, ou bien plutôt à la fin des tragédies, quand l’action est terminée ; sur les satyres, voir mes annotations à l’ode 19 du livre 2 * Dans son commentaire du lemme capripedum satyrorum, Lambin cite Pausanias (Descr. Gr., I, 23, 5) en en proposant d’emblée une traduction latine : d’après Euphémos de Carie, un marin, les satyres sont les habitants d’une île lointaine ; ils sont roux et portent des queues « presqu’aussi longues que celles des chevaux ». Lambin use d’un euphémisme et refuse de traduire la suite qui raconte le « désir excessif, l’outrage absolument honteux et la violence » de ces satyres à l’égard d’une femme « barbare ». Il donne aussi une étymologie du mot satyre qui insiste sur leur côté libidineux : satyrosque ἀπὸ τὴς σάθηςesse appellatos, quae uel est inflammata rei uenereae cupiditas, uel πέος (les satyres tirent leur nom de la σάθης , qui désigne soit le désir brûlant de l’acte amoureux, soit le pénis). Nous retrouvons la mention de cette étymologie dans le commentaire sur l’ars d’Estaço (1553, f. 47 r°), qui renvoie lui-même à Macrobe. Enfin, Lambin cite Théocrite, qui présente également les satyres comme des êtres libidineux, ainsi que Lucrèce, qui mentionne leurs pieds de bouc (1561, p. 213)..

[221] agrestes satyros nudauit] Satyricae fabulae a Graecis inuentae, ab Atellanis, quae sunt Latinorum, parum admodum discrepant. nam quem admodum in illis Satyri nudi, Fauni, Sileni inducuntur, uerbis, & motibus obscenis risum mouentes : ita & in Atellanis personae turpes intercedunt, quae dictis liberioribus, & gestibus improbis, ac proteruis auditorum curas, & seueritatem mitigent, ac relaxent. satyros nudauit, id est, satyros nudos introduxit inter actus tragoediarum, uel statim post tragoedias recitatas, & peractas de Satyris uide annotationes ad Od. xix. lib. 2. [ad Carm., II, 19, 4]

[223] la gravité indemne] la gravité de la tragédie intacte.

[223] morandus] detinendus, delectandus, ut infra. Valdius oblectat populum, meliusque moratur. [Ars, 321]

[222] aptes à retenir] à maintenir, à séduire, comme plus bas : « Plaît davantage au peuple et le retient mieux ».

<supprimé><[222] Incolumi grauitate] salua grauitate tragoediae.>

[224] Hors des lois] affranchi des lois. [B] « Qui vit sans loi », dit Nonius * Nonius Marcellus, grammairien et lexicographe latin, vivait à la fin du IVe ou au début du Ve siècle ap. J.-C. Il est l’auteur du De compendiosa doctrina, qui présente notamment des fragments de dramaturges. Au début du XVIe s., on trouve souvent ses œuvres regroupées avec celles de Varron, de Festus Pompeius, voire de Perotti.. Cicéron, Sur Cluentius : « Ce n'est pas qu'ils aient cru Sylla au-dessus des lois, ni dédaigné, comme le rebut du barreau, la cause du trésor de l'État, etc. » * Traduction citée de M. Nisard.]

[224] exlex] solutus legibus. exlex, qui sine lege uiuit, inquit Nonius. [Comp. Doc., I, Exlex] M. Tull. In Cluentio Non quod illi aut exlegem esse Syllam aut causam pecuniae publicae contemtam atque abiectam putarent, &c. [Cluent., 34, 94]

[227] sera introduit] dans la satire. Un dieu, par exemple Silène, Faune, Bacchus ; un héros, comme Agamemnon, Nestor, Achille.

[227] adhibebitur] in satyrica. Deus, uerbi gratia, Faunus, Silenus, Bacchus. heros, ut Agamemnon, Nestor, Achilles.

[228] récemment] peu avant, c’est-à-dire dans la tragédie.

[228] nuper] paulo ante : nempe in tragoedia.

[229] Ne s’abaisse pas, avec un langage grossier, aux obscures] qu’il n’utilise pas un langage grossier et abject qui aurait l’air d’imiter le style des taverniers et des ouvriers. Il est connu et admis qu’ont été nommées « pièces de taverne en toge » * Les grammairiens, sans doute à la suite de Varron, auraient créé l’adjectif tabernaria pour désigner spécifiquement les comédies romaines - en attribuant au terme togata une portée plus générale. Voir Edmond Courbaud, De Comoedia togata, Paris, A. Fontemoing, 1899 , p. 47-57 et André Daviault, « Togata et Palliata », Bulletin de l'Association Guillaume Budé : Lettres d'humanité, n° 38, décembre 1979, p. 422-430., d’après les tavernes, celles qui correspondent par ailleurs à des comédies.

[229] Migret in obscuras humili sermone] ita humili, & abiecto sermone utatur, ut tabernariorum, & opificum orationem imitari uideatur. Notum est autem, & uulgatum, togatas tabernarias a tabernis esse nominatas, quae comoediis, quasi ex altera parte respondent.

[230] Ou bien, en évitant le sol, etc.] c’est-à-dire, en s’élevant trop haut, en utilisant un discours trop élevé et soutenu, il aurait l’air d’évoluer dans les airs. Il emploie « vide » pour désigner cet espace qui se situe entre le ciel et la terre, selon l’idée de Démocrite et d’Épicure, comme Virgile dans Silène : «  car il chantait comment, dans l’immensité du vide, s’étaient agrégées les semences des terres, de l’air, de la mer, et aussi du feu fluide » * Traduction Eugène de Saint-Denis, Virgile, Bucoliques, Paris, Les Belles lettres, 2006.. Lucrèce, livre 1 : « Mais tout n’est pas dense et partout envahi / De matière : le vide existe dans les choses » * Traduction citée de J. Kany-Turpin.. Même auteur, même passage : « La nature entière, donc, telle qu’en soi-même, / Est formée de deux choses : les corps et le vide / Où ils sont placés et se meuvent diversement ». Même passage : « Car la matière arrachée à sa cohésion / Irait se dissoudre à travers le grand vide » * Les références apportées à ce passage par Lambin sont singulières ; elles montrent sa culture et son intérêt particulier pour la philosophie. Aucun commentateur (à ma connaissance) ne rapproche ce passage de Lucrèce ni n’explique inania en termes scientifiques ni philosophiques. Seul Luisini sollicite pour ce vers la Physique d’Aristote (192 b 8)..

[230] Aut, dum uitat humum, &c.] id est, aut dum nimium se attollit, dumque nimis elato, & grandi oratione utitur, in aere uersari uideatur. inania, pro eo spatio, quod intercedit inter caelum, & terras posuit ex Democriti, & Epicuri sententia, ut Virgilius in Sileno. Nanque canebat uti magnum per inane coacta Semina, terrarumque, animaeque, marisque fuissent. Et liquidi simul ignis. [Buc., 6, 31] Lucretius lib. 1. Nec tamen undique corporea stipata tenentur Omnia natura : nanque est in rebus inane. [Nat. Rer., I, 329] Idem ibid. Omnis, ut est igitur per se natura, duabus Constitit in rebus, nam corpora sunt, & inane, Haec in quo sita sunt, & qua diuersa mouentur. [Nat. Rer., I, 419] ibid. Nam dispulsa suo de coetu materias Copia ferretur magnum per inane soluta. [Nat. Rer., I, 1017]

[231] La tragédie est indigne de répandre des vers légers] la tragédie est indigne que se répandent en elle des vers légers et sans poids. Construction « indigne de répandre », comme plus haut l’épître à Julius Florus [B] au livre 1] : « indigne de rompre le lien fraternel ».

[231] Effutire <supprimé><leues>leueis indigna tragoedia uersus] tragoedia indigna est, in qua uersus leues, & sine pondere effundantur. indigna effutire dictum, ut supra epist. ad Iulium Florum lib. 1. indigni fraternum rumpere foedus. [Epist., I, 3, 35]

[232] bouger] danser, bouger de façon rythmée, bouger en rythme. Plus haut, épître à Florus au livre 2 : « Il danse tantôt en satyre, tantôt en rustique cyclope ».

[232] moueri] saltare, moueri numerose, moueri in numerum. supra epist. ad Florum lib. 2. Nunc satyrum, nunc agrestem Cyclopa mouetur. [Epist., II, 2, 125]

[233] Elle se distinguera] sera un peu différente des satyres. Cicéron aussi utilise le verbe « se distinguer » pour « différer » dans les Académiques, livre 2 : « qui nie la possibilité de distinguer le vrai du faux dans les perceptions d'où ces règles découlent » * D’après la traduction citée de C. Appuhn.. Et épître à Atticus, livre 5 : « Je m'en réjouis en vérité, puisque τὸ νεμεσᾷν [l’esprit de justice] se distingue τοῦ φθονεῖν [du ressentiment] ».

[233] Intererit] differet aliquantulum a satyris. Verbo interest, pro differt, utitur & M. Tullius Acad. lib. 2. qui illa uisa, e quibus omnia decreta sunt nata, negant quicquam a falsis interesse. [Lucull., 9] & epist. lib. 5. ad Atticum sed plane gaudeo, quoniam τὸ νεμεσᾷν interest τοῦ φθονεῖν. [Att., V, 19]

[234] sans ornement et dominants] c’est-à-dire, il n’est pas suffisant de n’utiliser aucune figure dans les pièces satiriques, de n’introduire aucune métaphore, de ne s’exprimer qu’au sens propre et simplement, mais il faut que d’autres éléments se distinguent. « Les noms dominants » : comprends τὰ κύρια, c’est-à-dire propres, dont on use pour désigner et signifier les choses proprement – même celles qui sont obscènes, comme « verge », « con », le verbe qui renvoie à l’acte sexuel et d’autres du même genre, que la pudeur m’interdit de citer. Car le mot « verge », quand il signifie ce fameux membre du corps de l’homme, revêt son sens propre ; les autres mots auxquels les poètes recourent parfois par pudeur : « le nerf », « le pénis », « la poutre », « le poignard », « la colonne », « la queue saillante », « la pyramide », « le poteau » [B], « le membre »] * Voir Horace, Épodes, 8, v. 18 et le commentaire de Lambin sur ce vers : Minusue languet fascinum, &c.] hic uersiculus coniungendus est cum duobus, qui deinceps sequuntur, & interrogationis nota ei apposita, ad finem ultimi transferenda. Sed mihi prius exorandae sunt aures uerecundiores, ut mihi ignoscant, si, dum huiusmodi locos explico, uerbis flagitiosis, & obscenis utar. nam uel intacti erant mihi relinquendi : uel, si sententiam uerborum exprimere meae partes erant, id commode facere sine uerborum turpitudine non poteram. fascinum igitur hoc loco mentulam significat, ut in Priapeis, Paedicabere fascino pedali . significat autem hanc anum ita esse deformem, uietam, rugosam, putidam, ut ad eam nemo arrigere possit, nisi ea mentulam languidam, & iacentem ore exsuscitet. haec igitur erit sententia, Mentula, quam tu turpissime ore & lingua mulcendo excitas, & erigis, minusne iccirco languida est, quod ore tuo prouocataarrigitur ?profecto nihilominus languida est. nam quantumuis licet ore obscenissimo, atque impurissimo eam prouoces, tandiu stat, quandiu eam permulces, & lingis : simulatque uero desiisti mulcere, & cum tuam libidinem explere conaris, concidit, uentris tui mollitudine, femorum exilitate, frontis rugis, reliqua denique totius corporis deformitate offensa. (1561, p.  437). Voir également Horace, Épîtres, II, 1, 145 et son commentaire sur le lemme Fescenina per hunc, &c. : id est, Fescenini uersus, qui maxima uerborum licentia constabant, inuenti par hunc morem, &c. habebant autem locum tum in sponsos, tum in quoslibet alios. Il cite ensuite Catulle (Carm., 61, 127) et Tite-Live (Hist., VII) (1561, p. 438). Voir aussi Aulu-Gelle, 16, 12, 4 et Scaliger qui, dans son chapitre sur l’épithalame (Poetices libri septem, III, 100), mentionne également le terme de fascinum – d’où viendraient (selon Festus) les « chants Fescennins ». Sur ces points, voir Virginie Leroux, « Théories humanistes sur la grossièreté », Camenae n° 19, 2016. sont des métaphores. Les satyres avaient l’habitude, dans les pièces satiriques, d’appeler chaque chose et chaque action par leur nom et ils ne cachaient pas la bassesse de la chose qu’ils voulaient signifier par une métaphore ou une périphrase. Par exemple, lorsqu’ils évoquaient l’acte qui consiste à concevoir des enfants, ils n’appelaient pas cet acte autrement, mais par son nom propre ; et cela était d’autant plus pardonnable que certains philosophes l’ont prôné. Mais quels philosophes ? Ceux qui placent en la vertu le souverain bien et le bonheur, qui combattent le plaisir, critiquent et corrigent tous les vices : les Stoïciens, dis-je, décidèrent qu’il convenait d’appeler chaque chose par son nom. C’est pourquoi leur école répandit le précepte suivant : σοφὸς ὢν εὐθυῤῥημων ἔσῃ * « Sage, tu parleras sans détour »., comme en témoigne Cicéron dans une épître à Papirius Paetus * Le rapprochement des satyres et des stoïciens est singulier et la justification, par la philosophie, du recours au style propre (par opposition au style figuré) ne se trouve pas chez les autres commentateurs..

[234] Non ego inornata, & dominantia] id est, non est satis in satyricis fabulis nullum uerborum ornatum adhiberi, nullum nomen translatum poni, omniaque proprie, & simpliciter dici : sed alia sunt praestanda. dominantia nomina accipe τὰ κύρια. id est, propria, <supprimé><quibus res quantumuis licet sint obscenae>, proprie appellantur, & significantur, qualia sunt mentula, cunnus, actionis Venereae uerbum, & alia similia, quae me pudor enumerare uetat. nam mentulae nomen in membro illo corporis uirilis significando, dominatur : cetera, quibus interdum utuntur poetae pudore adducti, neruus, penis, trabs, sicula, columna, cauda salax, pyramis, palus, fascinum, sunt translata. solebant autem satyri illi in satyricis fabulis suo quanque rem, & actionem nomine, uerboque appellare : neque eius rei, quam significare uellent, turpitudinem, uerborum tralatione, aut circuitione tegere : exempli causa, cum eam operam, quae datur liberis procreandis innuebant, non alienis eam operam, sed suis, & propriis appellabant : quod quidem eo magis erat illis ignoscendum, quod extiterunt nonnulli philosophi : sed qui philosophi ? ii, qui in uirtute summum bonum, & beatitudinem locant, uoluptatis inimici, omnium uitiorum correctores, & castigatores, Stoici, in quam, statuerunt suo quanque rem nomine appellare licere. Itaque ex illorum schola manauit hoc σοφὸς ὢν εὐθυῤῥημων ἔσῃ. ut testatur M. Tullius epist. quadam ad Papirium Paetum. [Fam., IX, 24]

[236] Je ne m’efforcerai pas de m’écarter du tragique] c’est-à-dire, je n’essaierai pas de m’écarter de la gravité et de la grandeur des mots qu’utilisent les poètes tragiques ni de la grandiloquence tragique, de manière à ce qu’on ne puisse pas distinguer * On remarque ici que Lambin revient sur la similitude de sens et d’emploi des verbes interesse et differre qu’il avait soulignée dans le commentaire du lemme intererit (v. 233) ; il rémploie peut-être les deux verbes pour montrer, en contexte, leur synonymie. si c’est Dave qui parle ou d’autres personnes comiques, de statut servile, ou bien si c’est Silène, le serviteur de Bacchus. « M’écarter de la couleur » suivi de l’ablatif au lieu du datif : horacianisme. Voir mes annotations sur l’ode 2 du livre 2 * Dans son commentaire du lemme redditum Cyri solio (Carm. II, 2, 17 ; 1561, p. 153), Lambin relevait déjà l’« horacianisme » qui consiste à construire avec le datif (plutôt qu’avec a ou ab et l’ablatif) les verbes dont le préfixe est dis- ou -dif. Il relevait neuf exemples tirés des différentes œuvres du poète, comme le participe présentdissidens, ou encore le verbe discrepere. .

[236] Nec sic enitar tragico differe] id est, nec sic studebo a grauitate, & granditate uerborum, quibus utuntur tragici poetae, atque a tragica magniloquentia differre, ut nihil intersit utrum loquatur Dauus, & ceterae personae comicae, & seruiles, an Silenus Bacchi seruus. differre colori, pro eo, quod est, differre a colore, Horatianum. lege annot. ad Od. ii. lib. 2. [ad Carm., II, 2, 17]

[237] si Dave parle et l’effrontée] c’est ainsi que je l’ai trouvé écrit dans deux manuscrits (avec « et » et non « si » devant « effrontée ») et la raison exige qu’on l’écrive ainsi * Les commentateurs des années 1550 conservent tous la leçon an audax, mais, après Lambin,certains commentateurs plus tardifs (Cruquius, Estienne) adoptent comme lui la leçon et audax ; c’est également le cas de F. Villeneuve pour la CUF.. En effet, cela ne signifie pas qu’il y a une différence entre les propos de Dave et ceux de Pythias, mais entre des esclaves comiques (comme l’esclave Dave et la servante Pythias) et Silène.

[237] Dauusne loquatur, & audax] ita reperi scriptum in duobus codicibus manu scriptis non, an audax : & ut ita scribatur, ratio postulat. non enim significat interesse utrum Dauus loquatur, an Pythias, sed utrum serui comici, quales sunt Dauus seruus, & Pythias ancilla, an Silenus.

[238] Pythias] servante chez Lucilius ou chez un ancien auteur comique * Acron fait de Lucilius un poète tragique : non dicit de Pythia Terentiana, sed quae apud Lucilium tragoediographum, inducitur ancilla per astutias accipere argentum a domino. Nam fefellit dominum, & accepit ab eo argenti talentum, fuit enim haec eadem meretricula rapax ut Thais, quae lucrum facit (1555, p. 257). Denores cite Acron (1555, p. 1254), mais considère malgré tout Pythias comme un personnage comique. Estaço reprend Acron sans le citer et renvoie également à l’Eunuque de Térence : personam fuisse tradunt in Lucilii tragoedia. id est etiam ancillae nomen in Eunuch. Terentii fabula. Dans le commentaire du lemme suivant, il cite le Phormion : Emuncto lucrata Simone talentum] Terent. in Phor. Act. 4. Scena. 4. (1553, f. 47 v°). F. Villeneuve, quant à lui, renvoie au commentaire de Cruquius, pour qui cet exemple est tiré d’une comédie de Cécilius. .

[238] Pythias] ancilla apud Lucillium, seu aliquem ueterem comicum.

[239] Silène] personnage de satyre.[B] Les satyres sont ceux qui servent et nourrissent Bacchus. Nicandre, Alexipharmaca, début : Ώς δʹ, ὁπότʹ ἀγριόεσσαν ὑποθλίφαντες ὁπώρην Σιληνοί, κεραοῖο Διονύσοιο τιθηνοί, Πρῶτον έπʹ ἀφρίζοντι πότῳ φρένα θωρηχθέντες, c’est-à-dire, Ainsi, les Silènes cornus qui nourrissent Bacchus de grappes champêtres foulées au pied, d’abord l’esprit armé d’une boisson écumante (ce qui signifie « devenus ivres »), etc. * Nicandre de Colophon est un poète et médecin grec du IIe s. av. J.-C. Les Alexipharmaca, accompagnées des Theriaca, ont été édités pour la première fois en 1523 à Venise chez A. Manuce, puis ont connu d’autres éditions au XVIe siècle. Les œuvres de Nicandre sont publiées à Paris en 1549 chez M. de Vascosan (avec une traduction en vers latin et un commentaire) et en 1557 chez G. Morel. Il existe aussi une édition parue en 1566 à Genève chez H. Estienne qui comprend, parmi d’autres poètes, les œuvres de Nicandre, ainsi qu’une traduction en vers parue chez Plantin, Anvers, en 1566-1567, due à Jacques Grévin. Voir Maria Teresa Santamaria Hernández, « Nicander Latinus : la difusion latina de Nicandro en el siglo XVI », Humanistica Lovaniensia, vol. 53, 2004, p. 125-173. Une édition récente, publiée aux Belles Lettres en 2007, est due à Jean-Marie Jacques : Nicandre. Oeuvres. Tome III. Les Alexipharmaques. Lieux parallèles du Livre XIII des Iatrica d’Aétius. ]

[239] Silenus] persona Satyrica. sunt autem Sileni Bacchi ministri, & nutricii. Nicander Alexipharmaka principio Ώς δʹ, ὁπότʹ ἀγριόεσσαν ὑποθλίφαντες ὁπώρην Σιληνοί, κεραοῖο Διονύσοιο τιθηνοί, Πρῶτον έπʹ ἀφρίζοντι πότῳ φρένα θωρηχθέντες. [Alexipharmaca, 30] id est, quemadmodum autem Sileni Bacchi cornuti nutricii agrestibus uuis calcatis, primum potu spumante mentem armati, quod ualet, ebrii facti, &c.

[240] Tiré du connu] façonné et exprimé depuis un élément connu, non depuis un élément caché et dissimulé.

[240] Ex noto fictum] e re nota effictum, atque expressum, non e re aliqua recondita, atque abstrusa.

[240] de sorte que chacun espère pour lui la même chose, etc.] * Ce lemme et les deux suivants sont commentés par Muret d’un seul mouvement (1555, f. x 2 v°) ; il cite Isocrate, qui développe la même idée dans les Panathénaïques , 3. Lambin reprend à Muret cette référence dans son commentaire du lemme Ludentis speciem dabit, &c .] (Epist. II, 2, 124). voir plus haut l’épître à Florus, livre 2 : « Il aura l’air de jouer, etc. » : j’ai fait sur ce passage quelques remarques qui ne sont pas sans rapport avec celui-ci.

[240] ut sibi quiuis Speret idem, &c.] in epistola ad Florum lib. 2. supra ad illum locum, Ludentis speciem dabit, [Ad Epist., II, 2, 124] &c. diximus nonnulla, quae ab hoc non sunt aliena.

[241] qu’il sue beaucoup] qu’il travaille beaucoup.

[241] sudet multum] multum laboris sumat.

[242] S’il ose la même chose] s’il tente, s’il essaie la même chose.

[242] Ausus idem] expertus idem, conatus idem.

[243] empruntés à la vie quotidienne] qu’on n’est pas allé chercher loin, mais qu’on a empruntés à la vie quotidienne.

[243] de medio sumtis] non e longinquo arcessitis, sed e medio sumtis.

[242] L’assemblage] la composition, la structure.

[242] Iunctura] compositio, structura.

[244] Tirés des forêts] les faunes silvestres sont conduits sur scène [B] depuis leurs huttes des forêts et des bois] : personnages satiriques.

[244] Siluis deducti] siluestres Fauni in scenam e suis tabernaculis siluestribus, & nemorosis producti : personae satyricae.

[245] comme habitués des carrefours] comme nés dans des lieux très fréquentés et, pour ainsi dire, en plein centre-ville.

[245] uelut innati triuiis] uelut nati in locis celeberrimis, & poene dicam, in medio foro.

[246] tendres] délicats, doux, raffinés, charmants, jolis, élégants.

[246] teneris] delicatis, mollibus, cultis, uenustis, concinnis, comtis.

[246] qu’ils se comportent en jeunes hommes] il a sans doute voulu exprimer le verbe grec νεανιεύεσθαι, qui signifie « faire une chose illustre et louable », mais de manière plus fougueuse qu’avisée, comme le font souvent les jeunes gens. Horace interdit donc que, dans les pièces satiriques, les faunes fassent, comme des jeunes gens, des envolées en vers trop polis et travaillés, ou qu’ils parlent en des termes trop obscènes et vils.

[246] iuuenentur] uerbum Graecum fortasse exprimere uoluit νεανιεύεσθαι. quod ualet, rem aliquam praeclaram quidem illam, & laudabilem gerere, sed maiore animo, quam consilio : quod iuuenes solent. Vetat igitur Horatius, ne in fabulis satyricis Fauni nimium politis, & cultis uersibus iuueniliter exultent, neue uerba nimis obscena, & flagitiosa loquantur.

[247] qu’ils fassent retentir] qu’ils parlent, comme je l’ai expliqué à l’ode 18 du livre 1 * Dans le commentaire du lemme grauem militiam aut pauperiem crepat ? (Carm., I, 18, 5 ; 1561, p. 86), Lambin renvoie à Nonius Marcellus, pour qui crepare signifie queri, & dolere (gémir et se plaindre). Et il ajoute : sed simpliciter dici potest crepare, per translationem quandam sermonis, esse assidue aliqua de re loqui, semperque eam in ore habere (mais on peut aussi simplement dire que crepare, par une sorte de glissement verbal, signifie parler continuellement de quelque chose, avoir toujours un sujet à la bouche)..

[247] crepent] loquantur, ut docuimus ad Oden xviii. lib. 1. [ad Carm., I, 18, 5]

[248] qui ont un cheval, un père et des biens] les chevaliers, les hommes libres, les riches.

[248] quibus est equus, & pater, & res] equites, & ingenui, & locupletes.

[249] Et si (…) frit, etc.] et, si quelqu’un de la plèbe, de pauvre et démuni, qui se nourrit de pois chiche et de noix t’approuve, etc. Par « qui achète du pois chiche frit », il signifie les hommes de la plèbe, du peuple. En effet, il faut lire ainsi, et non « en miettes », comme certains l’ont écrit par erreur * C’est le cas des commentaires de Luisini (1555, p. 1101), de Grifoli (1555, p. 1171) et de Pigna (1561, p. 23) : tous trois n’évoquent pas l’autre leçon possible ni ne justifient leur choix. Denores (1555, p. 1257) et Estaço (1553, f. 48 v°) présentent quant à eux la leçon fracti, mais ils mentionnent l’autre (fricti) en indiquant qu’elle se trouve chez Parrhasius (ainsi que la leçon frixi), qu’elle est très plaisante (Denores : perplacet) ou convaincante (Estaço :diligenter & erudite), d’autant que l’expression se trouve chez Plaute (Bach., 766), chez Martial, et dans tous les manuscrits.. Les gens du petit peuple achetaient du pois chiche frit pour apaiser leur faim quand ils allaient voir une pièce ou à tout autre moment. Plaute, Bacchis : « Je le rendrai aussi frit que le pois chiche est frit », et même chose ailleurs. [B] Adrien Turnèbe, quelques années après la première édition de ces commentaires d’Horace, laissa échapper (c’est plus juste que de dire « publia ») * Lambin reproche à Turnèbe de s’être empressé de publier son ouvrage et ainsi, de n’avoir pas soigné sa publication – d’où la connotation péjorative du verbe effundere ici. ses livres d’Aduersaria * Les Aduersaria connaissent une première édition avant la mort de Turnèbe, en 1564-1565, chez Gabriel Buon, à Paris (Turnèbe est mort en décembre 1565 à Paris). Le chapitre XIX du livre IX des Adversaria s’intitule Catinus porri & Lagani, pocula duo cum cyatho, echinus ; Turnèbe commence par citer un vers d’Horace tiré des Satires I, 6 : Ad porri & ciceris refero Laganique catinum, avant de commenter dans les termes suivants : de parabili cibo intelligendum frugique mensa arbitor: nam porrum pro oleribus posuit, quae uilissima sunt cibaria, & cicer legumen est, quo pauperiores uescebantur. Itaque uiles homines, & abiectos , fricti ciceris emptores libro de Arte poetica uocat. Nous avons consulté l’édition publiée à Bâle chez T. Guarin en 1581, p. 285.; dans un passage, il a écrit qu’il n’hésiterait pas à affirmer que la bonne leçon est ici fricti - comme si je ne l’avais pas moi-même corrigé de cette façon d’après l’autorité de deux manuscrits. Ainsi, cet homme très illustre, comme s’il sentait la mort approcher, se dépêcha de publier ces fameux Adversaria de manière à pouvoir déclarer qu’il avait corrigé plusieurs passages d’auteurs antiques – alors qu’ils l’avaient été bien avant par Piero Vettori, par Paul Manuce, par moi-même et par d’autres.]

[249] Nec, si quid fricti, &c.] nec, si quid probat aliquis de plebe, pauper, & egens, qui uescitur cicere, & nucibus, &c. per emtorem ciceris fricti, plebeios, & uulgares homines significat. sic enim legendum est, non fracti, ut quidam corruperunt. emebat autem frictum cicer plebecula, ut eo interea dum agebantur fabulae, & quouis alio tempore solaretur, ac leuaret famem. Plautus Bacch. Tam frictum ego illum reddam, quam frictum est cicer. [Bacch., 766] & item alibi. Adrianus Turnebus cum aliquot annis post horum commentatorium primam editionem libros aduersariorum effudisset uerius, quam edidisset, scripsit quodam loco se non dubitaturum affirmare, hic esse legendum fricti , quasi uero a me non esset ita emendatum ex auctoritate duorum librorum manuscriptorum. [Aduersaria, IX, 19, p. 285 éd.1581] sic persaepe uir ille doctissimus, quasi propinquam mortem sentiens, ita properauit aduersaria illa edere, ut quam plurimos antiquorum scriptorum locos se emendare professus sit, qui erant multo ante a Petro Victorio, a Paullo Manutio, a nobis, ab aliis emendati.

[250] Ils les accueillent avec des sentiments favorables] ils les écoutent avec patience et les approuvent. Tire la négation « ne … pas » du vers précédent.

[250] Aequis accipiunt animis] patienter audiunt, & probant. assume e superioribus negationem, nec.

[252] Un pied agile] Ode 16, livre I : « et il m’a jeté, furieux, dans les iambes rapides ». [p. 524]

[252] Pes citus] Od. xi. lib. 1. & in celeres iambos Misit furentem. [Carm., I, 11, 24]

[252] d’où encore ajouter le nom de trimètres] c’est-à-dire, le iambe, parce qu’il est rapide ; il demande que les vers sénaires iambiques soient aussi appelés trimètres. Satire 10 du livre I : « Pollion chante la geste des rois dans un rythme à trois temps ».

[252] unde etiam trimetris accrescere nomen] id est, iambus ex eo, quod ita citus est, iussit iambeos uersus senarios, trimetros quoque nominari. Saty. x. lib. 1. Pollio Regum Facta canit pede ter percusso. [Serm., I, 10, 43]

[254] Du début à la fin semblable à lui-même] on trouve ce sénaire iambique chez Euripide, dans les Phéniciennes : Ἐγὼ γὰρ οὔποτ’ εἰς τόδ’ εἶμι συμφορᾶς * « Je refuse, moi, d’en venir à cette affreuse extrémité » ; traduction par Victor-Henri Debidour, Les Tragiques grecs, Théâtre complet, Paris, de Fallois, 1999, p. 1493. ; voir aussi Hippolyte : Μεθεῖσ’ ἐπ’ ἄλλον εἶμι βελτίω λόγον * « J’y renonce : je vais parler mieux » ; traduction citée de V.-H. Debidour, p. 913., qui sont composés exclusivement d’iambes.

[254] Primus ad extremum similis sibi] qualis ille iambicus senarius apud Euripidem in Phoenissis Ἐγὼ γὰρ οὔποτ’ εἰς τόδ’ εἶμι συμφορᾶς. [Phoen., 963] & ille Hippolytus Μεθεῖσ’ ἐπ’ ἄλλον εἶμι βελτίω λόγον. [Hipp., 292] qui toti ex iambis constant.

[256] d’après ses droits paternels] il reçut d’après ses droits, comme s’il y avait une place pour les spondées dans les vers iambiques.

[256] in iura paterna] in sua iura recepit, ut spondeis locus esset in uersibus iambicis.

[257] commode] facile, accommodant, comme l’ode 8 du livre 4 : « je donnerais volontiers des patères, et pour leur plaire me montrerais commode, etc. » [B] L’inverse est « incommode », épître 18 : « qu’il te comble par un petit présent ou t’attriste s’il n’est pas commode ».]

[257] Commodus] facilis, sese accommodans, ut Od. viii. lib. 4. Donarem pateras, grataque commodus, [Carm., IV, 8, 1] &c. contra incommodus epist. 18. Munere te paruo beet, aut incommodus angat [Epist., I, 18, 75] .

[257] non pas au point de céder la deuxième ou la quatrième place] l’iambe, dit-il, a reçu les spondées d’après ses droits paternels, mais pas au point de se laisser facilement chasser de la deuxième ou de la quatrième place : tels sont les trimètres dans les épodes d’Horace : « Quand ce Cécube de côté pour les repas de fête, etc. ». Et « Pettus, il ne me plaît plus comme avant, etc. ».

[257] non ut de sede secunda Cederet, aut quarta] iambus (inquit) recepit spondeos in iura paterna, sed non ut e secunda, aut quarta sede depelli se facile pateretur : quales sunt trimetri Horatiani epod. Quando repostum Coecubum ad festus dapes. [Epod., 9, 1] & Pecti nihil me sicut antea iuuat, &c.

[258] Celui-ci, chez Accius aussi, etc.] comme chez Térence et chez Plaute. Il est étonnant en effet de voir quelle licence les poètes latins se sont permise pour les trimètres et les tétramètres, en se contentant de mettre un iambe à la dernière place, tout en introduisant ailleurs, pêle-mêle : anapeste, spondée, dactyle, tribraque.

[258] hic & in Atti, &c.] quemadmodum & in Terentianis, & in Plautinis. mirum est enim quantam sibi poetae Latini in trimetris, & tetrametris licentiam permiserint, sat habentes, si in ultima sede iambum ponant. in ceteris locis anapaestum, spondeum, dactylum, tribrachum promiscue adhibentes.

[259] Nobles] Piero Vettori, dans ses annotations sur Cicéron portant sur l'épître 2 du livre 5 * Dans ses Posteriores castigationes in epistolas quas uocant Familiares (Lyon, Gryphe, 1541, p. 29), Piero Vettori commente un passage tiré de l’épître V , 2, de Cicéron, où mobili animo est opposé à stabili. Il rappelle à cette occasion le v. 259 de l’Ars d’Horace, en soutenant que la leçon répandue est fausse et qu’il faut substituer mobilibus à nobilibus, Horace ayant selon lui voulu opposer spondeos stabiles àmobilibus metris. Mobilibus est également selon lui la traduction qu’Horace donne du terme κινητικά, chez Aristote. Voici son argumentation :  Nec in te, ut scribis, animo sui mobili, sed ita stabili ] Omnes sciunt animum stabilem mobili oppositum esse, quod testimonio etiam hoc Ciceronis confirmatur : non tamen omnes spondeos stabiles mobilibus trimetris opposuisse Horatium in libello De Arte poetica nouerunt. Corruptus enim locus ille est, & pro mobilibus, in cunctis impressis codicibus nobilibus legitur, cum quidam manuscripti mobilibus retineant. Quam ueram esse illius loci lectionem qui attente eum legent, facile animaduertent : tradit enim non multo ante coeptum esse inferi trimetris spondeum, cum apud antiquos poetas in eo genere carminis raro reperiretur.Appellat autem mobilia trimetra quae ex iambis ac pedibus qui syllabas breues habent constarent. Labuntur enim illa & miram celeritatem in se continent. Siquis lente hanc castigationem probata & uulgata lectione teneretur, auctoritate Aristotelis uictus sententiam mutare debebit : qui in primo libro περὶ ποιητικῆςiambica & tetrametra κινητικά, id est, mobilia appellauit. Dans son commentaire du lemme Hunc si mobilium de la première ode (Carm., I, 1, 7), Lambin signalait déjà l’autre leçon possible, nobilium, en l’écartant (1561, p. 4)., préfère lire dans ce passage « mobiles », parce qu'Aristote écrit dans la Poétique τὸ ἰαμβικὸν, καὶ τετράμετρον, κινητικά [l'iambe et le tétramètre, cinétiques]. Cependant, l’adjectif κινητικά ne signifie pas « mobile », mais « ayant la force de mettre en mouvement ». Aristote viendrait en aide à Vettori, s'il avait dit : « κινητικά, c'est-à-dire mobiles » ; mais κινητικά et mobiles sont très éloignés. En outre, quand Horace dit que dans les trimètres d'Accius et d'Ennius, les iambes sont rares, il faudrait les qualifier de « stables » plutôt que de « mobiles ». Sans vouloir l’offenser, je dirais à Piero Vettori ce que je pense pour ma part : il faut retenir la leçon habituellement reçue, d'autant qu'elle est confirmée par tous les manuscrits. Je dirais pourquoi Horace a écrit que les trimètres d'Accius et Ennius sont nobles, si je ne pensais pas que cela était en soi absolument évident et connu. Voir aussi plus haut, ode 29 du livre 1, où il dit que les livres de Panétius sont « nobles ».

[259] Nobilibus] Petr. Victorius annot. in Ciceronis epist. ii. lib. 5. [Post. Cast., 1541, p. 29] mauult hoc loco legi Mobilibus, propterea quod Aristoteles περὶ ποιητικῆς scribit τὸ ἰαμβικὸν, καὶ τετράμετρον, κινητικά [Poet., 1459b] Atqui nomen κινητικά non significat mobilia, sed uim mouendi habentia. Adiuuaret P. Victorium Aristoteles, si dixisset κινητά. id est, mobilia. κινητικά autem, & mobilia multum inter se discrepant. praeterea cum in trimetris Attii, & Ennii dicat Horatius raros iambos adhiberi, stabiles potius, quam mobiles erant appellandi. pace igitur dixerim P. Victorii, ego uulgatam, & receptam scripturam censeo diligenter nobis esse retinendam, praesertim ab omnibus ueterib. lib. comprobatam. cur autem nobiles dixerit Attii, & Ennii trimetros dicerem, nisi rem esse sua sponte notissimam, atque apertissimam putarem. sic supra Panaetii libros nobiles dixit Od. xxix. lib. 1. [Carm., I, 29, 13]

[260] Envoyés sur scène, etc.] l’idée des trois vers qui suivent est celle-ci : le fait que l’iambe soit rarement intégré aux vers iambiques produits sur scène, rendus trop lents à cause des spondées, indique et montre que le poète a écrit trop vite ou de manière trop peu soigneuse, ou encore qu’il ignore l’art de bien faire.

[260] In scenam missos, &c.] trium uersuum deinceps sequentium haec sententia est. Versus iambicos in scenam productos, nimis tardos spondeorum interuentu, iambus raro adhibitus indicat, atque arguit, poetam uel nimium celeriter, & parum accurate scripsisse, uel artem ignorare.

[260] d’un grand poids] ralentis par de nombreux spondées – plus nombreux qu’il ne convient [B], ou bien (comme d’autres le préfèrent) des vers graves et pleins de dignité, mais qui n’ont pas de rythme propre] * Luisini (1555, p. 1103) fait une sorte de synthèse du débat, dans laquelle il mentionne les autres commentateurs et leur interprétation de ce passage : Magno cum pondere]Propter crebros spondeos, quos stabiles paulo ante uocauit propterpondus, et grauitatem. non enim magnum sonantes uersus innuit Horatius, ut Acron, Parrhasiusque, & Acronem sequuti Grifolus Iasonque crediderunt: nec uero Madii doctissimi hic opinio admodum placet, qui de magno carminum uolumine exponit. Ainsi, il ne faut pas penser, comme Acron, Parrhasio, Grifoli et Denores, que le « poids » des vers signifie leur puissance sonore, mais plutôt leur quantité. Lambin rejoint cette analyse, lui qui insiste sur le nombre (multis, pluribus), mais il ajoute que ce poids est associé au mètre utilisé, le spondée, en soi pesant. Cela dit, à y regarder de plus près, Grifoli et les autres ne commentent pas vraiment le terme pondere en termes de puissance sonore (si c’est ce que signifie magnum sonantes), mais plutôt, comme l’évoque Lambin dans l’ajout de 1567, en termes de gravité sur le fond ; voir le commentaire de Denores (1555, p. 1258) : Magna cum grauitate, & tumiditate, & expectatione..

[260] magno cum pondere] multis, & pluribus quam par sit, spondeis tardatos : uel (ut alii malunt) graueis quidem illos, & dignitatis plenos, sed qui suos numeros non habent .

[262] accuse] l’iambe, ἀπὸ κοινοῦ [en commun] * Commentaire sur la construction grammaticale de la phrase, sans explication de détail, avec utilisation d’un terme technique grec, non traduit.. Donc les trimètres iambiques plus lents, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas d’iambes à la deuxième et à la quatrième place, sont critiqués au titre qu’ils sont écrits trop vite et avec négligence, ou encore qu’ils sont faits par des incultes et des incompétents.

[262] premit] ἀπὸ κοινοῦ iambus. Versus igitur iambici trimetri tardiores, id est, qui in secunda, & quarta sede iambos non habent, reprehenduntur uel tanquam celeriter, & negligenter scripti, uel tanquam ab indocto, & inscio facti.

[263] N’importe qui ne voit pas les poèmes sans harmonie] il y a deux raisons pour lesquelles les poètes écrivent avec négligence et font des vers iambiques trop lents et mal construits : tout d’abord, parce qu’ils croient que tout le monde ne verra pas leurs erreurs, et ensuite parce que, même si tout le monde voit facilement les qualités et les défauts des poètes, ils espèrent quand même qu’on va fermer les yeux sur les leurs. Mais ce ne sont pas des raisons (dit Horace) pour écrire avec négligence, mal, trop librement. Bien au contraire, nous ne devons commettre aucune erreur quand nous écrivons et considérer que tout le monde va s’apercevoir des éventuelles erreurs qui pourraient se trouver dans nos écrits : c’est alors seulement que nous serons en sûreté ; et nous ne devons pas espérer pouvoir commettre des fautes impunément : c’est alors seulement que nous serons vigilants, puisque nous aurons nous-mêmes renoncé à tout espoir d’indulgence à notre égard.

[263] Non quiuis uidet immodulata poëmata] duo sunt, propter quae poetae negligenter scribant, & uersus iambeos faciant nimis tardos, & dissolutos : primum, quod confidunt non omnes sua errata cognituros : alterum quia etiam si uirtutes, & errata poetarum nemo non facile sit cogniturus, sperant tamen fore, ut sibi ignoscatur. sed non iccirco (inquit Horatius) negligenter, & mendose, & licenter scribere debemus : immo potius nihil peccare in scribendo, & existimare omnes errata nostra, si qua sint in scriptis nostris, animaduersuros : & ita demum tuti erimus : neque sperare, nos impune peccaturos : & ita cauti erimus, cum ipsi spem omnem ueniae nobis praeciderimus.

[264] Et a été accordée aux Romains] une grande indulgence a été accordée aux poètes romains, qui ont mis dans leurs trimètres et leurs tétramètres quelques rares iambes et ont commis beaucoup d’erreurs, mais ils ne la méritaient pas.

[264] Et data Romanis] & data est uenia poetis Romanis, qui trimetris, & tetrametris raros iambos interposuerunt, multaque alia peccarunt : sed immerito data.

[264] indignes] dont ils sont indignes, qu’ils n’ont pas méritée.

[264] indigna] qua indigni sunt : quam non meruerunt.

[265] Est-ce une raison pour errer] c’est-à-dire, est-ce parce que personne n’est assez fin et perspicace pour remarquer mes erreurs que je dois m’autoriser toute licence quand j’écris ? Est-ce une raison pour devoir écrire sans art et avec moins de soin ? Cicéron dans L’Orateur parfait, parlant du style attique : « il y en a en effet, comme tu le sais, des rythmes, dont nous traiterons bientôt, que l’orateur doit observer d’une certaine façon, mais dans un autre genre de style ; dans celui-ci il doit les laisser complètement de côté. Qu’il y ait un certain abandon qui ne soit pourtant pas du laisser-aller, de façon qu’il semble avancer librement, mais non se perdre capricieusement » * Traduction citée d’A. Yon, p. 28..

[265] Iccirco ne uager] id est, iccircone scribendi licentia abutar, quia non quiuis ita acutus est, & perspicax, ut errata animaduertat ? iccircone sine arte, & minus accurate scribere debeo ? M. Tullius in oratore perfecto loquens de summisso genere dicendi, sunt enim quidam, ut scis, oratorii numeri, de quibus mox dicemus, obseruandi ratione quadam, sed alio in genere : in hoc omnino relinquendi : solutum quiddam sit, nec uagum tamen, ut ingredi libere, non ut licenter uideatur errare. [Or., 23, 77]

[265] Si tous] c’est-à-dire, dois-je plutôt penser que tous verront mes fautes ? (Cela s’oppose aux mots ci-dessus : « n’importe quel juge ne voit pas les poèmes sans harmonie »). Et si je le fais, je serai en sûreté et vigilant, puisque j’aurai abandonné et quitté tout espoir d’indulgence à mon égard. Ces mots : « sans espoir d’être pardonné » * Aucune autre édition (y compris la CUF) n’a, à ma connaissance, adopté la leçon extra spem., répondent à « et a été accordée aux Romains », etc. Celui qui espère que ses erreurs resteront cachées ou ignorées, ou bien qu’on les lui pardonnera, se trompe de manière quelque peu téméraire ; au contraire, celui qui n’espère ni l’un ni l’autre se garde de toute erreur. Mais celui qui ne commet pas d’erreur est vraiment en sûreté et vigilant. Dans tous les exemplaires, on lit de manière fautive : « vigilant avec l’espoir d’être pardonné ». Cette expression a (et je m’en étonne) tourmenté tous ceux qui ont écrit des commentaires sur cette épître * Denores mentionne par exemple la leçon extra spem, mais semble embarrassé (1555, p. 1259).. Moi, c’est la conjecture qui m’a guidé et la voix de la vérité elle-même qui m’a conseillé de corriger ce passage corrompu.

[265] an omnes] id est, an potius putare debeo, omnes mea peccata perspecturos ? (hoc opponitur illi : Non quiuis uidet immodulata poemata iudex.) quod si faciam, tutus ero : & cautus ero omni spe ueniae mihi ademta, ac praecisa. haec autem, extra spem uen. respondent illis Et data Romanis, &c. Qui sperat uel sua peccata occulta, & incognita futura, uel se eorum ueniam impetraturum, audacius peccat : contra, qui neutrum sperat, cauet sibi, ne quid peccet. at qui non peccat, ita demum tutus & cautus est. mendose in omnibus libris, legebatur intra spem ueniae cautus. quae scriptura mire torsit eos omnes, qui in hanc epistolam, commentarios scripserunt. ego autem coniectura ductus, & ab ipsius ueritatis uoce admonitus, locum corruptum emendaui.

[266] [B] Et vigilant sans espoir d’être pardonné] c’est ainsi qu’il faut lire, quoi que disent en s’insurgeant certains demi-savants - ou plutôt certains incultes * Lambin est en réalité le seul à défendre cette leçon.. Car quoi de plus faux que la leçon répandue ? En effet, on ne peut pas qualifier de « vigilant » quelqu’un qui se trompe en espérant être pardonné. Au contraire, celui qui a renoncé à l’espoir d’être pardonné et qui, pour cette raison, ne se trompe pas, est vigilant. Ode 10 du livre 2 : « et, en craignant avec vigilance les tempêtes, de ne pas serrer de trop près le rivage dangereux ». Et épître 16 : « vigilant, en effet, le loup craint la fosse », etc. Et épître 1 du livre 1 : « je rappellerai ce qu’autrefois le renard vigilant répondit au lion malade ». Il dit « vigilant » παθητικῶς [au passif] * L’adjectif « vigilant » est actif en français, mais j’ai préféré le conserver dans la mesure où c’est celui qui rend le mieux, à mon sens, le terme cautus tel qu’il est expliqué par Lambin. dans l’ode 13 du livre 1: « Contre ce que chacun doit éviter, on n’est jamais assez vigilant, d’heure en heure ».]

[266] et extra spem ueniae cautus] sic legendum, quicquid obstrepant semidocti, seu potius indocti quidam. Nam quid peruersius lectione uulgata ? Nemo enim cautus dicendus est, qui spe ueniae peccat. contra, qui sibi omnem ueniae spem praecidit, & ita non peccat, cautus est. Od. 10. lib. 2. neque dum procellas Cautus horrescis, nimium premendo Littus iniquum [Carm., II, 10, 2] . &epist. 16. Cautus enim metuit foueam lupus [Epist., I, 16, 50] , &c. epis. 1. lib. 1. Olim quod uulpes aegroto cauta leoni Respondit, referam [Epist., I, 1, 73] . παθητικῶς dixit cautum Od. 13. lib. 1. Quod quisque uitet, numquam homini satis Cautum est in horas [Carm., II, 13, 13] .

[267] En définitive, j’ai évité le blâme] en définitive (dit-il), il ne suffit pas de ne pas se tromper pour mériter éloge et récompense, mais il convient de bien faire. Car il y a trois choses : se tromper, ne pas se tromper, bien faire. Celui qui se trompe mérite sanction ; celui qui ne se trompe pas ne mérite ni sanction ni récompense ; celui qui fait bien est seul digne de récompense. On trouve un passage semblable dans L’Homme aux trois deniers de Plaute : « si j’ai fait du bien à un ami, ou si j’ai veillé sur lui fidèlement, je ne crois pas mériter un éloge, mais plutôt éviter une sanction ».

[267] uitaui denique culpam] denique (inquit) non satis est non peccare, ut laudem, & praemium mereamur : sed oportet recte facere. tria enim sunt, peccare, non peccare, recte facere. qui peccat, poenam meretur : qui non peccat, neque poenam, neque praemium meretur : qui recte facit, is solus praemio dignus est. huic loco simile est illud Plautinum in Trinummo si quid amicum erga bene feci, aut consului fideliter, Non uideor meruisse laudem, culpa caruisse arbitror. [Trin., 1128]

[270] Mais vos aïeux] Je l’ai trouvé écrit ainsi dans tous les manuscrits et dans quelques livres imprimés ; et Piero Vettori confirme qu’il faut le lire ainsi selon l’argument qu’Horace n’aurait pas pu avoir des aïeux affranchis ou nés libres, puisqu’il était né d’un père affranchi * Vettori, Variarum lectionum XXV, XV, 13 (Florence, Torrentino, 1553, p. 228-229) : turpe (ut uidetur) erratum, et quod facile fallere posset, occupauit uersum Horatii ex epistola de arte poetica ad Pisones. Id autem huiuscemodi est, ut moribus potius poetae notam iniurat, quam studio lectoris moram afferat. Quod enim in excusis pluribus libris est, At nostro proaui Plautinos, et numeros, et Laudauere sales, non conuenit tenuitati hominis, ac patre libertino nato. Quod si ita locutus fuisset, explosus undique risu esset, et ab omnibus merito exagitatus. Id tamen magnopere ab ingenio ipsius abhorrebat, qui semper prae se tulit, ac confessus est, humilitatem suam. Legi igitur debet cum scriptis exemplaribus, At uestri proaui. Scribebat enim ad eos, qui antiqua nobilique familia orti essent. Le passage a également été identifié par Anthony Grafton, Joseph Scaliger, op. cit., p. 252 n. 88..

[270] At uestri proaui] ita reperi scriptum in omnibus libris calamo exaratis, & in aliquot impressis, & ita legendum esse probat P. Victorius hoc argumento, quod Horatius proauos liberos, aut ingenuos habere non potuerit, quippe qui ex patre libertino natus esset. [Var. Lect., XV, 13 (1553, p. 227) ]

[271] trop complaisamment l’un et l’autre] tant les rythmes que les plaisanteries de Plaute ont été admirés trop complaisamment - et j’irais même jusqu’à dire bêtement, parce que ses vers n’ont pas été écrits assez harmonieusement et que certaines de ses plaisanteries sont bouffonnes, d’autres sont fades et insipides, d’autres obscènes.

[271] nimium patienter utrunque] nimium patienter, ac, poene dicam, stulte uirunque mirati sunt in Plauto, numeros, & sales : quia neque eius uersus satis numerose scripti sunt, & sales nonnulli sunt scurriles, alii leues, & frigidi, alii obsceni.

[272] Si du moins vous et moi nous savons... une grossièreté] cela a trait aux plaisanteries et signifie que celles de Plaute sont impolies et désagréables. Ainsi, certains pensent que l’épître à Auguste, plus haut, est une critique de Plaute : « Vois de quelle manière Plaute soutient le personnage d’un éphèbe amoureux, etc. » * Dans son commentaire du lemme aspice, Plautus Quo pacto parteis tutetur amantis ephebi, &c.(Epist., II, 1, 170 ; 1561, p. 440-441), Lambin donne les deux interprétations du passage, l’une critique (alii putant Plautum reprehendi ab Horatio) et l’autre laudative (alii Plautum ab Horatio laudari putant), mais il apporte lui-même une lecture nuancée : si les plaisanteries et les vers de Plaute sont mauvais, ce n’est pas le cas des personnages, dont Plaute observe bien le decorum. Selon Lambin, Horace, qui évoque dans ce passage le traitement des personnages, ne critique sans doute pas Plaute : Arbitror tamen probabilius esse Plautum ab Horatio non reprehendi in eo, in quo maxime poetae uirtus, & praestantia consistit..

[272] Si modo ego, & uos Scimus inurbanum] hoc ad sales pertinet : significat autem, sales. Plautinos inurbanos, & illepidos esse. sic quidam putant supra epist. ad Augustum , Plautum reprehendi. Aspice, Plautus Quo pacto parteis tutetur amantis ephebi, [Epist., II, 1, 170] &c.

[274] Nous savons reconnaître des doigts un son bien réglé] il faut se référer aux vers qu’il juge faits de manière trop peu soigneuse, conçus avec des rythmes inadaptés et mal pensés.

[274] Legitimumque sonum digitis callemus] hoc ad uersus referendum, quos non satis accurate factos, neque suis ac legitimis numeris astrictos, sed dissolutos esse iudicat.

[274] des doigts] en effet, nous avons l’habitude de mesurer les syllabes et les rythmes des vers avec les doigts - même si ceux qui sont exercés à la chose n’ont pas besoin d’utiliser leurs doigts pour savoir de quoi il retourne, puisque leurs oreilles doctes et entraînées peuvent le faire pour eux. En effet, « de même que Servius, le frère de Papirius Paetus, pouvait dire facilement : « ce vers n’est pas de Plaute, ce vers est de lui », parce qu’il avait les oreilles entraînées à distinguer les genres de poètes » (dit Cicéron dans une épître à Papirius Paetus) ; ainsi, les oreilles douées sentent aussitôt, sans l’aide des doigts, quel vers obéit au bon rythme, lequel non. C’est pourquoi Cicéron pense qu’il faut être mauvais poète pour compter avec les doigts les erreurs des vers, et il veut dire que l’homme entraîné peut les détecter avec ses seules oreilles.

[274] digitis] solemus enim digitis uersuum syllabas, & numeros metiri : quanquam, qui sunt in hoc genere exercitati, digitos adhibere ad cognitionem, iudiciumque huius rei necesse non habent, cum aures doctae, & tritae hoc facile per se praestare possint. Nam ut seruius ille Papirii Paeti frater facile dicere poterat, hic uersus Plauti non est, hic est, quod tritas haberet aures notandis generibus poetarum (inquit M. Tullius epist. quadam ad Papirium Paetum) [Fam., IX, 16] ita & aures callidae statim sentiunt sine opera digitorum, quis uersus suis numeris constet, quis non. Itaque idem M. Tullius mali poetae esse putat uersuum peccata digitis dimetiri : significans, hominem exercitatum ea solis auribus explorare posse.

[276] Thespis] certains croient que Thespis fut le premier inventeur de la tragédie, ce qu’approuve ici Horace ; d’autres pensent qu’il fut le deuxième, après Épigène ; d’autres encore le comptent comme le seizième tragique : voir Suidas * La première édition de Suidas est due à Démétrius Chalcondyle et est parue à Milan, en 1499. Nous pouvons supposer que Lambin a plutôt utilisé l’édition aldine, parue à Venise en 1516, ou sa reproduction, parue à Bâle, chez J. Froben, en 1544, ou encore la version latine, due à Jérôme Wolf, imprimée à Bâle, en 1564 (puis en 1581 ; c’est l’édition que nous avons consultée : Suidae Historica, caeteraque omnia quae ulla ex parte ad cognitionem rerum spectant... nunc primum... studio Hiero. Wolfii in latinum sermonem conversa, Bâle, J.Herwagen, 1581). Voici le commentaire sur Thespis (p. 443) : Icarii filius, ex oppido Attico, tragicus, qui sedecimus ab Epigene Sycionio, primo tragico, fuisse traditur.. [B] Solon (comme le rapporte Diogène Laërce dans la Vie de Solon) interdit à Thespis de réciter ses tragédies, parce qu’il estimait que le mensonge était inutile.]

[276] Thespis] Thespin alii primum tragoediae inuentorem fuisse narrant, quod probat hic Horatius, alii ab Epigene secundum, alii decimum sextum tragicum numerant : uide Suidam. [Suidas, éd. latine Wolf, 1581, p. 443] Solon (ut refert Diogenes Laërtius in Solone,) [Vit., II, 59] uetuit Thespin tragoedias recitare, quod existimaret mendacium esse inutile.

[276] promena sur des chariots] avant que la scène ne fut inventée, Thespis montrait ses tragédies sur des chariots et les conduisait lui-même, ce dont témoigne Aristote au livre 3 de la Rhétorique : ὑπεκρίνοντο γὰρ αὐτοι τὰς τραγῳδίας οἱ ποιηταὶ τὸ πρῶτον * « Car d’abord les poètes jouaient eux-mêmes leurs tragédies » ; traduction de Médéric Dufour et André Wartelle, Aristote, Rhétorique, tome III, livre III, Paris, Les Belles Lettres, 2011, p. 39. et Plutarque, dans la Vie de Solon, en ces termes : ἐθεάσατο τὸν θέσπιν αὐτὸν ὑποκρινόμενον, ὥσπερ ἔθος ἦν τοῖς παλαιοῖς [B], c’est-à-dire, il vit Thespis jouer lui-même, comme c’était la coutume chez les Anciens]. Horace le confirme dans le vers suivant.

[276] plaustris uexisse] antequam scena esset inuenta, Thespis in plaustris tragoedias docebat, idemque agebat. quod testatur Aristoteles lib. 3. de arte dicendi ὑπεκρίνοντο γὰρ αὐτοι τὰς τραγῳδίας οἱ ποιηταὶ τὸ πρῶτον. [Rhet., III, 1, 3] & Plutarchus in uita Solonis his uerbis ἐθεάσατο τὸν θέσπιν αὐτὸν ὑποκρινόμενον, ὥσπερ ἔθος ἦν τοῖς παλαιοῖς. [Sol., 29, 6] id est, spectauit thespsin ipsum agentem, quemadmodum consuetudo erat apud ueteres. confirmat ipse Horatius uersu proximo.

[277] que chantaient et jouaient] donc les poètes chantaient et jouaient eux-mêmes leurs propres poèmes, sans l’aide d’aucun autre acteur ou comédien. Et, comme ils jouaient tout enduits de lie (dit-on), la plupart des gens pensent que c’est de là que vient le nom donné à la tragédie, même si d’autres préfèrent dire qu’il est issu du bouc. C’est ce que semble approuver Horace dans le vers ci-dessus : « qui avec un chant tragique disputa un vil bouc, etc. ».

[277] Quae canerent, agerentque] canebant igitur, & agebant ipsi poetae sua poemata nullis aliis adhibitis histrionibus, seu actoribus. Iam, quod ait eos <supprimé><fece> faece perunctos egisse, ex eo tragoediae nomen impositum esse plerique tradiderunt : quanquam alii ab hirco ductum esse malunt. quod uidetur probare Horatius illo uersu supra Carmine qui tragico uilem certauit ab hircum, [Ars, 220] &c.

[277] le visage enduit de lie] c’est de là qu’Aristophane appelle les poètes τρυγοδαῖμονας [génies du vin] dans les Nuées, puisque (je traduis), enduits de lie afin qu’on ne les reconnaisse pas, ils chantaient leurs poèmes depuis des chariots. D’où le proverbe « parler comme un charretier » * J’ai traduit l’expression latine à l’aide de l’expression moderne, qui décale légèrement la comparaison (en latin : « parler depuis son chariot »)., qui signifie s’exprimer [B] librement, sans réserve et] grossièrement, comme le faisaient les poètes comiques.

[277] peruncti <supprimé><fecibus> faecibus ora] ex quo τρυγοδαῖμονας appellat poëtas Aristophanes Νεφελ. [Nub., 296] quoniam (inquam) <supprimé><fece> faece peruncti, ne agnoscerentur, sua poemata e plaustris canebant. unde prouerbium e plaustro loqui, quod est libere, effrenate, atque impudenter maledicere. hoc autem faciebant poetae comici.

[278] Après lui] Aristote, dans la Poétique (voir le passage évoqué plus haut), écrit qu’Eschyle a institué deux acteurs, alors qu’avant il n’y en avait qu’un seul, qu’il a réduit le nombre de personnages du choeur et qu’il a introduit un acteur principal. Il dit aussi, un peu plus loin dans le même passage, qu’on ne sait pas « qui a inventé les personnages, les prologues, le nombre des acteurs et tous les détails de ce genre », ce qui semble s’opposer. Les mots d’Aristote sont les suivants : τίς δὲ πρόσωπα ἀπέδωκεν, ἢ προλόγους, ἢ πλήθη ὑποκριτῶν, καὶ ὅσα τοιαῦτα, ἠγνόηται. Mais peut-être Aristote appelle-t-il πρόσωπα ce qu’on nomme autrement πρόσωπεῖα – ce qu’Horace appelle ici « masques », c’est-à-dire des visages artificiels avec lesquels les comédiens cachent leur vraie figure ; et ceux qui pensent que les Anciens n’en utilisaient pas se trompent. Demosthène,Sur l’ambassade : παρεστηκότος τοὺ καταράτου Κηρυβιῶνος, ὃς ἐν ταῖς πομπαῖς ἄνευ τοῦ προσωπεῖου κωμάζει [p. 527] [B], c’est-à-dire, alors que se tenait à ses côtés l’odieux Cyrébion, qui se livre à la débauche sans masque.]

[278] Post hunc] Aristoteles in lib. περὶ ποιητικῆς (quem locum supra attigimus) [Poet., 1449a 16] scribit Aeschylum histriones duos instituisse, cum antea unus esset duntaxat : chori personarum numerum minuisse : actorem primarum partium introduxisse. Idem ibidem paulo post negat sciri, quis personas, aut prologos, aut multitudinem actorum, & quae sunt huius generis, inuenerit. quae uidentur inter se pugnare : uerba Aristotelis sunt haec τίς δὲ πρόσωπα ἀπέδωκεν, ἢ προλόγους, ἢ πλήθη ὑποκριτῶν, καὶ ὅσα τοιαῦτα, ἠγνόηται. [Poet., 1449b 4] sed fortasse πρόσωπα nominat Aristoteles, quae alio nomine πρόσωπεῖα dicuntur : quas hic Horatius personas appellat : id est, uultus fictos, & simulatos : quibus uera histrionum facies tegitur : quibus qui putant non esse usos ueteres, falluntur. Demosthenes Περὶ παραπρεσβ. παρεστηκότος τοὺ καταράτου Κηρυβιῶνος, ὃς ἐν ταῖς πομπαῖς ἄνευ τοῦ προσωπεῖου κωμάζει. [Falsa leg., 287] id est, cum ei adstitisset sceleratus Cerybrio, qui in pompis sine persona comissatur.

[279] et dressa une estrade sur de petits] l’estrade est une partie de la scène. C’est pourquoi je pense que par « estrade » il entend la scène tout entière. Il décrit une scène modeste.

[279] & modicis instrauit pulpita] pulpitum pars est scenae. itaque per pulpitum totam scenam significati puto. scenam (inquit) modicam descripsit.

[281] Leur succéda la comédie ancienne] signifie encore que la comédie ancienne est postérieure à la tragédie. Il parle aussi de la comédie ancienne dans la satire 10 du livre 1 : « En cela, les maîtres par qui l’ancienne comédie a été écrite » et satire 4 du même livre : « Les poètes Eupolis, Cratinus et Aristophane, et les autres, qui sont les maîtres de la comédie ancienne ».

[281] Successit uetus his comoedia] significat etiam ueterem comoediam tragoedia esse posteriorem. De uetere comoedia loquitur etiam satyra. x. lib. 1. Illi, scripta quibus comoedia prisca uiris est, [Serm., I, 10, 16] & saty. iiii. eiusd. Eupolis, atque Cratinus, Aristophanesque poeta, Atque alii, quorum comoedia prisca uirorum est. [Serm., I, 4, 1]

[282] Mais dans le vice] la liberté de parole dépassa la mesure et, outrepassant les bornes, éclata en médisances insupportables. Ainsi l’épître à Auguste : « jusqu’au jour où, devenue cruelle, la plaisanterie commença à tourner en fureur ouverte et à promener impunément ses menaces à travers les maisons honorables : ils souffrirent, ceux qui avaient été attaqués par sa dent cruelle, etc. ».

[282] sed in uitium] dicendi libertas modum superauit, & extra fines suos egressa in maledicentiam non ferendam erupit. sic epist. ad Augustum donec iam saeuus apertam In rabiem uerti coepit iocus, & per honestas Ire domos impune minax : doluere cruento Dente lacessiti, [Epist., II, 1, 148] &c.

[283] une loi fut approuvée] c’est la même idée que dans le passage rappelé ci-dessus : « bien plus, on promulgua une loi et une peine pour que personne ne fût décrit en un méchant poème ».

[283] lex est accepta] tale est illud loco supra commemorato. quin etiam lex, Poenaque lata, malo quae nollet carmine quenquam Describi.

[285] [C] Rien qui n’ait été tenté] οὐδὲν ἀπείρατον. Virgile, au livre 8 : « mais Cacus, égaré, sauvage, pour ne laisser crime ni fourbe qu’il n’eût osé ou entrepris, etc. » * Trad. citée de J. Perret, p. 126.. De même au livre 10 : « Elle soulève maintenant jusqu’aux Mânes, seul canton de l’univers qu’elle n’eût pas appelé en renfort : Allecto, soudain lâchée sous les cieux, mène la bacchanale, etc. » * Trad. citée de J. Perret, p. 43..]

[285] Nihil intentatum οὐδὲν ἀπείρατον. Virg. l.8At Furiis caci mens effera nequid inausum, Aut intentatum scelerisue doliue fuisset , & [Aen., VIII, 205] Idem l. 10 Nunc etiam manes (haec intentata manebat sors rerum) mouet : & superis immissa repente Alecto, &. [Aen., X, 39]

[288] Prétextes] pièces dans lesquelles sont mis en scène des personnages romains publics, connus, importants, honorés, des consuls, des préteurs et d’autres du même rang.

[288] Praetextas] in quibus inducuntur personae Romanae publicae, nobiles, graues, honoratae, consulares, praetoriae, & similes.

[288] ont fait jouer] ainsi disent les Grecs, que les Latins ont ensuite suivis. Cicéron, dans Brutus : « Or ce Livius le premier fit jouer à Rome une pièce de théâtre sous le consulat de Caius Claudius et de Marcus Tuditanus Cossinius » * D’après la traduction citée de Jules Martha, p. 25., et dans Caton l’Ancien : « J’ai vu aussi Livius dans sa vieillesse, lui qui avait fait jouer une pièce six ans avant ma naissance, etc. » * Traduction citée de P. Wuilleumier, p. 161..

[288] docuere] sic loquuntur Graeci, quos postea secuti sunt Latini : M. Tullius in Bruto. Atque hic Liuius, qui primus fabulam C. Clodio, & M. Tuditano Coss. docuit. [Brut., 18, 72] Idem in Catone maiore Vidi etiam senens Liuium, qui cum septem annis ante, quam ego natus sum, fabulam docuisset, [Senect., 14, 50] &c.

[288] des pièces en toge] pièces grossières, dans lesquelles sont mis en scène des personnages représentant des citoyens humbles, des plébéiens et de simples particuliers : ainsi, on les compare aux comédies, dont elles constituent le pendant. Par « pièces en toge », on entend « grossières », alors que pourtant, dans les prétextes comme dans les grossières, les personnages sont vêtus de toges, puisqu’elles font intervenir les unes et les autres des citoyens romains.

[288] togatas] tabernarias, in quibus humiles, & plebeiae, & priuatae personae ciuium Romanorum, inducuntur : & ita cum comoediis comparantur, eisque altera ex parte respondent. per togatas, tabernarias significat, cum tamen praetextae aeque, ut tabernariae, sint togatae, quia in utrisque personae ciuium Romanorum intercedunt.

[290] s’il ne mettait pas à l’épreuve] c’est-à-dire, si chaque poète ne limait pas avec peine ses écrits et ne différait pas à un autre moment leur publication, comme dans l’épître à Auguste : « mais il pense qu’une rature dans des écrits est honteuse et il la craint ».

[290] si non offenderet] id est, nisi unusquisque poetarum sua scripta grauate limaret, eorumque editionem in aliud tempus differret. sic epist. ad Augustum Sed turpem putat in scriptis, metuisque litturam. [Epist., II, 1, 167]

[291] et longueur de temps] comme plus bas : « garde-le huit ans chez toi ».

[291] & mora] sic infra . nonumque prematur in annum. [Ars, 388]

[292] Sang de Pompilius] vous, Pisons, qui descendez de Numa Pompilius. Fulvio Orsini, très érudit en lettres tant latines que grecques, me montra, quand j’étais à Rome, une pièce d’argent sur laquelle étaient représentés à l’avers le nom de Numa, et à l’envers à la fois la tête et le nom de Cnaius Pison, comme questeur. J’ai donc considéré qu’il fallait noter cela pour que le lecteur voie pour ainsi dire de ses propres yeux pour quelle raison Horace appelle les Pisons « sang de Pompilius ».

[292] Pompilius sanguis] uos Pisones, qui a Numa Pompilio originem ducitis. Fuluius Vrsinus uir tum in Latinis, tum in Graecis litteris admodum exercitatus, cum essem Romae, nummum argenteum mihi ostendit : cuius in antica parte Numae nomen erat expressum : in postica, Cn. Pisonis pro quaestore & nomen, & caput. quod ideo notandum duxi, ut quasi oculis cernat lector quamobrem Pisones Pompilius sanguis a Flacco dicantur.

[294] et qui n’a pas été corrigé dix fois... rogné] c’est-à-dire, un poème qu’on n’a pas poli d’une façon absolument parfaite et avec le plus grand soin. La métaphore vient des artisans marbriers, comme nous l’avons noté plus haut dans l’épître à Auguste * Voir le commentaire du lemme & exactis minimum distantia (Epist., II, 1, 72), dans lequel Lambin explique l’emploi du verbe exigere dans le domaine esthétique : exigere ad unguem dicebantur marmorarii, cum marmorum commissuras ungue explorabant. ex quo exacta dicuntur a Latinis, quae sunt probata, perfecta, accurata, summo studio, summoque artificio elaborata : & rursus ad unguem factum, perfectum, & perpolitum (1561, p. 433 ; on disait que les marbriers « achevaient à l’ongle », puisqu’ils passaient leur ongle sur les jointures de leurs œuvres ; de là vient l’emploi chez les Latins du terme « achevé » pour ce qui est valable, parfait, soigné, réalisé avec avec le plus grand soin et la plus grande habileté ; on dit aussi « fait à l’ongle », parfait et abouti). [B], ou des sculpteurs, qui d’abord modèlent leurs œuvres en gros à la main, puis font les finitions et les achèvent avec l’ongle]. Il faut lire « rogné », non « parfait » ; Muret m’a assuré qu’il l’avait trouvé écrit ainsi dans un manuscrit à Venise ; un seul exemplaire au Vatican a ensuite confirmé cette leçon. Et nous disons proprement « rogner les ongles », d’où « rognures ». Plaute, dans l’Aululaire : « Bien plus : l’autre jour le barbier lui avait coupé les ongles ; il a recueilli toutes les rognures et les a emportées » * Traduction de Pierre Grimal, Plaute, Théâtre complet, Paris, Gallimard, 1971, p. 143. .

[293] atque Praesectum decies non castigauit] id est, non perfectissime, accuratissimeque poliuit. a marmorarii opificibus ducta tralatio est, ut supra annotauimus epist. ad Augustum . uel a fictoribus, qui primum manu opus rudius informant, deinde ungue perpoliunt atque absoluunt. Praesectum autem legendum, non perfectum, & ita scriptum se reperisse in libro quodam manu scripto Venetiis asseuerauit mihi Muretus : quam scripturam unus liber Vaticanus postea comprobauit. praesecare ungues autem proprie dicimus. ex quo praesegmina. Plautus Aulul. Quin ipsi pridem tonsor ungues demserat : Collegit omnia, & abstulit praesegmina. [Aul., 312]

[295] Le génie plus heureux que les misères] il se moque de ceux qui, parce que Démocrite pense que les poètes doivent leur talent non à l’art mais à la nature et qu’ils sont agités par une sorte de fureur, affichent, avec leur saleté, leur immondice et leur crasse, une sorte d’air sauvage et fruste, recherchent la solitude, fuient la foule [B] ; et il veut peut-être dire que les Romains déraisonnent, quand, se fiant à leur génie, ils méprisent l’effort que demandent les études, l’art et la philosophie, sources de toute écriture juste.] Cicéron écrit la même chose qu’Horace à propos de Démocrite, au livre 1 de Sur la divination, en ces termes : « en effet, Démocrite dit qu’aucun poète ne peut être grand sans délire », et Sur l’orateur, au livre 2, à son frère Quintus : « j’ai souvent entendu dire – opinion qu’on trouve, paraît-il, dans les ouvrages de Démocrite et de Platon – qu’il n’y a pas de bon poète sans enthousiasme et sans je ne sais quelle inspiration semblable à la folie » * Traduction citée de F. Richard, p. 257.. Platon, Ion : Πάντες οἵ τε τῶν ἐπῶν ποιηταὶ οἱ ἀγαθοὶ, οὐκ ἐκ τέχνης, ἀλλ’ ἔνθεοι ὄντες, καὶ κατεχόμενοι πάντα ταῦτα τὰ καλὰ λέγουσι ποιήματα, καὶ οἱ μελοποιοὶ οἱ ἀγαθοὶ ὡσαύτως, ὥσπερ οἱ κορυβαντιῶντες, οὐκ ἔμφρονες ὄντες τὰ καλὰ μέλη ταῦτα ποιοῦσιν, ἀλλ’ ἐπειδὰν ἐμβῶσιν εἰς τὴν ἁρμονίαν καὶ εἰς τὸν ῥυθμόν, βακχεύουσι [B], c’est-à-dire, tous les bons poètes épiques disent tous leurs illustres poèmes non en vertu de leur art, mais parce qu’ils sont remplis d’un souffle divin et agités par le délire, et il en est de même de tous les bons auteurs de poèmes lyriques qui, de même que les corybantes lorsqu’ils ne sont pas sains d’esprit, composent ces chants remarquables. Ainsi, quand il entrent dans l’harmonie et le rythme, ils délirent au plus haut point »]. De même dans Phèdre, il fait dire à Socrate : ὃς δ’ ἃν ἄνευ μανίας Μουσῶν ἐπὶ ποιητικὰς θύρας ἀφίκηται, etc. (nous avons évoqué ce passage ci-dessus, au livre 3, ode 4 : « suis-je le jouet d’un aimable délire ? »), c’est-à-dire, « celui qui arrivera aux portes de la poésie sans le délire des Muses, persuadé qu’il finira, grâce à l’art, par devenir un poète capable, non seulement sera imparfait lui-même, mais sa poésie d’homme sain sera aussitôt éclipsée par celle des fous et des hommes frappés de délire ». Il dit aussi au livre 4 des Lois que le poète qui siège sur le trépied des Muses n’est pas maître de sa raison. Mais la question de savoir si le poète doit son talent à la nature ou à l’art, Horace l’exposera bientôt. Quant à Pindare, il place toujours la nature avant le savoir et dit que la nature sans le savoir est plus puissante, surtout chez le poète, et qu’elle est même toute puissante : σοφὸς ὁ πολλὰ εἰδὼς φυᾷ· μαθόντες δὲ λάβροι παγγλωσσίᾳ κόρακες ὡς, γαρύετον Διὸς πρὸς ὄρνιχα θεῖον, c’est-à-dire, « l’homme sage est celui qui tient de la nature son grand savoir ; mais ceux qui n’ont fait qu’apprendre, pareils à des corbeaux, avec leur langue volubile et leur bavardage vain, cherchent à rivaliser avec la voix de l’oiseau de Zeus ».

[295] Ingenium misera quia fortunatius] deridet eos, qui, quod poetas natura, non arte ualere, furoreque quodam excitari putet Democritus, iccirco immunditia, illuuie, squallore feritatem quandam, & inhumanitatem prae se ferunt, solitudinem sequuntur, celebritatem fugiunt. & fortasse significat, Romanos, dum ingenio suo confisi studium discendi, & artem, & philosophiam recte scribendi fontem, contemnunt, insanire. Idem, quod Horatius, de Democrito scribit M. Tullius lib. 1. de diuinatione his uerbis. negat enim sine furore Democritus quenquam poetam magnum esse posse. [Diuin., I, 37] & lib. 2. de oratore ad Quintum Fratrem Saepe audiui, poetam bonum neminem (id quod a Democrito & Platone in scriptis relictum esse dicunt) sine inflammatione animorum existere posse, & sine quodam afflatu quasi furoris. [De orat., II, 194] Plato in Ione. Πάντες οἵ τε τῶν ἐπῶν ποιηταὶ οἱ ἀγαθοὶ, οὐκ ἐκ τέχνης, ἀλλ’ ἔνθεοι ὄντες, καὶ κατεχόμενοι πάντα ταῦτα τὰ καλὰ λέγουσι ποιήματα, καὶ οἱ μελοποιοὶ οἱ ἀγαθοὶ ὡσαύτως, ὥσπερ οἱ κορυβαντιῶντες, οὐκ ἔμφρονες ὄντες τὰ καλὰ μέλη ταῦτα ποιοῦσιν, ἀλλ’ ἐπειδὰν ἐμβῶσιν εἰς τὴν ἁρμονίαν καὶ εἰς τὸν ῥυθμόν, βακχεύουσι. [Ion, 533e] id est, omnes & poetae epici boni non arte ualentes, sed diuinitus afflati, & furore concitati haec omnia praeclara poemata pronuntiant et carminum lyricorum effectores boni similiter, quemadmodum corybantes cum sanae mentis non sunt, hos egregios cantus edunt. Et cum in harmoniam & numerum intrarint, tum maxime furunt. Idem in Phaedro Socratem sic facit loquentem. ὃς δ’ ἃν ἄνευ μανίας Μουσῶν ἐπὶ ποιητικὰς θύρας ἀφίκηται [Phaedr., 245a], &c. nam hunc locum produximus supra Od. iiii. lib. 3. ibi, an me ludit amabilis Insania ? id est, qui autem sine Musarum furore ad fores poeticas accesserit persuasum habens fore, ut arte idoneus poeta euadat, & ipse imperfectus erit, & eius poesis sani hominis, ab insanis, & furiosis statim obscurabitur. Idem lib. 4. de legibus ait poetam [Leg., IV, 719 c] in Musae tripode sedentem mentis compotem non esse. Atque hanc quaestionem utrum poeta natura, an arte ualeat, mox expediet Horatius. [Ars, 408] Pindarus autem naturam doctrinae semper anteponit, & naturam sine doctrina praesertim in poeta plurimum, atque adeo omnia posse dicit, his uerbis. σοφὸς ὁ πολλὰ εἰδὼς φυᾷ· μαθόντες δὲ λάβροι παγγλωσσίᾳ κόρακες ὡς, γαρύετον Διὸς πρὸς ὄρνιχα θεῖον [Olymp., 2, 149], id est, sapiens est is, qui multa scit natura : qui didicerunt autem, tanquam corui lingua uolubilitate, & inani strepitu cum Iouis aui uoce contendunt.

[296] et exclut de l’Hélicon les sains...] c’est-à-dire, il signifie que les poètes sains d’esprit ne peuvent pas être bons.

[296] & excludit sanos Helicone] id est, sanos negat, bonos poetas esse posse.

[298] il évite les bains] il ne se lave pas, est immonde de crasse. D’autres font référence à la fréquentation du lieu : je ne suis pas d’accord avec eux * Luisini interprète cette expression comme Lambin et la justifie avec de nombreuses citations, tirées d’Athénée, d’Horace, de Quintilien, d’Alciat, de Cicéron et du Digeste (1555, p. 1111). Grifoli ne commente pas ce passage. Denores, quant à lui (1555, p. 1264), offre du passage un commentaire extrêmement succinct : Balnea uitat]Vt nihil omnino corpus curare uideretur. En revanche, Parrhasio et Estaço évoquent uniquement la fréquentation du lieu, ce que critique Lambin. Parrhasio (1531, f. 67 r°) écrit : balnea]loca ubi multitudo conueniat. Et le commentaire d’Estaço est le suivant : Balnea uitat]loca uidelicet celebria, & a multis frequentata (1553, f. 56)..

[298] balnea uitat] non lauat, immundus illuuie est. alii ad celebritatem loci referunt. a quibus dissentio.

[299] gloire] γέρας. Épître à Scaeva, livre 1 : « ou la vertu n’est qu’un vain mot, ou l’homme d’expérience recherche à juste titre l’honneur et la gloire » [B] ; là, quelqu’un lit « l’homme d’expérience recherche l’honneur et la gloire liés au bien » * Ce quidam est Passerat. En effet, Lambin indique pour ce passage de l’épître I, 17, 41, dans la seconde édition de son commentaire (1567, p. 274 H), que Passerat lit ici recti. Pour sa part, Lambin préfère conserver la lectio uulgata, qui correspond à l’usage de Cicéron (qu’il cite).].

[299] pretium] γέρας. epist. ad Scaeuam lib. 1. aut uirtus nomen inane est, Aut decus, & pretium recte petit experiens uir. [Epist., I, 17, 41] ubi quidam legit recti.

[300] Si par les trois Anticyres, etc.] si on a pris soin d’une tête que toute l’ellébore du monde ne pourrait soigner, qu’il ne faut jamais raser, pour, en laissant pousser ses cheveux outre mesure, avoir l’air plus terrible et donner l’apparence de la folie. Dans l’île d’Anticyre pousse de l’ellébore. Satire 3 du livre 2 : « peut-être la raison leur destine-t-elle toute Anticyre ».

[300] Si tribus Anticyris, &c.] si caput nulla quantumuis multa ellebori copia sanabile, nunquam tondendum curauerit, ut capillo supra modum producto, truculentiore sit aspectu, insanique speciem prae se ferat. in Anticyra insula nascitur elleborus. saty. iii. lib. 2. Nescio an Anticyram ratio illis destinet omnem. [Serm., II, 3, 83]

[301] <O moi> maladroit] sot, σκαιός ; nous en avons parlé plus, épître 2 à Mécène [B], livre 1] * Dans son commentaire de l’épître à Mécène (I, 1 et non I, 2 adressée à Lollius), Lambin explique le terme stulte (v. 47) dans le lemme portant sur le v. 50 : Magna coronari contemnat, en ces termes : Ita stultum est pecuniarum, & inanissimarum rerum gratia totam uitam in molestissimis curis, ac laboribus traducere : animorum autem sanandorum, & sapientiae parandae causa discendi laborem perferre nolle (Ainsi, il est idiot de passer sa vie entière à endurer les pires soucis et les pires maux pour de l’argent et des choses parfaitement vaines ; il est également idiot de ne pas vouloir fournir tous les efforts nécessaires pour acquérir un esprit sain et la sagesse ; 1561, p. 286)..

[301] <supprimé><O ego> laeuus] stultus, σκαιός· diximus supra ad epist. ad Maecenatem ii. lib. 1. [ad Epist., I, 2, 8]

[302] qui purge ma bile] j’ai suivi la leçon que l’on trouve dans quelques manuscrits et que Romolo Amaeso * Sur l’humaniste italien Romolo Amaseo (1489-1552), voir l’introduction critique ainsi que la notice de R. Avesani dans leDizionario biografico degli Italiani, 2, Rome, Istituto della Enciclopedia italiana, 1960, p. 660-666. m’a confirmé un jour avoir trouvée [B] figurant dans un ou deux manuscrits] * Dans son commentaire, Estaço mentionne également avoir trouvé dans un manuscrit cette leçon, qu’il trouve scitissime – mais il ne la choisit pas (1553, f. 56 v°). Tous les autres commentaires des années 1550 ainsi que ceux de Pigna (1561), Fabricius (1575), Estienne (1575) et Cruquius (1578) présentent la leçon purgor ; c’est également le cas de la CUF., alors qu’il me disait que la variante « qui me purge ma bile » lui semblait corrompue. Effectivement, ce n’est pas une façon grecque de parler, ni latine, car voici comment les Grecs s’expriment : καθαίρομαι τὸ σῶμα, τὴν κεφαλὴν, τὴν ψυχήν, c’est-à-dire, je me purge la tête, le corps, l’âme ; il ne disent pas καθαίρομαι τὴν νόσον, ἢ τὴν χολήν, mais plutôt καθαίρομαι τῆς νόσου ἢ τῆς χολῆς, c’est-à-dire, je me purge de ma maladie ou de ma bile. C’est de cette façon aussi qu’Horace a formulé les choses plus haut, satire 3, livre 2  : « et je m’étonne que tu te sois purgé de cette maladie ». Mais il est plus fréquent de dire en latin« je me purge pour ce qui est de ma maladie, d’un vice, d’une atrabile », et autres termes semblables. C’est pourquoi j’ai pensé un jour qu’il fallait lire dans ce passage « je me purge quant à ma bile ou de ma bile », et j’aurais rétabli ainsi le texte si je n’avais craint qu’on ne m’accuse de témérité ou d’orgueil si j’avais changé la leçon habituelle sans l’autorité des anciens exemplaires, mais je voudrais quand même que le lecteur prenne en considération cette conjecture qui est la mienne. En réalité, la raison pour laquelle j’ai suivi cette leçon ne nécessite pas une longue explication. Les Grecs disent en effet καθαίρειν χολήν [purger la bile], comme Paul d’Égine au livre 7 : σκαμμωνία περαπλησίως ἐλλεβόρῳ καθαίρει, καὶ μᾶλλον τὴν ξανθὴν χολήν * « Presque de la même façon que l’ellébore, et même davantage, il purge l’atrabile ».. Galien, dans un petit traité : τίνας δεῖ καθαίρειν [qui il faut purger] : οὕτω δὲ καὶ γυναῖκά τινα, etc. ἰασάμην ἰσχυρῶς κενώσας διὰ φαρμάκου καθαίροντος μέλαιναν χολὴν, c’est-à-dire, « et ainsi une femme, etc., je l’ai guérie en la vidant violemment à l’aide d’un remède qui purgeait l’atrabile ».

[302] Qui purgo bilem] secutus sum eam scripturam, quae reperitur in quibusdam codicibus manu scriptis : quamque Romulus Amasaeus confirmauit mihi aliquando se in uno & altero libro manuscripto expressam reperisse, cum diceret, alteram Qui purgor bilem, sibi uideri corruptam. Et certe neque Graecum, neque Latinum est hoc loquendi genus. Nam ita quidem loquuntur Graeci καθαίρομαι τὸ σῶμα, τὴν κεφαλὴν, τὴν ψυχήν . id est, purgor corpus, caput, animum : sed καθαίρομαι τὴν νόσον, ἢ τὴν χολήν non dicunt, sed potius καθαίρομαι τῆς νόσου ἢ τῆς χολῆς. id est, purgor morbi, aut bilis : quo modo & Horatius supra locutus est saty. iii. lib. 2. Et morbi miror purgatum te illius. [Serm., II, 3, 27] usitatius tamen dicimus Latine purgor morbo, uitio, atra bile, & simil. Itaque putaui aliquando hoc loco legendum, Qui purgor bili, seu bilis, &c. eamque scripturam reposuissem, nisi temeritatis, aut arrogantiae crimen reformidassem, si sine librorum ueterum auctoritate lectionem uulgatam immutassem, quam tamen meam coniecturam uelim consideret lector. Nunc huius lectionis, quam secutus sum, rationem, non est, quod pluribus uerbis explicem. sic enim Graeci loquuntur καθαίρειν χολήν . ut Paull. Aegineta lib. 7. σκαμμωνία περαπλησίως ἐλλεβόρῳ καθαίρει, καὶ μᾶλλον τὴν ξανθὴν χολήν. [Epit., VII, 4, 5] Galenus libello τίνας δεῖ καθαίρειν. [Quo quibus catharticis, VII, 23, 7] οὕτω δὲ καὶ γυναῖκά τινα, etc. ἰασάμην ἰσχυρῶς κενώσας διὰ φαρμάκ